Chapitre IX. Le voyage d'orient et l'exil. (Juillet 1806-juillet 1807) (suite)
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Une bonne partie de cette lettre se retrouve dans l'Itinéraire : J'arrivai à Venise le 23; j'examinai pendant cinq jours les restes de sa grandeur passée : on me montra quelques bons tableaux du Tintoret, de Paul Véronèse et de son frère, du Bassan et du Titien. Je cherchai dans une église déserte le tombeau de ce dernier peintre et j'eus quelque peine à le trouver; la même chose m'était arrivée à Rome pour le tombeau du Tasse. Après tout, les cendres d'un poète religieux et infortuné ne sont pas trop mal placées dans un ermitage; le chantre de la Jérusalem semble s'être réfugié dans cette sépulture ignorée, comme pour échapper aux persécutions des hommes : il remplit le monde de sa renommée et repose lui-même inconnu sous l'oranger de Saint-Onuphre.
Je quittai Venise le 28 et je m'embarquai, à dix heures du soir, pour me rendre en terre ferme. Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des îles dont la plage est semée. Ces îles, au lieu d'être couvertes de forts et de bastions, sont occupées par des églises et des monastères. Les cloches des hospices et des lazarets se faisaient entendre et ne rappelaient que des idées de calme et de secours au milieu de l'empire des tempêtes et des dangers. Nous nous approchâmes assez d'une de ces retraites pour entrevoir des moines qui regardaient passer notre gondole : ils avaient l'air de vieux nautoniers rentrés au port après de longues traverses. Peut-être bénissaient-ils le voyageur, car ils se souvenaient d'avoir été comme lui étrangers dans la terre d'Égypte : Fuistis enim et vos advence in terra Egypti.
Rapprochez de cette page la lettre à Bertin.
Ici, l'impression est on ne peut plus contraire à Venise. Là, pas un mot qui ne soit favorable.
Et combien plus développé, dans l'Itinéraire, le gracieux passage de la lettre sur les couvents. Le correspondant s'était contenté de dire :
« L'effet de ces monuments religieux, la nuit, sur une mer paisible, est pittoresque et touchant. »
Comment et pourquoi pittoresque ?
C'est merveille, vraiment, de voir avec quelle précision les nuances distinctes du fuyant paysage sont saisies, traduites et fixées dans le livre.
Au lieu des mots « la nuit, sur une mer paisible », qui ne disent rien de spécial, remarquez la succession des douces images : « Le vent du sud-est soufflait assez pour enfler la voile, pas assez pour troubler la mer. A mesure que la barque s'éloignait, je voyais s'enfoncer sous l'horizon les lumières de Venise, et je distinguais, comme des taches sur les flots, les différentes ombres des îles dont la plage est semée... » etc. Pas un terme abstrait.
Tous les mots peignent et parlent aux yeux.
Le tableau serait incomplet s'il ne s'y mêlait quelque chose d'humain; s'il ne disait rien au cœur et à l'âme; si le sentiment n'accompagnait pas la sensation.
Chateaubriand est trop grand peintre pour l'oublier. « Pittoresque » ne lui suffit pas : il ajoute aussitôt « touchant » dans sa lettre.
Comment et pourquoi touchant?
Relisez la page de l'Itinéraire. Après la vision physique, voici l'impression morale, la peinture psychologique, légèrement teintée de mélancolie sereine : « Ces îles, au lieu d'être couvertes de forts et de bastions, sont occupées par des églises et par des monastères. Les cloches des hospices et des lazarets se faisaient entendre et ne rappelaient que des idées de calme et de secours au milieu de l'empire des tempêtes et des dangers. Nous nous approchâmes assez d'une de ces retraites pour entrevoir des moines qui regardaient passer notre gondole : ils avaient l'air de vieux nautoniers rentrés au port après de longues traverses. Peut-être bénissaient-ils le voyageur, car ils se souvenaient d'avoir été comme lui étrangers dans la terre d'Égypte. »
On a remarqué, dans la lettre, une première série de points indiquant quelques suppressions. Là, je suppose, se trouvait un passage fort semblable à celui qui concerne le Tasse dans l'Itinéraire. Seulement, la note personnelle, le retour sur soi devait être plus directement marqué sous la plume du voyageur écrivant à son ami.
En imprimant la lettre, les directeurs du Mercure, par prudence, auront supprimé cette note-là.
Chateaubriand l'aura rétablie peut-être en épaississant le voile sur l'application qu'il s'en faisait, en mettant le tout sur le compte du « poète religieux et infortuné réfugié dans cette sépulture ignorée, comme pour échapper aux persécutions des hommes »
Tandis qu'il rétablit ce que d'autres avaient supprimé, il supprime ce qu'ils avaient laissé passer. Témoin les fameuses gondoles : « J'ai pris la première que j'ai vue pour un mort qu'on portait en terre. »
Le goût exquis de Joubert repoussait l'étrangeté d'un tel rapprochement, i Je meurs moi-même, écrivait-il à Mme de Vintimille, je meurs de peur que le Publiciste ne s'empare de cette phrase. »
Lorsque Chateaubriand soumit l'Itinéraire, en lectures, aux critiques de ses amis, Joubert n'aura pas manqué de s'élever contre ces gondoles avec la sincérité et la vivacité soit de son goût, soit de son amitié. De son côté, Chateaubriand était bien trop docile pour conserver le passage incriminé.
Toujours est-il que les gondoles noires ne reparurent point dans l'ouvrage.
L'illustre voyageur revit Venise en 1833. Son impression, cette fois, fut tellement enthousiaste, qu'il fit le rêve de s'établir dans cette ville, avec Mme de Chateaubriand, pour y vivre et pour y mourir.
