Chapitre XIV. Encore la Vallée aux Loups (suite)
Chateaubriand → M. Hector Piers, 6 octobre 1812, Val-de-Loup, par Antony
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Val-de-Loup, par Antony, le 6 octobre 1812.
Votre lettre, datée du 9 septembre, Monsieur, ne m'est parvenue que le 3 octobre. Je suis extrêmement flatté des sentiments que vous voulez bien me témoigner. En prenant pour guides de vos talents la religion et l'honneur, vous ne pouvez manquer de parvenir à l'estime et à la considération publiques. Mais, Monsieur, vous êtes jeune, et vous pouvez vous faire des illusions sur la gloire et le bonheur que vous espérez trouver dans la carrière des lettres. Depuis longtemps que j'ai cherché à être utile par mes écrits, quel fruit, Monsieur, ai-je recueilli de mes sacrifices ? Des calomnies, des persécutions de tous les genres. Quand on a vu que, malgré les critiques les plus passionnées, le public s'obstinait à lire mes ouvrages, on en est venu à attaquer et à insulter ma personne. Le philosophisme n'a pas pu me pardonner des succès obtenus dans la cause de la religion, et il ne sera content que quand il m'aura fait bannir une seconde fois de mon pays.
Je vous cite cet exemple, surtout parce qu'il est récent et pour ainsi dire sous vos yeux. Je ne prétends pas par là vous décourager, mais vous montrer les dangers d'une carrière dont vous ne connaissez pas les écueils. Dans le premier moment de vos travaux, vous obtiendrez peut-être quelque justice; mais ausssitôt que vous aurez acquis une réputation méritée, surtout si vous consacrez vos talents à la religion, ne vous attendez plus qu'aux outrages et aux dénigrements.
Vous me faites trop d'honneur de mettre en vers ma Velléda : je la verrai avec plaisir changer son langage grossier des Gaules dans la langue harmonieuse de Racine. Vos imitations d'Atala et du Génie du Christianisme annoncent un talent véritable pour la poésie, et je les louerais davantage si vous m'y donniez moins d'éloges.
Si mon expérience peut vous être bonne à quelque chose, Monsieur, je me ferai un vrai plaisir de vous l'offrir. Consultez-moi sans scrupule, sinon comme un pilote bien habile, du moins comme un vieux navigateur très éprouvé par les orages.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec toute la considération possible, votre très humble et très obéissant serviteur.
De Chateaubriand.
(Suscription) A M. Hector Piers,
bibliothécaire de la ville de Saint-Omer1.
(1) Orig, aut. ↩