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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre X. La Vallée aux Loups

Chapitre X. La Vallée aux Loups

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 22 min de lecture · p. 387–403 · chapitre 117 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Désir ancien et persistant d'une chaumière. - Réflexion de Sainte-Beuve non justifiée. - Chateaubriand propriétaire. - Possession et rêve. - Enthousiasme. - Descriptions de Mme de Chateaubriand. - Jardinage et composition. - Enchantements sans fin. - Visites des amis, - Les premiers mois d'hiver à la Vallée. - Le premier printemps : - rossignol; - hirondelle. - Amis convoqués pour la lecture de Velléda. - Critique de Fontanes ; - docilité de Chateaubriand. - Billet d'invitation à la seconde lecture de Velléda. - Lamartine adolescent et les écrits de Chateaubriand. - Fontanes à Courbevoie. - Les nids à la Vallée aux Loups ; - oiseaux et chats. - Portrait de Chateaubriand par Girodet. - Mot de Napoléon. - Maladie. - Retour à la Vallée. - Le vice aux environs de Paris. - Graveur mécontent. - Fête de Chateaubriand, célébrée pour la première fois. - Texte fameux de Sainte-Beuve sur la quarantaine. - Examen critique. - Chateaubriand a-t-il tant regretté la jeunesse? - Impression que lui faisait la pensée de la mort. - L'Homère des ruines. - Octobre : - rêveries et souvenirs.

« Aulnay », - la vallée aux Loups, - « c'était le bon temps1, au dire de l'un et de l'autre époux. Le mot lui-même, charmante ellipse, est emprunté à la correspondance inédite de Chateaubriand.

(1) Lettre inédite, orig. aut. ↩

Je voudrais mettre dans une lumière d'évidence ces années de retraite, de travail, de vie intérieure, de paix et de bonheur.

L'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe les avait négligées, ces années heureuses, sans doute parce que le bonheur ne se raconte pas. Il ne revint à ces souvenirs que vingt ans après : « Ici se termine ma carrière littéraire. Entraîné par le flot des jours, je l'avais omise; ce n'est qu'en cette année 1831 que j'ai rappelé des temps laissés en arrière de 1800 à 1814. » Dans ce lointain, les détails lui échappèrent. Sa mémoire ne put ressaisir que les grandes lignes et les faits saillants. Il résumait le tout dans cette expression d'ailleurs très caractéristique : « Enchantements sans fin. ›

Ainsi, dans les en-tête de deux chapitres-très courts, entasse-t-il, quatre par quatre, les années les plus fécondes et les plus douces de sa vie, les seules années vraiment heureuses.

Suppléer à cette rapidité de rédaction, évoquer ces années souriantes avec leurs physionomies distinctes, ce sera donner un supplément aux illustres mémoires, pénétrer au cœur de l'homme, et vivre, pour ainsi dire, familièrement avec lui.

On a tellement accoutumé de ne voir en Chateaubriand que le favori de la gloire, le poète des songes mélancoliques, le voyageur impatient, lassé de tout et de lui-même, que l'homme a été perdu de vue et puis oublié, l'homme tout court. Quelles légendes sur le dieu ou le demi-dieu !

Tantôt c'est Prométhée, rongé au cœur, sans relâche, par l'insatiable vautour, et jetant aux siècles les cris de son désespoir : « Cœur de Prométhée que le bonheur même, une fois trouvé, ne remplirait pas et qui le rejetterait bien vite plutôt que de s'en contenter, qui le renierait avec mépris en se retournant encore contre les cieux1. »

(1) Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, I, p. 238. ↩

Tantôt c'est Jupiter, éternellement brûlé de voluptueux désirs, un Jupiter auquel nulle déesse ne résista jamais.

Le simple mortel, coulant des jours paisibles, à côté de sa femme, des jours heureux, dans un coin de terre acquis de ses œuvres et cultivé de ses mains, il n'en faut point parler : ce serait ignorance pure et naïveté grande.

