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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre II. Correspondance de l'exil (suite)

Chapitre II. Correspondance de l'exil (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 7 min de lecture · p. 38–43 · chapitre 8 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le style des deux lettres serait à comparer. Celui de Fontanes est plus coulant, plus uni, plus pur. A peine avait-il quitté la France, et il y rentrait avec empressement. Il n'avait pas cessé d'en parler et d'en cultiver la langue. Celui de Chateaubriand, très curieux à observer sous cette date, est moins régulier, moins net, parfois un peu étrange; mais déjà il témoigne de plus de force; il a du feu, du souffle, de l'ampleur, - de l'aile.

Quelques courts passages de cette lettre sont cités dans le portrait de Fontanes par Sainte-Beuve.

Contrairement à ses bonnes habitudes, le critique a supprimé des bouts de phrase un peu traînants : « l est malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire... › Vous ne laisserez peut-être que quelques cartons... »

Certes, le goût ne peut qu'approuver. Ainsi allégés, les extraits ont meilleur mine; mais ils perdent une certaine saveur et valeur critiques; ils ne donnent plus la véritable manière, le vrai point de départ et de comparaison, la date.

« Première et affectueuse lettre du premier ami que j'aie compté dans ma vie » : c'est en ces termes que Chateaubriand fera mention, dans ses Mémoires, de la lettre de Fontanes.

Elle lui resta toujours chère et comme sacrée.

A travers les vicissitudes d'une existence longue, voyageuse et tourmentée, il l'avait conservée, lui à qui l'on serait tenté de reprocher la perte d'autres correspondances non moins précieuses. J'ai tenu dans mes mains l'autographe - un peu déchiré, autant qu'il m'en souvient.

Avant la lettre « à la citoyenne [Fontan]es », nous devons rappeler le double deuil, le double coup de foudre qui terrassa le sceptique auteur de l'Essai sur les Révolutions et changea si heureusement la direction de ses pensées.

Une lettre de sa sœur Julie vint lui annoncer la mort de leur sainte mère : « ... Si tu savais combien de pleurs tes erreurs lui ont fait répandre, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison. Si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire... »

Bien que la lettre soit datée du 1er juillet 1798, Chateaubriand ne la reçut que de longs mois après celle de Fontanes, datée du 28 juillet de la même année. En ce temps-là, et de France en Angleterre, les communications ne pouvaient être ni promptes ni régulières.

Cette lettre de Mme Julie de Farcy serait à relire avec les commentaires de Chateaubriand dans le Génie du Christianisme et dans les Mémoires d'Outre-Tombe.

Mme de Farcy est cette admirable chrétienne dont l'abbé Caron a raconté la vie. Avant de se donner toute à Dieu, elle avait aimé le monde; elle avait même obtenu des succès dans la société littéraire du xvIIe siècle. La Harpe goûtait son esprit, ses vers et son commerce.

Chateaubriand affectionnait beaucoup cette sœur. Après Lucile, c'était la préférée1.

(1) Les deux plus anciennes lettres de lui que je connaisse sont de 1789. Il avait alors vingt-un ans. Je lis dans la seconde, « du samedi soir 28 mars, Fougères, hôtel Marigny »: « ... J'ai, mon cher Châtenet, passé des jours et des nuits bien tristes, auprès du lit de ma sœur. Il est si douloureux de voir souffrir une personne qu'on aime.i Cette sœur, c'était Julie. ↩

Le souvenir de mes égarements répandit sur les derniers jours [de ma mère] une grande amertume : elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus. Elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles, ma conviction est sortie du cœur. J'ai pleuré et j'ai cru.

Lorsque Chateaubriand écrivit à Fontanes, le 15 août 1798, la lettre que nous venons de lire, évidemment il n'avait pas reçu la douloureuse missive. Celle-ci éprouva donc un long retard; et le détail marqué dans les Mémoires, que le Génie du Christianisme « fut commencé à Londres en 1799 », doit être d'une rigoureuse exactitude.

Au surplus, une phrase du passage cité suppose également un retard plus ou moins long : « Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur n'existait plus. » D'après l'abbé Caron, Mme de Farcy mourut le 22 juillet 1799.

Je relève soigneusement ces dates : elles ont leur importance, en raison des doutes émis par les philosophes sur les motifs de la conversion.

