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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux (suite 4)

Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux (suite 4)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 23 min de lecture · p. 267–283 · chapitre 90 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Oui, un homme; rien de plus, rien de moins.

Et ce n'est pas si peu que d'être pleinement un homme.

Quelques lignes où l'illustre auteur des Martyrs et des Études historiques a dépeint ses compatriotes vont achever le portrait. La généralisation ne couvre que d'un voile transparent les traits individuels. Soulevez la gaze légère; restituez à la phrase la forme personnelle qu'elle avait certainement dans la pensée de l'auteur, et vous le reconnaîtrez à chaque détail de la fidèle peinture.

D'une imagination vive, et néanmoins mélancolique, d'une humeur aussi mobile que leur caractère est obstiné, les Bretons se distinguent par leur bravoure, leur franchise, leur fidélité, leur esprit d'indépendance, leur attachement pour la religion, leur amour « pour leur pays.

Fiers et susceptibles, sans ambition, et peu faits pour les cours, ils ne sont avides ni d'honneurs ni de places. Ils aiment la gloire, pourvu qu'elle ne gêne en rien la simplicité de leurs habitudes; ils ne la recherchent qu'autant qu'elle consent à vivre à leur foyer comme un hôte obscur et complaisant qui partage les goûts de la famille.

La gloire, il l'aima plus que la beauté, - moins que l'honneur. La gloire lui fut fidèle. Quant à la popularité, elle ne le tentait pas; volontiers aurait-il fait le sacrifice de sa fortune et de sa vie au peuple. Mais frayer avec la foule, se tenir en contact avec elle, se baisser à son niveau, la courtiser, mendier ses faveurs, cela répugnait à ses mœurs d'aris-. tocrate et de solitaire.

Je ne loue, ni n'accuse, ni n'excuse. J'étudie. Merveilleux sujet d'étude que l'homme en Chateaubriand, par les mystères, les contrastes, les fuyants, et la complexité de sa riche nature, - de sa « nature souffrante » : - « De cette nature souffrante à laquelle j'étais soumis. » - « J'ai peur », disait-il à la fin des Mémoires, et comme se résumant, « j'ai peur d'avoir eu une âme de l'espèce de celle qu'un philosophe ancien appelait une maladie sacrée. » - « Beaucoup de personnes que j'ai connues et aimées ont vu se troubler leur raison auprès de moi, comme si je portais le germe de la contagion. »

Pour moi, Chateaubriand n'est ni un égoïste, ni un orgueilleux au sens vulgaire de ces deux termes. Égoïste, orgueilleux, aurait-il acquis, aurait-il gardé jusqu'à la fin tant et de si belles amitiés? C'est un subjectif, par la souffrance inhérente à son être. C'est une victime du spleen.

Ce mal, nommé d'un mot anglais, les femmes d'Angleterre le connaissent bien. Épouses, filles, mères, elles ont assez à en souffrir.

Au temps de l'exil à Londres, une Irlandaise découvrit tant de tristesse au fond de son regard qu'elle dit à Chateaubriand : « Vous portez votre cœur en écharpe.

Bien plus tard, au milieu d'une brillante réception d'ambassade, une Anglaise s'approcha de lui, le regarda entre les deux yeux et lui dit : « Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux. » Étonné de l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, il lui demanda ce qu'elle voulait dire. Elle lui répondit : a Je veux dire que je vous plains1. ›

(1) Lettre à Mme Récamier. ↩

L'Irlandaise, habituée de la maison, était jeune et belle; on l'appelait Marie Neale.

L'Anglaise n'était ni jeune ni jolie; il ne la connaissait pas. Elle se perdit dans la foule.

Le sens de ces paroles mystérieuses?

L'une comme l'autre, je le conjecture, avaient surpris, dans son regard, le secret de sa tristesse; elles avaient deviné, dans son cœur, les profonds ravages du mal redouté, - le spleen. « Véritable maladie », bien que mystérieuse encore à la science. Variables en sont les effets.

En Chateaubriand, s'il assombrit l'humeur et désenchanta la vie, le spleen n'obtint pas un de ses effets habituels, qui est de produire l'apathie, de ruiner la volonté. Sur les forces vives de l'organisme, comme sur les puissances agissantes de l'âme, il fut sans action. Ou plutôt, son action fut d'exciter, sans repos, l'esprit, le corps, le cœur et l'âme. Le caractère s'en ressentit; doux et facile, très bon, très patient, très dévoué, point du tout volontaire, le plus pacifique du monde dans les relations privées, il était fort peu endurant dans la vie politique. Au moindre choc, l'éclair jaillissait ; il déclarait la guerre sans plus s'inquiéter de la force de l'ennemi. Alors, plume en main, il était splendide d'audace, d'invectives, de force souple, - de génie courroucé.