Villemain n'a-t-il pas écrit dans son livre si étudié : « M. de Chateaubriand, déjà fort éprouvé par ses courses d'Orient, gêné dans sa fortune, obsédé de tristes prédictions et de faibles conseils, passa péniblement la fin de 1807, et, l'été suivant, il fut malade de reprises de fièvre que ses fréquents excès de travail aggravaient.

« l languit à la Vallée aux Loups, triste sans être abattu, et rêvant de quitter la France. »

Mais quoi! ces mêmes années, au front desquelles Villemain ne découvrait que « tristesse », « langueur », « rêves d'émigration » voici que, dans certaines études récentes de la Revue des Deux Mondes, elles changent singulièrement de figure et d'expression :

« Les années qui suivirent (1808-1814) durent être, j'imagine, une cruelle et lassante épreuve pour la vicomtesse. C'était le temps, en effet, où « René » recueillait ses plus grands succès [les Martyrs?]; sa renommée littéraire s'était encore. accrue, son prestige mondain était à l'apogée. Il marchait dans une sorte de songe glorieux, entouré d'hommages, comblé d'honneurs et de flatteries, assiégé d'instances passionnées, se donnant à toutes les femmes qui s'offraient à lui, ne cherchant dans leur amour qu'une occasion de les troubler et de sentir qu'il les enchantait. Il allait ainsi, s'absentant pendant des mois entiers, de Méréville au château de Fervaques, de Fervaques au château d'Ussé, partout où l'appelait quelque attachement ancien ou quelque intrigue nouvelle. Mme de Chateaubriand semblait n'exister plus pour lui.

» La vie conjugale n'eût pas duré à ce train de bonnes fortunes, si les événements de 1814 n'avaient jeté brusquement M. de Chateaubriand dans un tout autre courant d'idées et de passions. Son entrée dans la vie publique, en créant entre les deux époux un intérêt commun, amena une sorte de rapprochement entre eux1. »

(1) Revue des Deux Mondes, rer février 1880, p. 610. ↩

Ainsi parle M. Paléologue; il exprime l'opinion qui domine en ces dernières années.

Tout récemment, et encore dans la Revue des Deux Mondes, M. Melchior de Vogüé concédait à la même légende la consécration de son beau talent : « Pour connaître le secret de cette force qui lui donne l'empire intellectuel, pour trouver ce secret dans l'illimité du désir, il faut rechercher l'homme en ces années triomphales, dont il garda toujours l'âpre regret de 1800 à 1810. Chez lui aussi, le Consulat valut mieux que l'Empire2. »

(2) Idem, 15 mars 1802, p. 457• ↩

Plus trace ni souvenir du « bon garçon » qui recevait à la Vallée aux Loups, sous son humble toit, visage et cœur épanouis, le groupe des amis; du « bon enfant » qui les ravissait par les saillies de sa belle humeur autant que par les confidences de son génie; qui vivait prosaïquement et bonnement avec sa femme, l'un comme l'autre se trouvant et se disant heureux. Tel est pourtant le Chateaubriand auquel il faut revenir, le Chateaubriand de la réalité vécue, le Chateaubriand de la Vallée aux Loups.

Sainte-Beuve a relevé des traces de naïveté dans les lettres et mémoires de Chateaubriand. Eh ! n'est-il pas lui-même d'une amusante naïveté, quand, à propos de l'expression, familière à Joubert : « ce pauvre garçon », « ce bon garçon », le critique fait cette remarque : « On aime ces familiarités qui font retrouver l'homme. » C'est qu'à nul autre, autant qu'à Sainte-Beuve, Chateaubriand n'avait paru plus qu'un homme. Il l'appelait Prométhée, - un demi-dieu ; Achille, - un autre demi-dieu; Apollon, - un dieu ; Jupiter, surtout Jupiter, - le roi des dieux1 :