On ne se contenta pas de suspecter la sincérité des motifs exposés dans la préface du Génie du Christianisme; on alla jusqu'à la calomnie la plus odieuse : on sema le bruit que la mère de Chateaubriand était morte avant la publication de l'Essai, et qu'ainsi la préface du Génie du Christianisme reposait sur une fable.

Ceux qui disaient ces choses-là étaient-ils mes amis, mes proches ? Avaient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets ? Pouvaient-ils, par leur témoignage, déterminer l'instant où j'avais versé des pleurs? S'ils étaient étrangers à toute ma vie; s'ils avaient ignoré mon existence jusqu'au jour où le public la leur avait révélée; s'ils étaient en France, lorsque je languissais dans la terre de l'exil, comment osaient-ils fonder une lâche accusation sur un fait qu'ils ne pouvaient ni savoir, ni prouver? Ah! loin de moi la pensée que des hommes qui prétendaient fixer l'époque de mes malheurs avaient des raisons particulières de la connaître !

J'ai cité le texte même de la lettre de ma sœur que j'ai entre les mains1. Cette lettre est du 1er juillet 1798.

(1) Ecrit en 1826. ↩

Voici un autre document dont on ne niera pas l'authenticité :

« Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, pour l'an VI de la République. - Le douze prairial an VI [31 mai 1798]... Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée... est décédée au domicile de la citoyenne Gouyon... ce jour à une heure après-midi. »

Ia publication de l'Essai remonte aux premiers mois de 1797... Quelle critique que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère2 !

(2) Préface de l'Essai, édition de 1826. ↩

Ces dates ont un autre avantage : elles montrent avec quelle enthousiaste et prodigieuse rapidité l'ouvrage fut composé, du moins dans sa forme première. « Une espèce de fièvre dévora › le jeune auteur & pendant tout le temps de la composition »

Un mois ne s'était pas écoulé : du 22 juillet, date de la mort de sa sœur, au 19 août 1799, date de la lettre qui suit; et déjà le livre s'imprimait ou plutôt était sur le point de s'imprimer.

Est-ce croyable ?

Oui, si l'on veut bien se rappeler « l'opiniâtreté de Chateaubriand à l'ouvrage; oui, si l'on veut bien tenir compte de ce fait que « ses matériaux étaient dégrossis de longue main par ses précédentes études ».

Sur cette assertion de Chateaubriand, Villemain émet des doutes bien peu justifiés : « Peut-être paraît-il moins sincère et moins exact lorsque... il se montre si bien préparé à cette œuvre nouvelle. « Mes matériaux, dit-il, étaient dégrossis. » Ces paroles sembleraient un peu contredire cette grâce du cœur, cette illumination par la douleur dont l'auteur de l'Essai a parlé plus haut. »

Homme d'éloquence et d'esprit, où voyez-vous une contradiction, si légère soit-elle? Matériaux dégrossis? Pourquoi non? Les Natchez, Atala, René, n'étaient-ils pas composés ? L'Essai n'était-il pas imprimé? Or, « un grand nombre des meilleurs morceaux des Natchez », Atala, René, et « quelques chapitres de l'Essai », notamment le portrait de Jésus-Christ, « furent transportés dans le Génie du Christianisme ». Tel est le fait : chacun le peut vérifier comme je viens de le faire.

D'autre part, et c'est encore lui qui le déclare, « dans sa jeunesse, il a souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où il était assis »

En quoi ces emprunts aux précédents travaux, sans parler des autres esquisses, peuvent-ils bien contredire les larmes versées, la grâce du cœur, l'illumination par la douleur? Ce qu'il faut voir, c'est le travail fiévreux qui profite des matériaux accumulés, et les retourne, dans le sens du Christianisme.

Je ne suis pas trop étonné que Chateaubriand annonce à ses amis de France, le 19 août, un volume in-8° de 450 pages.

Le 25 octobre, il parlera non plus d'un volume, mais de deux in-8° de 350 pages chacun.

Entre ces deux dates, authentiques l'une et l'autre, on voit la prodigieuse rapidité du travail. Cela ne souffre aucune contestation, puisque les deux lettres autographes de 1799 subsistent.

La rapidité du second travail rend parfaitement acceptable la rapidité du premier.

Au point de vue de la composition initiale, et d'ailleurs à tant d'autres points de vue, la lettre suivante mérite d'être lue avec une très particulière attention.

Ni Sainte-Beuve, ni Villemain ne lui ont emprunté un seul mot. Peut-être aussi ne reçurent-ils communication que d'une partie de la correspondance.