Défaillance dans la vie de Lucile. Aiguillon dans la vie de René. Salutaire en un sens, le spleen ne lui permit pas de s'endormir dans les flatteries et les caresses de la société. En le condamnant à des goûts de solitude, il lui rendit le service de doubler ses heures actives ; et ce ne fut pas le seul. Un autre avantage de sa vie séparée, c'est lui qui va nous l'indiquer dans son beau langage : « Le temps et le monde que j'ai traversés n'ont été pour moi qu'une double solitude, où je me suis conservé tel que le Ciel m'avait formé. »

Aussi, rien d'usé, rien d'effacé, rien de terne, rien de banal en lui. Qualis ab incepto. C'était quelqu'un, avec la physionomie originale et fière que lui composaient la race, le caractère, la conscience de sa force, la mélancolie et la beauté.

Redisons-le : à la persécution de l'inexorable ennui, Chateaubriand dut son « grand secret de mélancolie ». Il lui dut aussi une part de son acharnement au travail et de sa glorieuse fécondité. Il lui dut enfin l'originalité de son caractère et de son œuvre.

En dépit de son mal, je le vois doué d'une rare force de volonté et d'une étonnante persévérance de vouloirs dans une évidente liberté psychologique.

Par la sublimité des buts rêvés et atteints, par la vaillance des luttes un contre mille, par le heurt titanesque donné au xixe siècle, par la gloire, fille du travail et du génie, se prouve l'indomptable vigueur d'une volonté toujours en exercice. Volonté patiente et tenace : « Je n'ai jamais abandonné une affaire quand elle a valu la peine d'être achevée; il y a telle chose que j'ai poursuivie douze et quinze ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour que le premier. »

Il avait sept ans (1775) quand un bénédictin le releva du vœu de sa nourrice. Le moine lui parla du pèlerinage de Jérusalem. Depuis cette exhortation du bénédictin, « l rêva toujours ce pèlerinage » Trente ans plus tard, il finit par l'accomplir.

Il avait vingt ans en 1789. Je lis dans une lettre de lui à M. de Châtenet, sous la date du « samedi au soir, 28 mars 89, Fougères, hôtel Marigny1» : « ... Pour moi, en arrivant à Paris, vraisemblablement je m'y fixerai pour toujours. Mais des affaires importantes me tiendront peut-être auparavant cinq ou six ans exilé de ma patrie. » Révolution ou non, il se proposait déjà ce qu'il fit à titre d'émigré : vivre hors de France, loin de la famille et des amis, affranchi des usages, isolé, cinq ou six ans. L'absence fut de huit ans. - Jusqu'à tel âge, quarante ans, il se promet de s'occuper de poésie, de romans, de fictions. Puis il se donnera à l'histoire.

(1) On a mal copié : « samedi du soir... Fougeras, Marigni. » ↩

Ainsi fit-il, exactement.

Passionné d'indépendance, encore est-il qu'il désira, qu'il s'attacha, qu'il'aima.

Si fort attaché ou attiré fût-il, sur un mot de l'honneur, il quitte tout pour obéir à ses lois.

Du fond des solitudes américaines, il accourt, soldat volontaire, au poste du combat. A la mort du duc d'Enghien, nous le verrons se démettre d'un titre de ministre. Ambassadeur à Rome, il s'éprendra de la ville où, secrétaire, il fut si malheureux. L'honneur lui suggérant de rompre avec ce dernier rêve, il rompra sur-le-champ, non sans verser des larmes.

A de tels sacrifices de position, de fortune, surtout de goûts et de rêves, à ces larmes d'un cœur déchiré, - belles larmes humaines, - se reconnaît une âme fière, une âme maîtresse de ses vouloirs.

Vie d'intimes holocaustes ; vie de liberté psychologique. Si sombre, rêveur et replié soit-il, avec lui ne se pose pas « la question redoutable et mystérieuse des rapports du génie et de la folie1 »

(1) Brunetière. ↩

Sans réserve d'aucune sorte, il est responsable, non de son ennui, non de sa tristesse, mais de ses actes, de tous seș actes. Aussi faut-il laisser à chacun le plein droit de le juger.