(1) « Il y a des natures fatales qui portent plus aisément que d'autres, autour d'elles, le vertige et le désenchantement : Jupiter qui s'approche consume Sémélé. » - « A Vichy, aux eaux, à une certaine année, M..., qui me l'a dit, était avec Chateaubriand et Mmes de D... et de Mouchy, que ce Jupiter-René dévorait toutes deux à petit feu et qu'il se plaisait à consumer. » - « Ce Jupiter se plaisait à consumer toutes les Sémélés. » - Humilié et indigné de vieillir, non moins que s'il eût été un demi-dieu, il avait un certain regard de colère, de douleur, de jalouse fierté, qu'il lançait à la jeunesse : ce n'était plus le telum imbelle sine ictu de Priam, c'était encore la flèche d'Apollon. » - « Même dans l'expression de la passion, il est tout poétique par le talent et nullement romanesque; il ne s'attache qu'au sillon de l'éclair. Il prépare peu; il ne prolonge pas. Poète et amant olympien, il paraît, il embrase, il dévore comme Jupiter quand il se prend aux créatures mortelles. » - « M. de Chateaubriand, qu'il faut toujours nommer d'abord (ab Jove principium), non seulement comme le premier en date et en rang, mais aussi comme le plus durable, comme l'aïeul debout, qui a vu naître, passer et choir bien des fils et petits-fils devant lui. » Ce triste port n'avait ni vaisseaux dans ses eaux, ni maisons sur ses rivages. On apercevait seulement un village suspendu, comme de coutume, au sommet d'un rocher. Nous mouillâmes sous la côte ; je descendis à terre avec le capitaine. Tandis qu'il montait au village, j'examinai l'intérieur de l'île. Je ne vis partout que des bruyères, des eaux errantes qui coulaient sur la mousse, et la mer qui se brisait sur une ceinture de rochers. Les anciens appelèrent pourtant cette île la Table des Dieux, à cause des fleurs dont elle était semée... Il y a peut-être des gens fort heureux dans le misérable hameau de Stampalie, des gens qui ne sont peut-être jamais ↩

Lorsqu'il formulait à sa façon, et pour son compte, le vœu du poète : Hoc erat in votis : modus agri non ita magnus, hortus ubi..., et paulum silvæ super his foret1, ce vœu modeste, on m'objectera que ce ne pouvait être un vœu sincère. Il n'y faut « voir qu'une façon de parler ». Sainte-Beuve l'affirme d'un ton péremptoire :

(1) Horace. ↩

« Il sait bien au fond qu'il n'en est rien, et lui-même en est convenu à propos d'un pareil vœu qui lui échappe dans l'Itinéraire : « Je me demandais si j'aurais voulu de ce bonheur; mais je n'étais déjà plus qu'un vieux pilote ncapable de répondre affirmativement à cette question, et dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes. » Ce vieux pilote avait commencé de bonne heure en lui. Il reparlera toujours, par accès, de ce désir de retraite, et jusqu'au fort des luttes politiques : « Vous ne savez pas ? disait-on un jour : M. de Chateaubriand veut décidément se retirer du monde; il va vivre en solitaire dans un ermitage. » - « Oui, répondit quelqu'un... M. de Chateaubriand veut une cellule, mais c'est une cellule sur un théâtre. ›

Est-ce la sagacité ou la sincérité de Sainte-Beuve qui est ici en défaut? Lisons le propre texte de Chateaubriand, visé par le critique : sortis de leur île, et qui n'ont jamais entendu parler de nos révolutions. Je me demandais si j'aurais voulu de ce bonheur ; mais je n'étais déjà plus qu'un vieux pilote incapable de répondre affirmativement à cette question, et dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes.

Qu'y a-t-il de commun entre le misérable hameau suspendu au sommet d'un rocher et la «, cabane » rêvée « aux environs de Paris ›, a la chaumière et le coin de terre à cultiver de ses mains », le « petit jardin », « la hutte sur le coteau de Marly », « l'ermitage » à proximité de la ville et du groupe ?

