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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 10 min de lecture · p. 200–207 · chapitre 84 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

N'était la visite au roi de Sardaigne, on pourrait accepter la fière déclaration de Chateaubriand : « Je n'ai pas fait une faute. » Et encore y aurait-il lieu de remarquer que cette visite, assurément imprudente, n'entraîna d'autre conséquence fâcheuse que les propres dénonciations du cardinal. Le secrétaire fut victime d'une équivoque primordiale, imputable en partie à Talleyrand, et d'une situation que nul homme de valeur n'aurait supportée.

A Paris et à Rome, une double animosité conspirait pour le perdre. Fontanes avait bien raison d'écrire, le 5 janvier 1804 : « J'ai eu le plaisir de tromper la malveillance qui poursuit notre ami. Son nouveau poste lui convient. »

Un autre mot de Chateaubriand à Chênedollé serait la réponse aux critiques et biographes qui font, avec une si superbe assurance, de la diplomatie rétrospective aux dépens du futur ministre de la Restauration :

Vous-même, & « vous n'auriez pas tenu vingt-quatre heures avec cet homme1 ».

(1) Août ı8оз. ↩

L'âme soudain relevée aux brillantes perspectives d'un avenir immédiat, alors que tout semblait désespéré, Chateaubriand se remet à observer et à décrire. Il se promène, prend des notes, prépare des lettres qu'il destine à Joubert et à Fontanes : simples esquisses restées longtemps inédites dans ses papiers. Il les a publiées dans ses œuvres sous le titre : Voyage en Italie. Bien avant cette publication tardive, il s'était inspiré magnifiquement de ces notes pour les immortels tableaux qui décorent le poème des Martyrs.

La lettre qu'on vient de lire est du 21 décembre. Suivons le correspondant de Fontanes dans ses excursions solitaires à l'intérieur de Rome et hors les murs. - Promenades de convalescent: il était également atteint au physique et au moral.

Les forces lui reviennent assez vite. Dans une vingtaine de jours, elles seront si complètement rétablies que, de retour de Naples, il produira, comme en se jouant, un de ses plus beaux chefs-d'œuvre. Sans doute, la pensée garde sa tristesse. Du moins, n'est-elle plus irritée ni amère. Elle est triste avec douceur et charme ; triste au souvenir obsédant de Mme de Beaumont et par la fatalité de l'humeur native.

Je vais recueillir ici, sous leurs dates, quelques-unes des réflexions où se marquent l'état de son âme et le puissant réveil de son génie. Elles nous conduiront à la dernière lettre de Chateaubriand datée de Rome, l'admirable lettre à Fontanes (I0 janvier) sur la campagne romaine.

Tivoli et la villa Adriana, 10 décembre 1803.

... Le lieu est propre à la réflexion et à la rêverie : je remonte dans ma vie passée; je sens le poids du présent et je cherche à pénétrer mon avenir. Où serai-je, que ferai-je et que serai-je dans vingt ans d'ici? Toutes les fois que l'on descend en soi-même, à tous les vagues projets que l'on forme, on trouve un obstacle invincible, une incertitude causée par une certitude : cet obstacle, cette certitude, c'est la mort, cette terrible mort qui arrête tout, qui vous frappe, vous ou les autres.

Est-ce un ami que vous avez perdu? En vain avez-vous mille choses à lui dire : malheureux, isolé, errant sur la terre, ne pouvant confier vos peines ou vos plaisirs à personne, vous appelez votre ami, et il ne viendra plus soulager vos maux, partager vos joies ; il ne vous dira plus : « Vous avez eu tort, vous avez eu raison d'agir ainsi. » Maintenant, il vous faut marcher seul. Devenez riche, puissant, célèbre : que ferez-vous de ces prospérités sans votre ami? Une chose a tout détruit, la mort. Flots1 (cascade de Tivoli) qui vous précipitez dans cette nuit profonde où je vous entends gronder, disparaissez-vous plus vite que les jours de l'homme ? Ou pouvez-vous me dire ce que c'est que l'homme, vous qui avez vu passer tant de générations sur vos bords?

(1) Est-ce que Chateaubriand ne se souvient pas ici du mot de Mme de Beaumont, à la cascade de Tivoli : « Il faut laisser tomber les flots » ? ↩

Ce 22 décembre.

