Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis [Chateaubriand] → [Fontanes], 3 brumaire an XII [26 octobre 1803], Rome

Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

[Chateaubriand] → [Fontanes], 3 brumaire an XII [26 octobre 1803], Rome

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 5 min de lecture · p. 174–176 · chapitre 71 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Rome, ce 3 brumaire an XII [26 octobre 1803].

Cette lettre, mon très cher ami, sera un peu plus consolante que celle que je vous écrivis par la dernière poste, en réponse à vos deux bonnes et longues lettres de Paris.

Je suis toujours résolu à demander mon remplacement au printemps prochain. Je n'ai promis que d'être une année; je tiendrai ma parole, à moins qu'on ne me suscite quelque nouvelle persécution. Personne après ce temps-là ne peut trouver mauvais que je quitte une place que je n'ai prise que dans l'espérance d'être utile à la religion et qui ne m'a attiré que d'inutiles calomnies. Je ne veux plus rien, du reste; je renonce pour la vie à toute espèce de places, et je me repentirai longtemps d'avoir désiré et accepté celle-ci.

Je suis maintenant au fait de tout ce qui s'est tramé contre moi, et je commence par vous dire que je suis infiniment content du cardinal. Il a agi avec loyauté, et loin de m'accuser, il m'a défendu, à mon insu, auprès du gouvernement; le ministre des cultes doit le savoir, et M. de Talleyrand le saura bientôt. La plus parfaite intelligence règne et régnera maintenant entre le cardinal et moi ; il n'a rien à me reprocher et me rend ouvertement et publiquement justice. Et moi je me plais à convenir de la franchise de ses procédés dans les circonstances délicates.

Les accusations viennent de deux sources : I° du cardinal secrétaire d'État. Ses accusations sont parvenues au gouvernement par le canal de la légation romaine à Paris et vont à Portalis. La nature de ces accusations est que je veux m'emparer du pouvoir, pour conduire les affaires du clergé. Avez-vous jamais rien entendu de plus absurde ?

Le cardinal Consalvi est ouvertement mon ennemi, parce qu'il a eu peur que je ne fusse un obstacle à son crédit auprès du cardinal; il m'a fait, en conséquence, interdire mes entrées chez le Pape; il m'a calomnié dans une dépêche que l'ambassadeur m'a montrée, etc.1.

(1) Voir dans les Débuts diplomatiques de Chateaubriand, la Note du cardinal Consalvi, traduite de l'italien par M. le comte Edouard Frémy. La réponse du cardinal Fesch se trouve également dans ce travail, riche de documents inédits, puisés aux archives des affaires étrangères. ↩

La seconde source d'où naissent les accusations, c'est de l'ancienne légation, et les accusations vont à M. de Talleyrand. Il s'agit d'aristocratie! Et la visite au roi de Sardaigne (dont on ne parlait plus, et qu'on a ramenée sur le tapis depuis l'arrivée de Cacault et d'A[rtaud] à Paris) sert de prétexte. Il est remarquable que j'ai comblé M. Artaud d'amitiés, que je lui ai donné des lettres de recommandation pour vous et pour Mme Bacciochi, et que j'ai rendu ici des services essentiels à ses amis. Pour remercîment, il me dénonce en arrivant. Il a beaucoup de petites connaissances dans les bureaux, et toute la petite race philosophique des commis est ameutée contre moi.

Voilà, mon cher ami, les deux plaies. Vous savez maintenant où appliquer le remède. Les lettres du cardinal vont tout terminer et cet orage se dissipe. J'ai du moins eu cette consolation que j'ai reçu de toutes les parties de la France, et même de l'étranger, les marques du plus vif intérêt. Aussitôt que le bruit absurde que j'étais au Temple se fut répandu dans Paris, vingt personnes ont été solliciter mon élargissement. On m'a écrit de toutes parts pour me proposer des retraites et un asile. Les membres du clergé de France m'ont fait témoigner l'intérêt qu'ils prenaient à ma situation. A Rome, où je suis très aimé, même des jacobins français, l'opinion a toute été en ma faveur; enfin, le cardinal lui-même a pris hautement ma défense; cette persécution lui a semblé odieuse. Le cardinal secrétaire d'État est le seul qui ait vu manquer avec chagrin le projet formé de me culbuter.

Vous me dites de me défier des sociétés dont je me crois le plus sûr, et des Italiennes. Je vois qu'on vous a fait mille contes ridicules. Je ne vois absolument personne et surtout point d'Italiennes.

Notre amie de la rue Neuve du Luxembourg est ici mourante, presque abandonnée des médecins, et je passe mes nuits et mes , jours en larmes au chevet de son lit; si je la perds, attendez-vous à me voir quitter Rome sur-le-champ. Le cardinal et toute la ville se sont conduits admirablement pour cette femme si intéressante et si malheureuse, et je vous assure que l'attachement que je lui témoigne, bien loin de me nuire, m'a fait généralement estimer. Je suis dans un pays où rarement des amis mourants sont environnés de leurs amis, et cela semble une espèce de phénomène. Sa Sainteté elle-même a plusieurs fois fait demander des nouvelles de Mme de B[eaumont .

Tranquillisez-vous donc, mon cher ami. Cette affaire est terminée, et quant à l'avenir, j'y renonce absolument. Ainsi vous n'aurez plus, ainsi que notre bonne protectrice, à me défendre et à vous occuper de moi. Quelque grenier obscur, dans un coin de Paris, fera parfaitement mon affaire, et pourvu que je vous voie quelquefois, je serai content.

Adieu, mon cher enfant, écrivez-moi quand vous en aurez le temps et quand cela ne vous gênera pas. Mille choses à votre femme, à votre petite, à votre oncle, au cher Guénau, s'il est à Paris. Comptez sur mon fidèle et mon inviolable attachement pour vous.

Jeviens de voir dans les Débats que Mme B[acciochi] est accouchée d'un garçon. Je vais lui écrire. Cette nouvelle m'a fait un plaisir extrême au milieu de tous mes chagrins. Ma santé est très mauvaise depuis quelque temps. J'ai une diarrhée bilieuse qui m'ôte toutes mes forces et des mouvements de fièvre qui sont assez inquié tants. J'attribue cela aux divers chagrins qui m'ont assailli à la fois1.

(1) Bibl. de Genève. - Orig. autog. sans suscription. ↩