Que Chateaubriand ne se fût pas contenté d'un îlot brûlé du soleil, « faisant naître à la fois, dans l'esprit du voyageur, l'idée de toutes les misères » je le crois bien ; et s'il y avait jamais songé, ce n'était qu'aux heures des rêveries littéraires. Voilà ce dont il est convenu en des termes poétiques. La conclusion précise, il la faut demander à cet autre passage de l'Itinéraire :

Je découvrais à différentes distances toutes les Cyclades... Toutes ces îles, si riantes autrefois, ou peut-être embellies par l'imagination des poètes, n'offrent aujourd'hui que des côtes désolées et arides. De tristes villages s'élèvent en pain de sucre sur des rochers; ils sont dominés par des châteaux plus tristes encore, et quelquefois environnés d'une double ou triple enceinte de murailles : on y vit dans la frayeur perpétuelle des Turcs et des pirates. Comme ces villages fortifiés tombent cependant en ruines, ils font naître à la fois, dans l'esprit du voyageur, l'idée de toutes les misères. Rousseau dit quelque part qu'il eût voulu être exilé dans une des îles de l'Archipel. L'éloquent sophiste se fût bientôt repenti de son choix. Séparé de ses admirateurs, relégué au milieu de quelques Grecs grossiers et perfides, il n'aurait trouvé dans des vallons brûlés par le soleil ni fleurs, ni ruisseaux, ni ombrages; il n'aurait vu autour de lui que des bouquets d'oliviers, des rochers rougeâtres, tapissés de sauge et de baume sauvage : je doute qu'il eût désiré longtemps continuer ses promenades au bruit du vent et de la mer, le long d'une côte inhabitée.

Mais pourquoi nous attarder à la discussion de textes indirects, quand les textes confidentiels nous permettent de surprendre, au cœur même de l'adolescent, et jusqu'au jour de la possession, le désir véhément et tenace; quand, au désir enfin réalisé, répond le bonheur expansif et soutenu du propriétaire; quand, à la vente forcée, succèdent les regrets infinis ? Ces regrets prouvent tout à la fois la sincérité du désir et la réalité du bonheur évanoui.

Ainsi liés les uns aux autres, désir, bonheur, regrets, se prêtent et se renvoient une lumière tellement intime et tellement intense, que le cœur de Chateaubriand en est illuminé.

Déjà, dans les bois de Combourg, l'adolescent associait ses rêves de bonheur à des projets de retraite.

Durant l'émigration, jeune homme, il fuit la ville et vit avec la nature, charmé des prairies, de certaines collines, de certains chemins creux, de certains bois, et de toute la flore champêtre. Malheureux à l'excès, il ne cherche et ne trouve de remède à ses maux que dans la fréquentation de la nature. C'est elle aussi, on s'en souvient, qu'il conseillait aux Infortunés dans la sincère confidence de son premier ouvrage.

En 1797, il notait à la marge de l'Essai :

... Je pourrais encore être heureux, et à peu de frais; il ne s'agirait que de trouver quelqu'un qui voulût me prendre à la campagne; je paierais ma pension après la guerre. Là je pourrais écrire, herboriser, me promener tout à mon aise, pourvu que je ne fusse obligé de faire compagnie à personne, qu'on me laissât tranquille et livré à mon humeur sauvage. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce bonheur, qui a l'air si facile à obtenir, est cependant presque impossible, et je ne sais pas, après tout, si je voudrais demeurer moi-même chez des étrangers. Si la paix se fait, j'obtiendrai aisément ma radiation, et je m'en retournerai à Paris où je prendrai un logement au Jardin des Plantes; je publierai mes Sauvages, et je reverrai toute ma société. Toute ma société! Combien d'absents ! M. Beding... m'avait proposé de me donner un petit temple dans son parc; mais on voit trop de monde dans cette maison : j'aurais été assiégé sans cesse de visiteurs et d'importuns. D'ailleurs, ces femmes n'ont pas le sens commun; elles sont ignorantes et mal élevées; en un mot, cela ne pouvait me convenir.

