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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre XIII. Une « année des plus remarquables » (suite)

Chapitre XIII. Une « année des plus remarquables » (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 18 min de lecture · p. 473–485 · chapitre 142 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Malte-Brun, en soulignant génie de la France, détournait le sens au profit direct de l'Empereur. Voilà pourquoi Chateaubriand réclamait. Il aurait eu le droit de reprocher au critique de n'avoir pas commencé la citation quatre lignes plus haut : « J'eus une première vue de ce magnifique Delta, où il ne manque qu'un gouvernement libre et un peuple heureux. Mais il n'est point de beaux pays sans l'indépendance; le ciel le plus serein est odieux si l'on est enchaîné sur la terre. »

Quelques passages d'un autre article, signé V..., rappellent la vogue du livre, par certains détails d'ordre matériel. Ces détails en disent plus que les éloges magnifiques qui les suivent.

Rarement il advient qu'un succès, plus rapide que la plume des journalistes, leur dérobe l'honneur de l'avoir sinon préparé, du moins prévu et annoncé. Mais quelque empressement qu'ils aient tous mis à rendre compte de l'Itinéraire, la vente de plusieurs milliers d'exemplaires a devancé leurs jugements. Depuis la publication de cet ouvrage, un mois et demi s'est à peine écoulé, et les demandes se multiplient tous les jours. Douze presses suffisent à peine; on tire sans cesse, et tout est promptement enlevé. On traduit M. de Chateaubriand en Italie, en Allemagne, et dans d'autres États; mais hors de sa patrie, les étrangers veulent encore le lire dans la langue qu'il écrit. Jamais peut-être on ne vit un succès plus rapide et plus général.

Il semblerait d'abord difficile de le concilier avec les vives critiques qu'on a toujours faites de cet auteur; mais les critiques passent et les grands écrivains s'élèvent au dessus d'elles.

Non plus que dans la préface ou les notes des ouvrages précédents, Chateaubriand n'eut garde d'oublier Fontanes dans la préface de l'Itinéraire. Par un juste retour, ses remercîments sont devenus les titres impérissables de Fontanes à partager la gloire de son ami. Une telle réciprocité fait plaisir et porte sa leçon avec elle. Il ne saurait être hors de propos de la souligner en passant.

Après avoir payé le tribut de sa reconnaissance à MM. Boissonade, Guizot, Malte-Brun et Langlès, Chateaubriand ajoutait :

Elles seules [les Muses] ne sont pas devenues mes ennemies lorsque j'ai obtenu quelques succès; elles seules encore, sans s'étonner d'une vaine rumeur, ont opposé leur opinion au déchaînement de la malveillance. Si je ne puis faire vivre Cymodocée, elle aura du moins la gloire d'avoir été chantée par un des plus grands poètes de nos jours, et par l'homme qui, de l'aveu de tous, juge et apprécie le mieux les ouvrages des autres.

L'hommage est complet. Il ne laisse pas d'être discret; il fallait bien qu'il le fût, venant de ce « cerveau brûlé » comme disait l'Empereur. Un mot de trop aurait compromis Fontanes, sans profit pour Chateaubriand, et bien au contraire; car le salut de l'illustre écrivain, sous l'Empire, ce fut la présence à la cour, et tout près du maître, de l'ami tendrement dévoué.

Chateaubriand appelait l'Itinéraire « les Mémoires d'une année de sa vie »

« C'est peut-être, ajoute Sainte-Beuve, la meilleure partie, celle qui fut écrite à l'heure la plus sentie et la plus heureuse. »

Voilà qui est délicatement observé.

Le calme, la paix, la liberté, le travail, la verdure, le soleil, le grand air, les senteurs agrestes des forêts et des champs, les fréquentes visites des amis, et la gloire en perspective, tout cet ensemble faisait à l'exilé une vie en rapport avec sa nature active et rêveuse; tout cela versait à son âme un bonheur intime dont l'aimable beauté de l'Itinéraire n'était que le reflet, - le sourire.

On n'écrit pas ainsi quand on n'est pas heureux.