Ses faiblesses de cœur , je les connais, celles qu'on a dites, et d'autres que peut-être on ignore. J'ai là, sous les yeux, une collection de lettres inédites, les plus passionnées qui soient. Nulle part ailleurs, je n'avais surpris Chateaubriand tutoyant une étrangère : « Je t'aime avec toute la folie de mes premières années. Je redeviens pour toi le frère d'Amélie. J'oublie tout depuis que tu m'as permis de tomber à tes pieds... J'ai enfin saisi le rêve de bonheur que j'ai tant poursuivi. C'est toi que j'ai adorée si longtemps sans te connaître... »

Il écrivait à Joubert : « Je n'entretiendrai pas la postérité du détail de mes faiblesses... Un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde ces misères communes, faites pour être laissées derrière le voile. Que gagnerait la société à la reproduction de ces plaies que l'on retrouve partout? On ne manqué pas d'exemples, quand on veut triompher de la pauvre nature humaine. »

« Vous et moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses. Notre morale et l'amitié nous en donnent le droit. Mais ce droit, faudra-t-il aussi l'accorder à d'autres hommes qui certainement ne le valent pas ? »

La question est de Joubert, dans la « grande lettre ».

Je réponds résolument. Oui, ce droit, il faut l'accorder à tous. Encore est-il équitable que l'on nous reconnaisse à nous-même celui de juger les juges et de reviser leurs arrêts. ... Et hanc veniam petimusque damusque vicissim.

Parmi tant de pages enchanteresses, - rêveries, souvenirs, impressions, tableaux de nature et d'histoire, libres jugements, - plusieurs ont été critiquées comme trop personnelles. Ce sont celles-là qui m'attirent, parce que j'y retrouve T'homme, même quand l'homme s'y montre avec ses défauts d'humeur et de caractère. Dans la notice de l'Essai, je recueille ce mot que Chateaubriand dit de lui-même, et qui rend bien la pensée de cette étude psychologique : « .. Montrer tout l'intérieur d'un homme (chose qu'on voit si rarement) n'était peut-être pas sans une espèce de charme. »

Comme l'inspiration de toutes ces pages mélancoliques procède d'une souffrance vraie, malade qu'il est, je me pénètre de sa mélancolie et je compatis à sa souffrance. Le dolendum est primum ipsi tibi trouverait ici une nouvelle application.

Je plains aussi la rieuse et vive créature dont la destinée fut unie à la sienne.

Ce n'est pas gai de vivre une longue vie auprès d'un éternel ennuyé.

Il est vrai, l'amour fait tout supporter. Que dis-je? supporter. L'objet de l'amour est-il un génie hors ligne, victime d'une sombre fatalité?

L'amour s'exalte au cœur d'une femme. Se dévouer sans cesse lui compose un bonheur sans fin.

S'il y a quelque chose à souffrir, cette souffrance même aiguillonne le dévouement et redouble l'amour.

Bonheur véritable, quoique k bonheur douloureux v.

A nulle autre, et pour rien au monde, Mme de Chateaubriand, depuis leur réunion, n'aurait cédé sa place au foyer du « grand rêveur ».

Et pas une femme bien née qui n'eût envié son sort.

Une grande dame, qui m'a communiqué des lettres de Chateaubriand, et dont les noms, soit d'origine, soit d'alliance, figurent parmi les & noms immortels » de la Vendée1, m'écrivait sous la date du 20 septembre 1892 :

(1) OEuvres de Chateaubriand. ↩

« Combien de cœurs mille fois plus brisés que le sien, sans un être comme Chateaubriand à soutenir, à consoler et à aimer ! »

En si délicate matière, les femmes sont juges, et leurs arrêts, inspirés du sentiment, restent sans appel.

II

Et maintenant, l'épouse.

Restée en bas âge orpheline de père et de mère, VIe Céleste de Lavigne-Buisson demeura chez son grand-père2, ancien gouverneur de la Compagnie des Indes à Pondichéry. Le vide laissé au foyer ne se révéla pleinement à son cœur qu'aux approches de la seizième année. Elle se mit alors à chercher dans le voisinage une amitié plus tendre qui la dédommageât un peu, sans imposer à ses regrets la turbulente gaieté de la jeunesse.