Je voudrais une retraite plus petite et plus tranquille, des gens honnêtes et aimables, et non des grands.

C'est à Savigny, dans la maison de campagne où Mme de Beaumont l'abrita pendant six mois, qu'il mit la dernière main au Génie du Christianisme.

Ayant goûté la paix et le bonheur dans cet abri champêtre de l'amitié, il est plus fortement repris du désir qui posséda sa première jeunesse : avoir une chaumière à soi, vivre dans la solitude, maître de son temps et livré à son humeur.

Il va l'exprimer, ce désir, sous mille formes, dans sa correspondance familière; il le traduira même dans ses livres.

C'est vrai : d'autres projets, quelque peu contradictoires, se feront jour ici et là. Apparences trompeuses. Le désir, plus ancien, est aussi le désir qui survit.

... Je demande 30,0oo francs pour une opération à faire sur mon ouvrage, et je ne désespère pas de les obtenir. Si cela arrive, je ne sais si j'irai à Rome. Je pourrais bien retourner sur mes pas, acheter une chaumière à Marly et planter des choux, le dernier vœu sincère et permanent de mon cœur. Mon cher petit ami, mariez-vous, épousez Mme B... et venez me visiter dans ma cabane. Je serai l'homme de la terre d'Hus, vir ille simplex et rectus. (Lettre à Guéneau, 1803.) - ... Mon cher ami, je ne prends pas ce voyage comme je devrais le prendre : je n'y mets nulle ardeur, nul plaisir. Je vieillis, ou, peut-être, je me désenchante, et depuis que j'ai recommencé les jours de voyage, dies peregrinationis, je ne fais que songer au bonheur de la retraite et du repos. Je le sens jusqu'au fond des entrailles : une chaumière et un coin de terre à labourer de mes mains, voilà après quoi je soupire, ce qui est le vœu constant de mon cœur et la seule chose stable que je trouve au fond de mes souhaits et de mes songes... (Lettre à Chênedollé, 1803.) - Au bout de cette année, si je ne suis pas placé d'une manière indépendante, je fais un saut à Athènes, puis je reviens au mois d'octobre (1804) m'ensevelir dans une chaumière aux environs de Paris, si je le puis, ou dans quelque province de la France. Si vous voulez alors venir y vivre et y mourir avec moi, je vous offre une durable hospitalité. (Au même; Rome, juillet 1803.) - Ainsi donc, mon cher ami, ou j'obtiendrai une place indépendante l'année prochaine, et alors vous serez avec moi, si cela vous fait plaisir, ou je serai avec vous à Paris, et, une fois rentré, ensemble nous nous arrangerons pour cultiver un petit jardin et des choux. (Au même, août 1803.) - Je suis décidé, vers le printemps de l'autre année, à passer en Grèce. J'irai voir Athènes ; je m'enfermerai ensuite trois mois avec les moines du mont Athos, pour parler un peu le grec. Je me rendrai à Constantinople, d'où je m'embarquerai pour la France. Je serai de retour à Paris pour l'hiver. Là j'exécuterai, si je puis, mon projet de retraite, et je mettrai un terme à tant de voyages, de sottises et d'erreurs, en m'ensevelissant dans quelque hutte, sur le coteau de Marly. Et pourtant, mon cher et jeune ami, je sens que dans cette hutte, où très certainement je finirai mes jours, je serai encore un fou, tourmenté, agité. Mais je me console avec Pascal : « On jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jamais. › (Lettre à Guéneau; Rome, août 1803.) - Je cherche une cabane à acheter aux environs de Paris; j'espère l'avoir pour cet automne ; alors, si vous ne venez pas à Sion, du moins promettez-moi de venir dans ma chaumière. (Lettre à Chênedollé, 1804.) - J'ai reçu un mot de Fontanes. Je ne sais rien de Clausel que je verrai bientôt. Je n'ai point encore chassé; j'ai un peu lu, rêvé, écrit. Je fais des projets de retraite absolue! (Lettre à Guéneau, octobre 1804)1.