Le récit de ses courses, pleines de privations et de fatigues, non toujours exemptes de danger, et les descriptions des pays lointains, terres brûlées du soleil, peuples réduits à l'esclavage, rendaient l'illustre auteur plus sensible encore à l'indépendance, à la douceur et au bien-être de son ermitage. Or, cette douceur elle-même devenait inspirante, par le contraste vivement senti des choses racontées avec le bonheur présent.

C'est dans le sens de cette influence que je demande à compléter et à prolonger, à pousser les réflexions trop strictement littéraires de Sainte-Beuve :

Dès l'entrée [à Athènes] on a une petite scène qui est comme un mime de Sophron ou un fragment d'Aristophane... Au départ, nous assistons au spectacle du plus aimable songe, à celui du Pot au lait, élevé aux proportions de la Grèce... Et voilà comme M. de Chateaubriand, cette imagination royale, était en même temps l'imagination la plus souverainement aimable quand il voulait l'être...

Les contrastes de la barbarie turque avec la beauté des lieux et la majesté des souvenirs sont touchés souvent avec gaieté et une sorte de bonne humeur. On se dit que c'est en voyage qu'il devait faire bon, surtout, de rencontrer M. de Chateaubriand : il se livre d'autant plus alors qu'il sait qu'il passe et qu'il ne reviendra pas.

Cette dernière réflexion s'égare.

Non, ce n'est point surtout en voyage, c'est chez lui, dans sa maison, dans son jardin, au milieu de ses arbres, encore tout petits, dans le recueillement et la paix de sa Vallée aux Loups, qu'il faisait bon rencontrer, et mieux que cela, certes, fréquenter Chateaubriand.

Où donc l'Itinéraire fut-il composé, « écrit », sinon à la Vallée? Les amis qu'il y appelait, et qui, le plus souvent, venaient d'eux-mêmes, ceux-là passaient auprès de lui, plus que des heures, des journées entières, et prolongées fort avant dans la nuit. Ils étaient attirés par sa confiance sans borne en leurs conseils et leur dévouement, comme par la belle humeur et le radieux sourire de son accueil.

Nulle part, jamais, ils ne jouirent de son commerce autant, aussi doucement que dans la solitude de la k chère Vallée . Et que de fois, à l'instar du mystérieux visiteur, ils admirèrent « la belle vue »; que de fois chacun d'eux s'écria : « Je me plairais fort ici. »

Quand Sainte-Beuve s'en tient aux questions littéraires, il admire le plus souvent les créations de Chateaubriand : Paternité reconnue. » Avec quel sens exquis il distingue et signale les parties vraiment originales, soit du poème en prose, soit de la relation de voyage : « Rien de plus glorieux au soleil et de plus lumineux que cette peinture » s'écriait-il à propos de certaines pages de l'Itinéraire. Et souvent lui échappèrent des expressions non moins enthousiastes, au sujet du même auteur. Lui-même, par de certains traits, il rappelle le glorieux ancêtre. Il ne l'ignore pas tout à fait - et ne s'oublie guère, quand il désigne, dans une plainte, « ceux précisément qui ont avec lui (Chateaubriand) le plus d'affinités ». - « Disciple à la fois ressemblant et différent », il avait le droit, vraiment, de se ranger parmi ceux-là. Son style, avec moins de puissance, infiniment moins, rappelle celui du maître, par la fréquence et le charme des images : il est tout coloré de poésie.

Toujours est-il que les Martyrs et l'Itinéraire lui restèrent très présents. Ils lui servirent de point de comparaison et de lumière s dans maint de ses jugements. Il disait, à propos de l'auteur d'Anacharsis : « Je reviens à Chateaubriand, lequel, mis en regard de Barthélemy, nous est une lumière. » Et ailleurs : « Dans ces études, j'aboutis souvent au nom de Chateaubriand, et je le fais avec intention. »

Combien il faut déplorer qu'un ton d'aigreur et une passion de dénigrement se soient mêlés à ses critiques littéraires ! C'est le cas pour la réflexion ci-dessus. Elle n'irait à rien moins qu'à nier le « bon enfant », le « bon garçon », qu'était Chateaubriand, dans l'intimité, dans le tous-lesjours.