(2) A Paramé, près de Saint-Malo. - J'ai publié, en 1887 et 1888, deux volumes (épuisés) sous le titre Madame de Chateaubriand. On me permettra d'en reproduire ici quelques pages, - revues et enrichies de notes nouvelles. ↩

Lucile de Chateaubriand3, grande et belle personne, plus âgée que Céleste de dix à onze ans, au regard tour à tour plein de feu et de langueur, à& « la physionomie rêveuse et souffrante » au sourire mélancolique, intelligence visitée du génie, âme foncièrement religieuse, partagée entre la terre et le ciel, mais plus volontiers appliquée aux pensées éternelles, fut cette amie de l'intimité, cette confidente discrète dont l'orpheline préféra la société1.

(3) Née à Saint-Malo le 7 août 1764, et non en 1766, comme elle-même le croyait. ↩

(1) « Mme de Lavigne s'était fort attachée à Lucile... Lucile aimait M"le de Lavigne. (Mém. d'Outre-Tombe, t. I, p. 484.) ↩

Quels étaient les sujets ordinaires de leurs causeries, lorsque, assises sur la bordure des rochers ou se promenant sur la grève, elles laissaient flotter leurs regards entre l'immensité de l'Océan et l'infini des cieux?

Avec la naïveté d'une adolescente grandie sous l'aile de la religion, Céleste devait poser à Lucile des questions sans fin, lui demander par exemple ce qu'est une mère pour sa fille, et quelle est la douceur de leurs embrassements. Parfois aussi ses questions se risquaient, timides et 'rougissantes, à la lisière de ce monde qu'elle ne connaissait pas, au seuil de ce Paris fascinateur où Lucile avait acquis un renom d'esprit et de beauté, consacré par l'admiration des personnages en vue, parmi lesquels M. de Malesherbes.

De son côté, que disait Lucile? Oh! pour elle, il' m'est permis de rééditer le mot : je l'ignore et je l'affirme. Elle ramenait sans cesse la conversation au frère, « son défenseur et son ami dès l'enfance » compagnon de ses jeux ou plutôt de ses rêveries ; au frère qui les rassurait, sa mère, ses sœurs et elle, la nuit tombée et le rude châtelain disparu, contre les spectres et les apparitions de l'immense château de Combourg; au frère absent, qui bravait les dangers de terre et de - mer, comme autrefois les frayeurs nocturnes, à la recherche du passage au pôle Nord. Bientôt il reviendrait au pays, émule des grands navigateurs de Saint-Malo, frappé d'une beauté plus mâle, plein de récits étranges, embrasser sa Lucile, toujours bon, sensible et dévoué.

Quelle séduction d'enthousiasme et quelle poésie de paroles la « divine Lucile » devait alors déployer !

Elle s'abandonnait au penchant de son cœur en dépeignant sous les couleurs les plus séduisantes le frère bien-aimé. Mais elle était loin d'oublier la « fort jolie » enfant aux beaux yeux, aux cheveux bouclés, la x blanche et délicate › créature suspendue à ses lèvres !

Céleste laissait voir le ravissement d'une âme éprise. Lucile lui trouvait du cœur, de l'esprit, de l'instruction. Elle la savait très riche. Que manquait-il à l'orpheline pour faire le bonheur du chevalier? Ils seraient heureux l'un par l'autre. Le Ciel bénirait leur union.

Ainsi pensait Lucile.

Les premiers indices du sentiment que favorisaient ses vœux ne purent lui échapper, d'autant que l'innocente jeune fille ne s'en cachait pas plus qu'elle ne s'en défiait. La mère de Chateaubriand, admise au secret, se contenta de sourire. Les sœurs entrèrent vivement dans le complot.

Un jour, on apprend que le voyageur vient d'être jeté par un demi-naufrage dans le port du Havre; qu'il y attend la somme nécessaire pour payer sa traversée d'Amérique; qu'aussitôt dégagé, il se propose de revenir à Saint-Malo. L'argent fut envoyé sans retard.

En l'absence des autres sœurs, Lucile et sa mère n'étaient pas seules à compter les heures. Fiévreuse attente!

Lorsque Chateaubriand reparut sur la plage, Céleste reconnut du premier coup d'œil le frère de Lucile, dans ce fier jeune homme bruni au soleil d'Amérique. La belle tête! le beau front! plus beaux que dans ses rêves. Le magique sourire!

Se composer, comprimer le battement de son cœur, cacher le secret de son amour, Céleste n'y songea même pas.

L'affaire fut conduite par les sœurs de Chateaubriand.