Enfin, je relève dans l'Itinéraire un passage emprunté par Chateaubriand à ses notes de voyage. Il avait tout son sens, au cours même du voyage. Quand fut publié l'Itinéraire, il n'avait plus qu'une saveur de souvenir.

M. Drovetti avait fait bâtir, sur la plate-forme de sa maison, une volière en forme de tente, où il nourrissait des cailles et des perdrix de diverses espèces. Nous passions les heures à nous promener dans cette volière et à parler de la France. La conclusion de tous nos discours était qu'il fallait chercher au plus tôt quelque petite retraite dans notre patrie, pour y renfermer nos longues espérances. Un jour, après un grand raisonnement sur le repos, je me tournai vers la mer, et je montrai à mon hôte le vaisseau battu du vent sur lequel j'allais bientôt m'embarquer. Ce v'est pas, après tout, que le désir du repos ne soit naturel à l'homme; mais le but qui nous paraît le moins élevé n'est pas toujours le plus facile à atteindre, et souvent la chaumière fuit devant nos yeux comme le palais.

(1) Et dans René : « Cette vie qui m'avait d'abord enchanté ne tarda pas à me devenir insupportable. Je me fatiguai de la répétition des mêmes scènes et des mêmes idées. Je me mis à sonder mon cœur, à me demander ce que je désirais. Je ne le savais pas; mais je crus tout à coup que les bois me seraient délicieux. Me voilà soudain résolu d'achever, dans un exil champêtre, une carrière à peine commencée, et dans laquelle j'avais déjà dévoré des siècles. J'embrassai ce projet avec l'ardeur que je mets à tous mes desseins. » ↩

Il est enfin réalisé, le rêve ancien et persistant d'une chaumière avec un jardin.

Voilà Chateaubriand propriétaire.

En sera-t-il de la Vallée aux Loups comme des objets poursuivis avec tant d'ardeur et dont il se dégoûta si vite? Comme naguère des titres de secrétaire et de ministre? Comme plus tard des grandes ambassades? Rappel, retour, démission, ces mots reviennent à chaque ligne dans les lettres de Rome, de Berlin et Londres.

Rien d'analogue au sujet de la Vallée aux Loups.

Pour la première fois, au cours de cette vie tourmentée, la satiété n'accompagne pas la jouissance. Avoir une maison qu'il peut aménager à sa convenance, un jardin qu'il travaillera de ses mains et transformera à sa guise, lui est un bonheur; et ce bonheur le pénètre jusqu'aux fibres intimes, l'assouplit, le rassérène, stimule son génie et le montre sous son vrai jour.

Ce qu'il sera dans cette solitude, nous pourrons dire qu'il l'était par nature. Eu égard aux conditions et à la durée, l'épreuve sera décisive; elle autorisera sinon un jugement total, du moins une vue de fond sur l'homme, son caractère et ses instincts.

Il y a du rêve encore (élément essentiel) dans le paisible bonheur dont il va jouir. La possession d'un coin de terre réveille et renouvelle périodiquement le désir. Remuer le sol, semer, planter, n'est-ce pas tout à la fois posséder et attendre, jouir et désirer? A peine la semence est-elle recouverte, à peine l'arbuste est-il fixé au sol, on jouit déjà des fleurs, des gazons, des ombrages. On soupire après les beaux jours; on épie le premier réveil de la nature ; on contemple délicieusement les nouvellespousses ; on aspire avec volupté les tièdes effluves du printemps; on redoute les tardives gelées; on invoque tour à tour le soleil et la pluie. Aussitôt levé, on interroge le ciel : le temps sera-t-il favorable ou contraire? On s'intéresse à tout, dans les limites de son enclos. Les jours, les saisons et les choses se présentent sous un aspect tout nouveau, plein d'agréments, de surprises et de variété. C'est comme une sorte de révélation et d'initiation.