A l'époque où Sainte-Beuve composa ses « leçons › sur Chateaubriand, il était très occupé de Port-Royal. Dix ans plus tard, lorsque ces leçons parurent, grossies d'incessantes additions, il était devenu l'un des chefs de la libre-pensée. De là, deux tendances opposées qui forment une disparate choquante.

Est-il question du christianisme? Tantôt c'est l'impiété des philosophes qui juge, et tantôt la sévérité des jansénistes. Seules, les parties profanes du Génie du Christianisme, des Martyrs, de l'Itinéraire, Atala, René, Velléda, la Grèce, sont supérieurement traitées : c'est le chef-d'œuvre d'une critique délicate. Et toutefois, critique un peu étroite, trop asservie au mot à mot littéraire. Sainte-Beuve a dit de Villemain qu'il étend et ouvre les horizons . On ne le dira pas de lui. N'a-t-il pas essayé de contester l'impression révélatrice que ressentit Augustin Thierry à la lecture de la bataille des Francs dans les Martyrs, impression si noblement avouée par le grand historien ? Et de même n'aurait-il pas nié l'influence de l'Itinéraire au point de vue de la Grèce affranchie? D'autres, plus équitables, seront mieux d'accord avec les conclusions de l'avenir. Je lis à l'instant même, dans un bel article de M. Émile Gebhart, sous le titre Anniversaire athénien :

Daveluy nous dit un jour : « Le véritable fondateur de cette École [d'Athènes], c'est Chateaubriand.i Il avait bien raison. Le voyageur de l'Itinéraire, longtemps avant lord Byron, appela l'attention émue de la France et de l'Europe sur cette pauvre Grèce, douloureuse expression géographique, qui gardait toujours, en son infinie misère, avec la beauté de ses souvenirs, la grâce incomparable de ses sites, de sa lumière et de ses ruines. Ce livre a certainement nourri l'enthousiasme des adolescents qui, vingt années plus tard, partirent pour se battre, au nom de la vénérable histoire, au pied de l'Acropole, dans les plaines de Sparte, d'Argos et de Tripolitza. L'écrivain était un grand poète, dont l'action sur l'âme de son siècle fut prodigieuse. C'était un peintre aussi, et les paysages qu'il a tracés sont d'une étonnante fidélité. Un soir, des hauteurs de Phigalie, nous cherchions l'Ithôme au fond de l'horizon bleuâtre. « Le voilà, dis-je à mes camarades, je le reconnais, c'est la montagne de Chateaubriand, l'Ithôme qui s'élève sur la Messénie comme un vase d'azur1.i

(1) Journal des Débats, 2 novembre 1895. ↩

L'élection à l'Académie eut lieu pendant que se prolongeait l'affaire des Prix décennaux. Nouvelle affaire, plus chaude et plus retentissante, plus dangereuse aussi.

La mort de Joseph Chénier, survenue le 10 janvier 1811, « offrit une autre chance au retour de protection qui semblait chercher M. de Chateaubriand. Ce nom fut aussitôt prononcé de toutes parts, comme le plus illustre qu'il serait possible d'appeler à la place vacante dans l'Institut2 i.

(2) Villemain. ↩

Villemain aurait mis une sourdine à l'optimisme de sa phrase, s'il avait eu connaissance de la lettre que je vais produire.

En réalité, Chateaubriand reçut l'ordre du duc de Rovigo de se présenter pour candidat à l'Institut. Il lui fallut choisir entre l'Académie et Vincennes. L'autocrate n'admettait pas une plus longue indépendance du génie.

D'accord avec l'opinion publique, le groupe pressa Chateaubriand d'obéir. Pour achever de vaincre sa résistance, on allégua le désir de Mme de Chateaubriand.

Il se présenta donc, tout en se promettant d'échapper au collier dont on le voulait attacher.