Quant aux gondoles noires, elles réveillèrent en lui exactement la même association d'idées qu'en 1806.
Après tant d'années, il se ressouvint, sans doute, et de sa première lettre, et des vives critiques de Joubert, et du passage sacrifié. Or, comme il avait à décrire le cimetière de Saint-Christophe, à Venise, il reprit l'idée de jadis; et je ne sais si quelques-uns ne seront pas d'avis qu'il la justifie par la manière dont il la met en œuvre :
Les cercueils des particuliers sont conduits à ce lugubre bazar dans des gondoles particulières, et suivis d'un prêtre dans une autre gondole. Comme les gondoles ressemblent à des bières, elles conviennent à la cérémonie. Une nacelle plus grande, omnibus du Cocyte, fait le service des hôpitaux. Ainsi se trouvent renouvelés les enterrements de l'Égypte et les fables de Caron et de sa barque. (Mémoires, t. VI, p. 187.)
Dans ce même passage se trouve une phrase que signale avec admiration le critique des Lundis :
« On citerait de ces paroles, qui semblent couler d'une lèvre d'or et qui rappellent l'antique beauté avec le sentiment moderne, c'est-à-dire le genre de beauté propre à M. de Chateaubriand, celle où il est vraiment créateur. Une seule de ces paroles me revient en ce moment : c'est quand, revoyant Venise, en 1833, il va promener sa rêverie au Lido et qu'il y retrouve la mer, cette patrie qui voyage avec nous : « J'adressai, dit-il, des paroles d'amour aux vagues, mes fidèles compagnes. Je plongeai mes mains dans la mer; je portai à ma bouche son eau sacrée sans en sentir l'amertume. »
Nous voyons par cet exemple comment, de la lettre à l'Itinéraire, le texte s'était développé en même temps que précisé.
Celui qui voudrait se représenter ce que pouvait bien être le texte original des autres lettres utilisées n'aurait qu'à réduire, par une méthode contraire, les grands tableaux de l'ouvrage aux traits essentiels d'une esquisse. Encore faudrait-il choisir ces traits selon les particularités du commerce épistolaire. Ce petit travail de critique littéraire ne serait pas sans charme, l'imagination devant se mettre de la partie.
Revenons un peu. Chateaubriand quitte Paris le ı3 juillet 1806.
De Lyon, il adresse à Joubert une première lettre : « l m'apprenait qu'à Nevers on l'avait jeté dans la Loire.i Seconde lettre, de Turin, au même : « Il a pensé être brûlé; sans son courage et son industrie, - car l'abominable ose se vanter, - lui, sa femme, la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air. » Troisième lettre, de Milan, toujours au même : « Elle est d'un sage... Il m'apprend, entre autres, qu'il a déterminé sa femme à revenir aussitôt après son départ; il m'annonce que nous la verrons dans un mois et que nous pourrons l emmener avec nous à Villeneuve, ce qui me fait grand plaisir » Quatrième lettre, celle-là par la plume de Mme de Chateaubriand : « Il ne vous écrira pas de Venise; c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. i Plaisir réciproque. La lettre était des plus spirituelles.
Joubert en copiait un passage à l'intention de Mme de Vintimille, et il le lui envoyait avec ces mots que je dédie au lecteur : « Cette plume vive et leste mérite, je crois, de vous faire quelque plaisir. »
Venise, 26 juillet 180б.
Je vous écris à bord du Lion d'Or, car les maisons ici ne sont autre chose que des vaisseaux à l'ancre. On voit de tout à Venise, excepté de la terre. Il y en a cependant un petit coin, qu'on appelle la place Saint-Marc, et c'est là que les habitants vont se sécher le soir; je vais y aller aussi après mon dîner. Il vero Pulcinello, qui a survécu au Doge, fait sa résidence sur cette belle place; au reste, je me réserve à vous parler de l'Italie quand je serai à Villeneuve, parce que, comme vous savez, verba volant... c'est du latin! Je laisse au grand peintre qui est avec moi le reste du proverbe; mais tout ce que je puis vous dire à la louange de l'Italie, c'est que je vous y souhaite.
M. de Chateaubriand ne vous écrira pas de Venise; c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. Il partira lundi pour Trieste. Il a trouvé ici deux maudits juifs qui lui ont donné les plus belles espérances pour son voyage. Il vous a écrit de Turin et de Milan ; il dit que vous devez être content de lui. Il est tout glorieux aujourd'hui, parce qu'il a trouvé une nouvelle traduction de son ouvrage qui s'imprime ici et qui paraît dans ce moment. Pour moi, je ne suis que triste, puisque je vais bientôt le perdre. J'attends le pauvre Ballanche, qui quitte tout pour venir me chercher. Je ne resterai point en Italie, j'y suis trop loin de vous. Je vous ai quittés pour quelqu'un que j'aimais mieux que vous; mais maintenant n'êtes-vous pas, dans le monde qu'il m'est permis d'habiter, les personnes que j'aime le mieux ? Préparez-vous donc à me recevoir à Villeneuve, et écrivez-moi un mot de consolation à Turin et à Milan, dût ce mot être perdu.
Mille choses tendres à toute la famille. Rappelez-nous au souvenir des Fontanes et de M. Molé.
Cinquième, de Venise, 26 juillet, à Mme de Talaru : « Nous avions une grand'mère commune et elle voulait bien m'appeler son cousin. Veuve du comte de Clermont-Tonnerre, elle se remaria depuis au marquis de Talaru. Elle avait, en prison, converti M. de La Harpe. » (Mémoires.)
La lettre du voyageur à cette cousine est absolument charmante. Villemain en a cité trois lignes, et n'a pas su en respecter le texte :