Mais lui? Lui n'était encore instruit de rien. Et l'on ne voyait pas qu'il s'arrêtât à l'idée du mariage. Impossible de s'y tromper. Céleste demandait, inquiète, s'il lui accordait quelque retour, et pourquoi sa tristesse presque sauvage, et comment s'y prendre pour le rasséréner, et que faire pour le convertir; car on citait de lui des propos qui n'étaient pas d'un bon chrétien. Lucile trouvait réponse à tout, et l'orpheline, facile à convaincre, s'abandonnait avec confiance.

Bref, trois mois après le retour d'Amérique, Chateaubriand étant âgé de vingt-quatre ans, Céleste de Lavigne-Buisson en ayant dix-sept, le mariage eut lieu au commencement de mars 1792. Un prêtre insermenté fut prié de donner en secret la bénédiction nuptiale. Le curé assermenté porta plainte. M. de Vauvert, oncle maternel, qui s'était opposé au mariage, saisit la justice. Un procès s'ensuivit pendant lequel la nouvelle épouse fut mise au couvent de la Victoire. Lucile s'y renferma avec elle. La famille se désista de son opposition et de sa plainte ; le curé constitutionnel et assermenté, M. Duhamel, célébra le mariage après publication d'un ban ; et Céleste de Lavigne fut heureuse et fière de s'entendre appeler Mme de Chateaubriand1.

(1) Voir Chateaubriand et Mme de Custine, pp. 14-25, par Chédieu de Robethon. Librairie Plon. - Voir aussi Mémoires et Souvenirs (1789-1830), Pp. 170-172, par Edmond Biré. Victor Retaux, Paris, 1895. - Quand on a lu ces pages, on sait à quoi s'en tenir sur la légende ridicule accréditée par Sainte-Beuve, relativement au mariage de Chateaubriand. ↩

« Tout ce que pouvait désirer » Chateaubriand, s'il eût été semblable aux autres mortels, sa jeune femme « le lui apportait » avec son amour : grâces piquantes de la physionomie et de l'esprit, noblesse de la naissance1 et des sentiments; et ces avantages de la personne, relevés par l'éclat de la fortune : « Elle était blanche, délicate, mince et fort jolie; elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent mille francs. Je la reconnaissais de loin sur le Sillon à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde enflée du vent. »

(1) Noblesse assez récente. ↩

De son côté, en la recevant des mains tremblantes du vieux grand-père, avait-il tout ce que pouvait désirer, tout ce qu'espérait l'amie de l'enthousiaste Lucile ?

« Il n'avait aucune qualité du mari », c'est encore lui qui l'avoue. En l'absence de l'aveu formel, que de pages, dans les Mémoires, d'où se pourrait tirer la même conclusion:

Je me composai une femme de toutes les femmes que j'avais vues; elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui m'avait pressé contre son sein. Je lui donnai les yeux de telle jeune fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des grandes dames du temps de François Ier, d'Henri IV et de Louis XIV, dont le salon était orné, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendues dans nos églises.

Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie; Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée qui me soumettait la nature; sans cesse je retouchais ma toile; j'enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre. Je changeais aussi ses parures; j'en empruntais à tous les pays, à tous les siècles, à tous les arts, à toutes les religions...

Comment aurait-il pu rendre amour pour amour à l'ingénue qui se donnait à lui ? Il n'aimait que la chimérique création de ses rêves. Or, cette démence le posséda toute sa vie. Quarante ans écoulés depuis le jour de son mariage, il disait encore avec une exaltation qui ne s'excuse plus :

Août 1832. - Altorf, dix heures du soir.

L'orage recommence; les éclairs s'entortillent aux rochers, les échos grossissent et prolongent le bruit de la foudre, les mugissements du Schœchen et de la Reuss accueillent le barde de l'Armorique. Depuis longtemps je ne m'étais trouvé seul et libre; rien dans la chambre où je suis enfermé : deux couches pour un voyageur qui veille et qui n'a ni amours à bercer, ni songes à faire. Ces montagnes, cet orage, cette nuit sont des trésors perdus pour moi. Que de vie cependant je sens au fond de mon âme! Jamais, quand le sang le plus ardent coulait de mon cœur dans mes veines, je n'ai parlé le langage des passions avec autant d'énergie que je le pourrais faire en ce moment. Il me semble que je vois sortir du Saint-Gothard ma sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse ? As-tu pitié de moi? Tu le vois, je ne suis changé que de visage; toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment. Je sors du monde, et j'y entrais quand je te créai dans un moment d'extase et de délire. Voici l'heure où je t'invoquais dans ma tour. Je puis encore ouvrir ma fenêtre pour te laisser entrer. Si tu n'es pas contente des grâces que je t'avais prodiguées, je te ferai cent fois plus ravissante; ma palette n'est pas épuisée ; j'ai vu plus de beautés et je sais mieux peindre. Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux; caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre; qu'ils rembrunissent sous tes baisers! Cette tête, que les cheveux qui tombent. n'assagissent point, est tout aussi folle qu'elle l'était lorsque je te donnai l'être, fille aînée de mes illusions, doux fruit de mes mystérieuses amours avec ma première solitude ! Viens, nous monterons encore ensemble sur nos nuages; nous irons avec la foudre sillonner, illuminer, embraser les précipices où je passerai demain. Viens ! emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus.