Quant aux visites académiques, il s'y soumit assez gaiement, et voici un curieux détail; je l'ai trouvé dans le journal inédit de Ferdinand Denis1 :

(1) « M. Ferdinand Denis, auteur des Scènes de la Nature sous les Tropiques et d'André le Voyageur, est dans nos générations un représentant très pur et très sensible de l'inspiration propre venue de Bernardin de Saint-Pierre : par les deux ouvrages cités, il appartient tout à fait à son école; mais c'est sa famille qu'il faut dire. i (Sainte-Beuve.) Je lis dans le journal manuscrit de Ferdinand Denis, à la date du 6 juillet 1828 : « J'ai vu M. de Chateaubriand en 1824 ou 1825 pour la première fois, et le sort semblait me réserver de le voir toujours sans apparat. M. Lemoine, qui m'avait conduit chez lui, me fit entrer dans son cabinet et me laissa pour aller voir les deux enfants du duc de Berry, qui venaient d'entrer. J'étais dans le cabinet avec le secrétaire. M. de Chateaubriand entra sans mon introducteur. Il était en redingote du matin et en pantoufles. Sa belle tête me frappa. Son regard révèle son génie. Je lui dis par qui je devais être présenté. Nous causâmes un instant. Un compliment que je lui adressai le fit rougir, je crois autant d'impatience que de modestie. Il fut d'une grande politesse. Je lui parlai de mes voyages en lui offrant mon livre (Scènes de la Nature sous les Tropiques) qu'il prit quelque temps, au titre, pour un livre de médecine, m'a dit Mme Bail. Depuis, il l'a lu et a dit à M. Valery [!] que c'était un ouvrage impressionnant. » ↩

« Mardi, 6 [ou 7] décembre 1841. Dîné avec Gautier, d'Arc et Auguis, chez le restaurateur qui fait le coin de la rue du Bac et du quai.

Cette petite réunion intime était fort gaie. A[uguis] sait mille anecdotes curieuses : - Lorsque Chateaubriand alla faire ses visites d'Académie française, il se rendit à cheval chez ses futurs confrères. Aux renommés et aux puissants, il faisait la visite entière; au fretin, il remettait sa carte et ne descendait point du fougueux coursier. Quand on en vint à la délibération, M*** vota pour le cheval du nouveau confrère, disant que c'était de lui seul qu'en bonne conscience il avait reçu visite.

J'ajoute, par manière de parenthèse, que la passion des chevaux, passion ruineuse, ne fut jamais la sienne : il l'a déclaré dans ses Mémoires : « Je ne me suis jamais beaucoup soucié de chevaux, quoique j'aie mené la vie d'un Tartare. »

L'élection eut lieu le mercredi 20 février 1811, à la presque unanimité, sur vingt-cinq membres présents:

Ce chiffre, peu nombreux, indiquait bien des abstentions volontaires, et d'abord celle des hommes que certains souvenirs de la Révolution rendaient les plus adverses à cette candidature. Mais là même, et hors de là, il n'y eut pas d'obstacle sérieux devant la souveraine volonté, qu'on avait pressentie, et dont M. le duc de Rovigo1 était l'organe très actif... L'Empereur, informé selon l'usage d'alors, approuva le choix par un décret. Et le soir même, à son cercle, comme il félicitait M. de Fontanes du choix de ce nouveau collègue, il dit avec son grave et malin sourire : « Eh bien ! vous éludez la question, messieurs de l'Académie ; vous avez joué de finesse avec moi; vous prenez l'homme au lieu du livre; je verrai s'il n'y a pas moyen de donner au nouvel élu quelque grande place littéraire, une direction générale des bibliothèques de l'Empire2. »

(1) Préfet de police. ↩

(2) Villemain, p. 181-182. ↩

Trop de protection ! Ceux qu'avait réconfortés la fière attitude de l'homme et de l'écrivain, s'inquiétaient et même, déjà, s'indignaient.

Au commencement de mars, le Bordelais E. Géraud notait dans son journal :

« Cette place est un bâillon, me dit Mme Mazois ; c'est un homme dont on a voulu s'assurer, et qu'on garrotte sous prétexte de l'honorer. »

Ainsi pensaient les esprits indépendants. Les femmes, moins directement menacées, parlaienttout haut. Les hommes se taisaient, mais leur attention n'en était que plus éveillée. Chateaubriand obligé de louer Chénier ! Cela paraissait une sorte de & monstruosité littéraire ›.