Et puis, une pointe d'ambition s'ajoute aux désirs coutumiers : O si angulus ille proximus accedat, qui nunc denormat agellum.

Dès le premier jour, Chateaubriand étudie les divers aspects de sa maison et de ses quinze arpents.

Allant, venant, il disait :

Cette façade est trop nue, trop plate avec sa muraille de briques. Je l'embellirai d'un portique soutenu par des colonnes de marbre noir et deux cariatides de marbre blanc. Je me souviendrai d'avoir traversé Athènes et Carthage1.

(1) « Ils (les habitants de Carthage) ramassent différents marbres et pierres, ainsi que des médailles, qu'ils vendent au voyageur comme antiques. Monsieur en a acheté pour rapporter en France. » ( Itinéraire de Julien cité dans les Mémoires d'Outre-Tombe.) ↩

Sur ce mur qui longe le chemin, je simulerai des créneaux. Au temps jadis, « les créneaux gothiques couronnaient avec une grâce infinie, dans nos monuments, les ordres empruntés des Grecs ».

Comme nous serons bien chez nous, dans ce creux de taillis ! Ces collines, couvertes de bois, forment rideau. Si près de Paris, on se croirait au bout du monde, « à l'orée des grands bois » dans quelque repli des solitudes américaines.

Cependant, j'aimerais, à de certaines heures, avoir une vue moins bornée, jouir des libres horizons, suivre au loin la course capricieuse des nuages, le vol régulier des oiseaux migrateurs. Sur le coteau, au centre, à peu près, de mon petit royaume, je dresserai une tour. Et de là-haut, mon regard embrassera l'infini. Elle me rappellera, cette tour, le haut donjon où s'écoula une partie de mon enfance.

Dans ce pavillon, j'établirai ma bibliothèque; là sera mon cabinet de travail; nul bruit du chemin, ni de la maison, ni du voisinage, ne m'y viendra distraire. Qu'il me tarde de me remettre au travail, d'utiliser pour les Martyrs mes notes et impressions d'Italie, de Grèce, d'Égypte et de Judée!

Avec son portique, ses créneaux, sa tourelle, son pavillon, ma Vallée aux Loups prendra un faux air de château : ce sera mon petit Combourg.

Mais l'étang « qu'effleurait l'hirondelle agile », qui me le rendra? A défaut du grand lac, « qui me rendra le grand chêne? »

Qui? Mon travail et l'avenir. A mon âge, n'a-t-on pas encore le droit de planter, et non seulement de bâtir?

Je planterai. Quels arbres? Je les veux tels qu'ils me rappellent, avec mes souvenirs d'enfance, les stations de mes lointains voyages, comme mes excursions d'amitié aux rives prochaines : le magnolia de la Floride, le pin de Jérusalem, le cèdre du Liban, le platane de la Grèce, le laurier de Grenade, les sapins et les mélèzes de la Grande-Chartreuse, le chêne de ma Bretagne.

Je sais qui me donnera le magnolia. L'impératrice Joséphine en possède deux à fleurs pourpres, les seuls qu'il y ait en France; elle m'en destine un, et quelques autres essences rares. Elle a été toujours bien bonne pour moi, et, de concert avec Hortense, elle a pris ma défense auprès de l'Empereur, contre les excitations rancunières du cardinal Fesch.

»C'est Laborde qui m'a valu l'exil, et, par contre-coup, m'a fait propriétaire. Lui qui montre avec orgueil, dans son « oasis » de Méréville, de si beaux arbres d'agrément, il faudra bien qu'il me dédommage, et que Méréville soit largement représenté à la Vallée.

