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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)

Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 8 min de lecture · p. 92–97 · chapitre 29 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quelques lignes empruntées à une lettre de Mme Hamelin vont nous retracer vivement l'espèce de délire où la première apparition du Génie du Christianisme jeta la société :

« ... J'ai vu, au commencement de ce siècle si tapageur, un jeune croisé breton promener un flambeau, dont la clarté mystérieuse laissait lire ces noms charmants : Atala, Amélie, René, Chateaubriand.

» Ce jour-là, dans Paris, pas une femme n'a dormi. On s'arrachait, on se volait un exemplaire. Puis, quel réveil ! quel babil ! quelles palpitations! - « Quoi! c'est là le Christianisme, disions-nous toutes; mais il est délicieux. Qui donc l'explique ainsi? - C'est un preux de l'armée de Condé, » répondait la belle duchesse de Châtillon... Je pris l'avant-garde des jeunes enthousiastes, et lorsque nous rencontrions un académicien, même un très bel esprit, [Morellet?] l'escarmouche commençait... »

Les derniers billets se rattachent évidemment aux premiers jours de la mise en vente; et peut-être, vu la date, trouverions-nous l'explication du mot relatif aux k grands , dans ce passage des Mémoires d'Outre-Tombe :

Après l'adoption du Concordat par le Corps législatif en 1802, Lucien, ministre de l'intérieur, donna une fête à son frère ; j'y fus invité comme ayant rallié les forces chrétiennes et les ayant ramenées à la charge. J'étais dans la galerie, lorsque Napoléon entra : il me frappa agréablement; je ne l'avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau. Le Génie du Christianisme, qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid : il n'eût pas été ce qu'il était si la Muse n'eût été là; la raison accomplissait les idées du poète. Tous ces hommes à grande vie sont toujours un composé de deux natures; car il les taut capables d'inspiration et d'action : l'une enfante le projet, l'autre l'accomplit.

Bonaparte m'aperçut et me reconnut, j'ignore à quoi. Quand il se dirigea vers ma personne, on ne savait qui il cherchait; les rangs s'ouvraient successivement; chacun espérait que le Consul s'arrêterait à lui; il avait l'air d'éprouver une certaine impatience de ces méprises. Je m'enfonçais derrière mes voisins; Bonaparte éleva la voix tout haut et me dit: « Monsieur de Chateaubriand ! » Je restai seul alors en avant, car la foule se retira et bientôt se forma en cercle autour des interlocuteurs. Bonaparte m'aborda avec simplicité : sans me faire de compliments, sans questions oiseuses, sans préambule, il me parla sur-le-champ de l'Egypte et des Arabes, comme si j'eusse été de son intimité, et comme s'il n'eût fait que continuer une conversation déjà commencée entre nous.

« J'étais toujours frappé, me dit-il, quand je voyais les cheiks tomber à genoux au milieu du désert, se tourner vers l'Orient et toucher le sable de leur front. Qu'était-ce que cette chose inconnue qu'ils adoraient vers l'Orient ?i Bonaparte s'interrompit, et passant sans transition à une autre idée : « Le christianisme ! les idéologues n'ont-ils pas voulu en faire un système d'astronomie ?... Ces esprits forts ont beau faire, malgré eux ils ont encore laissé assez de grandeur à l'Infâme. »

Bonaparte incontinent s'éloigna... Je remarquai qu'en circulant dans la foule, il me jetait des regards plus profonds que ceux qu'il avait arrêtés sur moi en me parlant.

Chateaubriand ajoute : « J'ai rencontré une seule fois sur le rivage des deux mondes l'homme du dernier siècle et l'homme du nouveau, Washington et Napoléon.

» Je m'entretins un moment avec l'un et avec l'autre. › Si le récit que je vais citer est exact, ce ne serait pas une fois, mais deux, que Chateaubriand aurait rencontré Napoléon, - à moins que Lucien Bonaparte et sa sœur n'eussent une habitation commune, ce qui concilierait les deux récits :

De toutes ces fêtes [à l'occasion du cardinalat de l'oncle Fesch], la plus brillante fut celle qu'Élisa Bonaparte, depuis grande-duchesse de Toscane, donna à son oncle, dans sa villa d'été, près des sinueuses rives de la Seine. Elle avait invité les premières célébrités littéraires de l'époque, tels que MM. de Chateaubriand, de Boufflers, Fontanes, La Harpe et autres qui s'étaient placés sous son patronage. Napoléon, qui désirait attacher à son char toutes les renommées pures, ne manqua pas de s'y rendre. Dans la courte apparition qu'il fit à cette fête de famille, il eut des paroles obligeantes et caressantes pour le poète de la Pitié (Delille) comme pour l'auteur du Génie du Christianisme. Il rappela à l'abbé de Bonnevie qu'il avait lu avec plaisir l'oraison funèbre de son beau-frère, le général Leclerc.

M. l'abbé de Bonnevie, qui fut l'un des invités, nous a souvent raconté le fait1.

(1) Le Cardinal Fesch, par l'abbé Lyonnet. ↩

Fontanes avait donc publié son article dans le Mercure du 15 avril, article admirable de dignité dans la louange, de noblesse dans la diction, de tact littéraire et de convenance politique. Par ordre du Premier Consul, il fut reproduit dans le Moniteur du 18. Or, le 18 avril, jour de Pâques, était le grand jour du Te Deum chanté à Notre-Dame pour célébrer à la fois la paix générale et le rétablissement du culte.