Vers le même temps, le bruit se répandit que la nouvelle Impératrice avait demandé à voir l'auteur, et que l'auteur avait été présenté. « Entouré de toutes les séductions, saurait-il échapper au doux piège? » Du fond de sa province, Géraud répondait dans son journal : « Je tremble que non. »

En réalité, Chateaubriand fut-il appelé auprès de la « fille des Césars » Et cette flatteuse avance, directe ou non, et plus ou moins explicite, qui nous dira s'il osa bien la décliner, lui, galant homme et féal chevalier ?

Mais s'il y avait eu présentation, est-ce qu'il ne l'aurait pas racontée avec complaisance, en rappelant qu'il fut également présenté à Marie-Antoinette et à Louis XVI?

Il est vrai : les Mémoires d'Outre-Tombe sont plus que discrets sur ses rapports avec la première Impératrice et avec les sœurs de Napoléon. A part « la jeune et jolie chaussure » apportée de Paris à la princesse Borghèse « qui fit sa toilette devant lui » à part encore quelque rapide mention de Lucien et de Mme Bacciochi, Chateaubriand se tait sur ses relations avec la famille Bonaparte. Étant secrétaire à Rome, n'offrit-il pas un camée à Joséphine? Et la distribution du Génie du Christianisme en exemplaires de luxe?

De son côté, Joséphine ne lui donna-t-elle pas des arbres rares pour orner la Vallée aux Loups?

Toute la famille impériale ne s'intéressa-t-elle pas au sort du malheureux Armand ? Plusieurs de ces traits, et surtout la visite de Napoléon à la Vallée aux Loups, nous auraient échappé sans Mme de Chateaubriand. Il semble qu'ils n'auraient en rien déparé les Mémoires d'Outre-Tombe.

Que l'invitation se soit ou non produite, en cette année 1811, et que l'illustre écrivain s'y soit ou non rendu, le temps n'est pas très loin - onze ans - où Marie-Louise invitera réellement, insistera même, et où Chateaubriand ne saura plus résister. Noter ici le récit de l'entrevue, c'est adopter la méthode même des fameux Mémoires : ces sortes de rapprochements ne manquent pas d'un certain charme mélancolique : ils souriaient à l'imagination du grand rêveur.

Nous refusâmes d'abord une invitation de l'archiduchesse de Parme; elle insista et nous y allâmes. Nous la trouvâmes fort gaie : l'univers s'étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n'avait plus la peine d'y songer. Nous lui dîmes que nous avions rencontré ses soldats à Plaisance, et qu'elle en avait autrefois davantage; elle répondit: « Je ne songe plus à cela. › Elle prononça quelques mots légers et en passant sur le roi de Rome : elle était grosse. Sa cour avait un certain air délabré et vieilli, excepté M. Nieperg, homme de bon ton. Il n'y avait là de singulier que nous, dînant auprès de Marie-Louise...

En traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque, nouvellement peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa mon regard : deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de police, faisaient boire leurs chevaux : nous entrions dans les États de Marie-Louise : c'est tout ce qui restait de la puissance de l'homme qui fendit les rochers du Simplon, planta ses drapeaux sur les capitales de l'Europe, releva l'Italie prosternée depuis tant de siècles. Renversez donc le monde, occupez de votre nom les quatre parties de la terre, sortez des mers de l'Europe, élancez-vous jusqu'au ciel, et allez tomber pour mourir à l'extrémité des flots de l'Atlantique : vous n'aurez pas fermé les yeux (1822) qu'un voyageur passera le Pô et verra ce que nous avons vu1.

(1) Congrès de Vérone, p. 37• ↩

L'Empereur attendait le nouvel académicien au discours de réception, tout prêt à lui témoigner sa bienveillance d'une manière très effective.

En se présentant, Chateaubriand avait pu obéir aux conseils de Fontanes et aux injonctions de Savary, sans rien sacrifier de sa dignité. L'élection était en soi chose honorable.

Mais où l'Empereur setrompait étrangement, c'est lorsqu'il espérait que le démissionnaire de 1804 ferait amende honorable de son attitude, foulerait aux pieds la dignité de sa vie, achèterait les honneurs au prix de l'honneur.