... Ma promenade a duré six heures. Je suis entré, en revenant à mon auberge, dans une cour délabrée, aux murs de laquelle sont appliquées des pierres sépulcrales chargées d'inscriptions mutilées. J'ai copié quelques-unes de ces inscriptions... Que peut-il y avoir de plus vain que tout ceci ? Je lis sur une pierre les regrets qu'un vivant donnait à un mort; ce vivant est mort à son tour, et, après deux mille ans, je viens, moi, barbare des Gaules, parmi les ruines de Rome, étudier ces épitaphes dans une retraite abandonnée; moi, indifférent à celui qui pleure comme à celui qui fut pleuré; moi qui demain m'éloignerai pour jamais de ces lieux, et qui disparaîtrai bientôt de la terre.

Tous ces poètes de Rome qui passèrent à Tibur se plurent à retracer la rapidité de nos jours. Carpe diem, disait Horace; Te spectem suprema mihi cum venerit hora, disait Tibulle; Virgile peignait cette dernière heure : Invalidasque tibi tendens, heu! non tua, palmas. Qui n'a perdu quelque objet de son affection? Qui n'a vu se lever vers lui des bras défaillants ? Un ami mourant a souvent voulu que son ami lui prît la main pour le retenir dans la vie, tandis qu'il se sentait entraîné par la mort. Heu ! non tua ! Ce vers de Virgile est admirable de tendresse et de douleur.

Promenade dans Rome, au clair de lune, 24 décembre 1803.

..... Rome sommeille au milieu de ses ruines. Cet astre de la nuit, ce globe que l'on suppose un monde fini et dépeuplé, promène ses pâles solitudes au dessus des solitudes de Rome; il éclaire des rues sans habitants, des enclos, des places, des jardins où il ne passe personne, des monastères où l'on n'entend plus la voix des cénobites, des cloîtres qui sont aussi déserts que les portiques du Colysée... J'ai dans la tête le sujet d'une vingtaine de lettres sur l'Italie, qui peut-être se feraient lire, si je parvenais à rendre mes idées telles que je les conçois : mais les jours s'en vont et le repos me manque. Je me sens comme un voyageur qui, forcé de partir demain, a envoyé devant lui ses bagages. Les bagages de l'homme sont ses illusions et ses années : il en remet, à chaque minute, une partie à celui que l'Écriture appelle un courrier rapide : le Temps.

Voyage de Naples. - Terracine, 31 décembre. - Gaëte, 1er janvier 1804. - Naples, 2 janvier. - Pouzzoles et la Solfatara, 4 janvier. - Le Vésuve, 5 janvier. - Patria ou Literne, 6 janvier. - Baïes, 9 janvier. - Herculanum, Portici, Pompeia, II janvier.

Dans ces notes, prises au courant de la plume et nourries de souvenirs classiques, il y a de belles pensées, « bien que trop d'antithèses i observe Sainte-Beuve.

Elles sont belles aussi, les pages qui encadrent ces& « belles pense'es. Quant aux antithèses, si l'on veut bien ne pas oublier que ces notes devaient recevoir de grands développements, fournir à une vingtaine de lettres, s'animer du souffle et des couleurs de la vie, on reconnaîtra que ces antithèses ne sont ici que d'apparence : le travail repris et achevé, elles auraient été heureusement fondues dans l'ensemble. Soumettez à l'épreuve cette admirable lettre sur la campagne romaine « qui passe avec raison, remarque le même critique, pour une des productions les plus parfaites et les plus classiques de l'auteur ». Essayez de l'analyser et de la réduire en notes: celles-ci vous paraîtront chargées d'antithèses, et ces antithèses n'auraient telle apparence que par le rapprochement factice des mots essentiels.

« Rome, 10 janvier 1804 » : c'est la date de la dernière lettre à M. de Fontanes.

« Chateaubriand y célèbre les grandeurs romaines en les égalant par sa parole. - Cette lettre est comme un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: lumière de Lorrain et cadre du Poussin. » — « En prose, il n'y a rien au delà... » - « « Qu'avons-nous de comparable à la Lettre sur Rome ? Rousseau ne connaît pas ce langage. Quelle différence ! L'un est Genevois, l'autre Olympique1. »

(1) Sainte-Beuve. ↩

Je ne puis songer à une reproduction intégrale. Peut-être les extraits qui suivent feront-ils si vivement regretter le reste, que le lecteur voudra relire la lettre dans les œuvres.

Un de ces extraits rappelle, avec la rapidité voilée de l'allusion, le souvenir de « l'infortunée» Pauline. Sur ce passage, que le lecteur reconnaîtra facilement, Sainte-Beuve et Villemain ont émis des réserves auxquelles je désire opposer quelques réflexions. Je les présente dès maintenant afin de n'avoir pas à couper de contestations les grandes et nobles pages de Chateaubriand.