Quels arbres me viendront de Verneuil, du Mesnil, du Marais, de Champlâtreux ?

Quand me visiteront les amis qui me recevaient, chaque année, ils auront du plaisir à reconnaître les plants venus de chez eux, à mesurer la croissance d'un été à l'autre.

Mon arrière-saison leur devra ces ombrages. s Chateaubriand avait-il jamais rêvé plus agréablement ? Or, cette fois, le rêve était réalité, une réalité où se mêlaient passé, présent, avenir, où les souvenirs se confondaient délicieusement avec les espérances.

Cette maison et ce coin de terre, il n'en est redevable qu'à son propre travail; il les a payés du fruit de ses veilles ». La gloire n'a pas été stérile. Et puis, la gloire appelle la gloire. Voici venir d'autres chefs-d'œuvre, enfants de cette Vallée solitaire.

Comme certaines familles plantent un arbre pour marquer la naissance d'un enfant; ainsi Chateaubriand, au moment de produire les Martyrs, l'Itinéraire, les Abencérages. Il verra croître les arbres de son parc avec les filles de son génie, Cymodocée, Blanca, Velléda. Quelque chose de l'amour paternel ira des œuvres de sa pensée aux arbres plantés de ses mains. Il écrira de ces derniers : « Je les connais par leurs noms, comme mes enfants; c'est ma famille : je leur ai adressé des sonnets, des odes, des élégies. »

Il y a de l'enthousiasme dans cette note : elle n'est pas forcée. Du jour de l'acquisition au terme de la jouissance, ce fut le même bonheur.

Un témoin, l'observateur le plus pénétrant, l'ami le plus intime, écrivait quelques jours après l'achat : « Ces gens-là sont absorbés par leur Vallée aux Loups; ils en perdent la tête, et moi aussi. »

N'y tenant plus, l'aimable moraliste avait voulu se rendre compte par lui-même. Deux mois avant l'installation des deux « Chats », le 1er septembre 1807, il confiait ses impressions à Chênedollé : « J'ai vu cette Vallée aux Loups : cela forme un creux de taillis assez breton, et même assez périgourdin. Un poète normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté. »

Le 5 septembre, il répondait à la curiosité inquiète de Mme de Vintimille :

« J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition ; j'ai jeté de si hauts cris sur les difformités du lieu et sur l'énormité des dépenses où la nécessité de se plaire dans son chez lui va le jeter; il m'a écouté avec une telle patience et m'a répondu avec une telle douceur, que, de pure lassitude, d'épuisement et aussi d'attendrissement, je croirai désormais que le lieu est charmant, les dépenses utiles et l'acquisition excellente. N'interrogez donc plus un homme dont la judiciaire est troublée, je me déclare incompétent. C'est de vous que je veux apprendre ce que je dois penser désormais de tout cela. Ma raison attendra que votre coup d'œil la redresse. Jusque-là, mon avis est précisément celui de Me Brid'oison : Je ne sais que vous dire ; voilà ma façon de penser. ›

Ce n'était pas l'exceptionnelle beauté du lieu qui flattait l'amour-propre de Chateaubriand, répondait à ses goûts artistiques et le ravissait. Il était heureux de posséder un pauvre petit foyer où fixer et reposer ses errantes destinées, une humble demeure, où travailler, rêver et dormir en paix, où réunir ses amis et leur rendre quelque chose de l'hospitalité reçue. A peine les signatures du contrat échangées, Joubert invitait au nom de Chateaubriand, et s'invitait tout le premier : « Préparez-vous à venir passer quelques jours d'hiver dans cette solitude qui porte un nom charmant pour la sauvagerie... » Tous les amis furent sollicités, avant même l'installation. En faisant ainsi par avance les honneurs de la Vallée, Joubert transmettait d'office les propos de l'heureux propriétaire.