C'est dans cette gloire et à cette heure unique, dans ce triomphe prodigieux, que le Génie du Christianisme apparaissait. Il expliquait ce triomphe, et s'y associait sans s'y confondre; de son propre éclat, il en rehaussait la pompe; il prolongeait et renouvelait au loin, dans les cœurs, l'hymne de la reconnaissance, l'alleluia de la religion ressuscitée, le Te Deum de la double paix.

Combattre toutes les idées dominantes, soutenues par tous les intérêts révolutionnaires, et lutter seul contre un siècle d'impiété; venger la religion des sarcasmes voltairiens et la montrer si belle que le rire accoutumé s'éteignît dans les larmes de l'admiration, de la reconnaissance et de l'amour; voilà l'immense tâche que ne craignit pas d'assumer celui que ses ennemis pensaient rabaisser en l'appelant « ce jeune homme ».

La victoire est plus noble et la gloire plus radieuse, couronnant un jeune front.

« Le succès du livre aux Tuileries, comme au faubourg Saint-Germain, dans les salons de l'aristocratie nouvelle, comme chez le pauvre prêtre ou chez le pauvre émigré, l'espèce de reconnaissance qui se mêlait à l'enthousiasme, marquèrent pour M. de Chateaubriand une de ces époques de faveur publique, bien rares dans les vies les plus illustres1. »

(1) Villemain. ↩

Sur l'influence à la fois nationale et cosmopolite des écrits de Chateaubriand, et en particulier, du Génie du Christianisme, tout a été dit et redit par la critique contemporaine : « Il a marqué toute la littérature du siècle présent... Il a changé, dans l'ordre moral, une partie des opinions de son siècle... il a ramené la littérature à la religion » dit Villemain. Et Sainte-Beuve : « Il fit révolution dans les esprits. » « Il donna l'impulsion à ces trains d'idées modernes où la science est intervenue depuis, mais que l'instinct du grand artiste avait d'abord devinés. » Et M. Emile Fagnet : « Il a renouvelé l'imagination française. » Et M. Brunetière : « C'est Chateaubriand qui nous a comme émancipés du matérialisme et du positivisme grossier dans lequel s'était enfoncée la philosophie du dix-huitième siècle finissant. C'est encore lui qui nous a seul égalés aux Allemands et aux Anglais, à Gœthe et à Byron, si René vaut don Juan sans doute, et si Marguerite n'a rien de plus poétique et de plus séduisant qu'Atala1. » - « Il a rétabli parmi les hommes le sens de l'au delà, c'est-à-dire, et du même coup, celui de la religion et de la poésie. »

(1) Le Génie breton. ↩

Le grand nom de Rome est prononcé. Il établira bientôt, dans cette correspondance, comme une division tranchée.

Chateaubriand ne pouvait s'en tenir au Génie du Christianisme; cet ouvrage appelait une suite. Déjà se dessinaient, dans l'esprit de l'auteur, les grandes lignes du poème des Martyrs. Pour réaliser son idéal, il ne pouvait se dispenser de voir Rome, les deux Romes, celle des Césars et celle des Papes : la première avec ses ruines immortelles, reine cruelle, reine déchue; la seconde; reine d'amour et de victoire, couronnée de la Croix. Il lui faudrait décrire les lieux historiques où fut versé le sang des témoins, triomphantes victimes : le Colisée, le Vatican, les Catacombes. Puis viendraient la Grèce, riant théâtre des poétiques fictions, et la Judée, prophétique berceau de la foi révélée.

A cette attraction mystérieusement exercée par Rome sur le génie qui produirait les Martyrs, se joignaient divers autres motifs d'inégale force, mais également certains, et, quoi qu'on en ait dit, très conciliables entre eux: le désir de sauver Mme de Beaumont; l'espérance d'attirer à Rome tous ses amis, Fontanes, Joubert, Chênedollé, et de refaire, autour de « Pauline », dans l'enchantement des arts, de la religion et des souvenirs, le cercle de la rue Neuve-du-Luxembourg; la pensée de servir la cause religieuse, en ce moment et à ce poste; le premier accès des ambitions intermittentes.

Bien que vague et instinctive, l'attraction de Rome sur la puissante imagination du poète dominait tous les autres motifs : le besoin de voir l'Italie était dans la progression logique de son génie comme dans l'instinct de son humeur voyageuse.

C'est la première fois que le nom de Rome intervient dans cette correspondance. Mais, apparemment, ce n'était qu'une suite aux conversations intimes. Des lettres qu'on va lire, il est permis d'inférer que les ouvertures, sur ce sujet, vinrent de Fontanes : « Si certains grands projets dont vous me parliez pour l'été prochain n'avaient pas lieu... »

L'apologie, composée à Londres, y fut demandée aussitôt que publiée. Elle y obtint un grand succès parmi les retardataires de l'émigration.

Le 20 prairial an X [9 juin 1802], l'auteur « prie Migneret de délivrer 134 exemplaires du Génie du Christianisme à M. Michaud, pour M. Dulau, à Londres ». Ce billet en suppose d'autres, qui avaient précédé. Le 10 décembre 1802, c'est à M. Dulau qu'il s'adresse. Il lui propose d'acheter et d'imprimer en Angleterre le Génie du Christianisme& « dont la traduction se fait en ce moment à Paris par une dame anglaise, pleine d'esprit et de talent »

Le 14 mars 1803, il lui indiquera les prix des trois nouvelles éditions, et reparlera de la traduction qui s'achève1.

(1) Lettres aut. s., dans l'Amateur d'autographes, catalogues Charavay. ↩