Établissons ce point. Dans une lettre sur Rome destinée au public, Chateaubriand ne pouvait écarter le souvenir de Mme de Beaumont, - non plus que dans ses promenades solitaires à travers la ville des tombeaux. Il devait à la petite société de la rue Neuve du Luxembourg, il se devait à lui-même de payer à cette chère mémoire la dette sacrée de la reconnaissance. Homme de génie, il devait à la noble fille des Montmorin, en retour des bienfaits reçus, l'immortel tribut de son génie.

S'il était juste, s'il était bien, s'il était bon d'accorder une mention publique à Mme de Beaumont, avec quelle mesure il fallait s'acquitter de ce devoir! avec quelle infinie délicatesse! Car il s'agissait d'une jeune femme - morte dans ses bras - et loin de la famille - morte depuis seulement deux mois.

La lettre devant être publiée, d'autres que les amis la liraient. Et dans quelles dispositions, grand Dieu ! Il la lirait, ce monde sceptique et railleur, qui ne croit qu'au plaisir et aux sens ! Ils la liraient, « ces misérables » qui criaient naguère au scandale et n'avaient pas rougi d'annoncer un prochain divorce ! Ils la liraient, ces philosophes que. ' l'apologiste avait provoqués et battus, qu'il avait humiliés en toute rencontre !

Fallût-il frapper au cœur, ils saisiraient avec empressement l'occasion de se venger. - On sait quelle guerre ils venaient de faire au secrétaire de la légation; ils devaient récidiver cruellement, à l'occasion des Martyrs; la plume de l'un d'eux fut, en quelque façon, trempée au sang d'Armand de Chateaubriand. - Et quel insoutenable remords pour l'illustre écrivain, s'ils allaient se venger en piétinant la dépouille sacrée de l'amie, en profanant la mémoire d'une femme infortunée!

D'autre part, éviter ce souvenir pour le motif qu'il y avait dans la presse, armés de plumes acérées, des Ginguené, des Morellet, des Hoffmann, c'eût été tout à la fois passer condamnation devant le monde et reculer devant l'ennemi.

Bassesse, lâcheté, reniement, Chateaubriand pourra mériter des reproches : ceux-là, du moins, il ne risque pas de les encourir jamais.

Pour répondre à la tristesse de son deuil, comme à la douloureuse attente des amis, un souvenir s'imposait ; mais non point avec des cris et des sanglots, car sa douleur n'était pas douleur d'amour, et ne devait pas être « douleur suprême ».

L'hommage étant rendu public, il fallait que la plainte fût discrète et rapide. Et surtout, pour imposer le respect à tous, comme pour honorer la bienfaitrice, il fallait que l'hommage fût digne de l'admiration des siècles. Les cendres de la patricienne des Gaules, expirée dans l'enceinte de la Rome chrétienne, étaient voisines des tombeaux où dorment les illustres matrones de la vieille Rome : il fallait que le nom de Mme de Beaumont fût comme entrelacé aux noms des Tullie et des Cecilia Metella, — comme eux immortel.

A tant et de si difficiles exigences, le passage critiqué me paraît répondre admirablement. Il encadre avec noblesse et sensibilité, dans l'admirable lettre sur Rome, le souvenir désormais impérissable de Mme de Beaumont.

Moins sévère que Villemain, je permets à l'ami de trouver quelque x charme - triste charme, et mélancolique, mais charme - à passer d'un tombeau célèbre à la tombe modeste où repose un ami.

k S'il est chrétien , - voilà le vrai passage que s'applique l'auteur du Génie du Christianisme ; le premier n'était qu'un prélude vague, une sorte de concession aux lecteurs privés des lumières de la foi, - k s'il est chrétien , je lui permets de prononcer, avec charme et consolation, les mots patrie, père, famille, berceau, d'espérer que les amis dormant avec les martyrs se réveilleront les premiers dans la poussière, et de les croire plus voisins des cieux ; non seulement je lui permets cette consolation et ce charme, mais je me sens frémir à ce langage d'une amitié « plus forte que la mort », à ces divins accents de résurrection et de vie.

« Art, émotion, poésie et magnificence d'expressions, qu'est-ce qu'il y a de vrai dans tout cela? » Avec Sainte-Beuve qui pose la question et la résout, mais en rejetant la douteuse réserve, je réponds : « Tout cela à la fois.»

Et maintenant, lisez. Le ton abandonné et simple de la correspondance privée ressort mieux au voisinage de la lettre solennelle; il en fait mieux ressortir l'éclatante beauté :