Tout « grand » qu'il fût, « on le lui fit bien voir »:

Le discours fut soumis, en première lecture, une commission de cinq membres.

Telle était, dans le discours, l'indépendance des opinions, et telle, chez les académiciens, la dépendance du caractère, que la commission n'osa pas se prononcer. Elle remit le jugement à l'Académie tout entière.

Avant que la compagnie eût décidé, l'Empereur voulut voir le manuscrit.

Dès la première page, sa colère éclata; elle ne cessa de se manifester qu'au dernier alinéa. Quand Daru, membre de la secrétairerie d'État, « vint chercher l'arrêt définitif du discours mis sous les yeux de l'Empereur, celui-ci, agitant le manuscrit tout froissé, s'écria : « ... Je dirais à l'auteur, s'il › était là devant moi : & Vous n'êtes pas de ce pays-ci, » Monsieur. Votre admiration, vos vœux sont ailleurs. Vous » ne comprenez ni mes intentions, ni mes actes. Eh bien ! si vous êtes mal à l'aise en France, sortez de France; sortez, » Monsieur, car nous ne nous entendons pas, et c'est moi qui « suis le maître ici; vous n'appréciez pas mon œuvre, et vous » la gâteriez, si je vous laissais faire. Sortez, Monsieur, » passez la frontière, et laissez la France en paix et en union › sous un pouvoir dont elle a tant besoin1. s

(1) Villemain. ↩

A part même la justice rendue à son talent, l'affaire du discours n'était pas pour déplaire au nouvel académicien. Napoléon avait criblé de ratures le manuscrit; et l'on se répétait tout bas les menaces du maître à M. de Ségur, membre de la commission :

« Vous et M. de Fontanes, vous mériteriez que je vous misse à Vincennes... Dites à la seconde classe de l'Institut que je ne veux pas qu'on traite de politique dans ses séances... Si elle désobéit, je la casserai comme un mauvais club...2. »

(2) Taine : le Régime moderne, t. I, p. 87. ↩

Toujours la menace de Vincennes !

Avoir de nouveau bravé le despote, en ce temps de soumission universelle, c'était, dans la société que fréquentait l'auteur, une vraie gloire ajoutée à celle des lettres. Il était plus fier du discours prohibé que de l'élection elle-même.

Il a écrit dans ses Mémoires :

Daru me rendit le manuscrit3, çà et là raturé, marqué ab irato de parenthèses et de traces au crayon par Bonaparte : l'ongle du lion était enfoncé partout, et j'avais une espèce de plaisir d'irritation à croire le sentir dans mon flanc. M. Daru ne me cacha point la colère de Napoléon... Ce discours est un des meilleurs titres de l'indépendance de mes opinions et de la constance de mes principes. M. Suard, libre et ferme, disait que s'il avait été lu en pleine Académie, il aurait fait crouler les voûtes de la salle sous un tonnerre d'applaudissements. Se figure-t-on en effet le chaleureux éloge de la liberté, prononcé au milieu de la servilité de l'Empire? »

(3) Le 28 avril, à Saint-Cloud. ↩

« Des personnes pleines de grâces, de générosité et de courage, que je ne connaissais pas, s'intéressaient à moi. Mme Lindsay qui, lors de ma rentrée en France en 1800, m'avait ramené de Calais à Paris, parla à Mme Gay; celle-ci s'adressa à Mme Regnault de Saint-Jean, laquelle invita le duc de Rovigo à me laisser à l'écart. Les femmes de ce temps-là interposaient leur beauté entre la puissance et la fortune.

Dès que parut ce fragment des Mémoires d'Outre-Tombe, Mme Hamelin écrivit dans le Constitutionnel (rer août 1849) une lettre de protestation : elle se plaignit de voir le nom de Mme Gay substitué au sien; elle accusait de cette substitution la jolie main - la « menotte » - de Mme Récamier. Et, comme preuve du courageux intérêt qu'elle avait témoigné à Chateaubriand dans ces circonstances critiques, elle publia la lettre suivante :