On frappe à ma porte; il faut partir. De ce songe, il ne reste que la pluie, le vent et moi, songe sans fin, éternel orage.

Pauvre jeune femme! Au sortir d'une enfance sitôt sevrée de l'amour maternel, elle sera donc frustrée aussi de l'amour conjugal. Le moyen de captiver l'homme qui se forge de telles idoles ?

Tourmenté de la muse, affolé d'illusions, s'ennuyant de tout, répondant au bonheur comme au malheur par un désespéré et désespérant : « Qu'est-ce que cela fait? » pourquoi donc, impossible époux, se laissait-il marier?

L'honneur lui commandait d'émigrer, et la fortune de sa femme lui faciliterait ce devoir.

C'était prendre la dot de l'orpheline, et ne rien concéder en échange à ce cœur altéré d'affection, rien, pas même l'apparence de l'amour.

Les deux époux partent pour Paris. Lucile et Julie les accompagnent. Fort heureusement pour la belle-sœur; car, négligée et presque oubliée de son mari, elle se fût sentie bien seule et comme perdue dans l'immensité de la capitale.

Chateaubriand « se hâta de chercher sa première société », philosophes, poètes, magistrats, savants, avec lesquels il avait eu des relations dans un premier séjour à Paris : société spirituelle et frivole, corrompue jusqu'aux moelles, qui livrait au ridicule le mariage et ses saintes lois, comme la religion et ses divins enseignements.

« A cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs, symptôme d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères... Les présidentes sortaient de leurs sombres hôtels pour devenir femmes à brillantes aventures1. »

(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. 1, p. 245. ↩

Le jour de l'émigration approchait.

Mme de Chateaubriand dut cruellement souffrir lorsque, de sa grande fortune, sur laquelle comptait visiblement le chevalier, elle apprit qu'il ne restait plus rien, du moins rien de disponible. La Nation s'en était emparée. Il fallut emprunter. Un notaire procura dix mille francs en assignats. Chateaubriand rentrait porteur de la somme. Un joueur l'accoste. Il se laisse tenter et perd tout, sauf quinze misérables cents francs.

Négligent et joueur!

Que de larmes avait déjà versées la jeune femme!

Un mois après, le 15 juillet 1792, il dit adieu à sa famille et à la France.

Sur cet adieu, et dans cet écroulement de leurs mutuelles espérances, les deux amies n'avaient plus qu'à reprendre le chemin de Saint-Malo, ou plutôt de Fougères.

Lucile, âme timorée, cœur extrêmement délicat et sensible, esprit ombrageux et subtil, se reprochait avec amertume les larmes que Céleste ne pouvait pas lui dérober toujours, quelque surveillance qu'elle exerçât sur soi. Plus forte de caractère, d'esprit et de volonté, celle-ci s'appliquait à calmer les regrets et presque les remords de Lucile.

Lien charmant que la désillusion n'avait pu rompre ni relâcher. Il allait même se nouer plus étroitement sous la menace de l'échafaud.

Dans la dernière lettre de Lucile à son frère, lettre admirable et navrante, où se peint le mieux l'exaltation généreuse de la « sœur de génie , j'ai remarqué ce passage avec attendrissement :

« Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me faire revivre davantage dans ton cœur. Lorsque tu partis pour la seconde fois de France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me fis promettre de ne m'en point séparer. Fidèle à ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes mains aux fers, et je suis entrée dans ces lieux destinés aux seules victimes vouées à la mort1. »

(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. II, p. 477. « Une des sœurs de Chateaubriand, qui devait sa liberté à la mort de son mari, se trouvait à Fougères, petite ville de Bretagne. L'armée royaliste arrive : huit cents hommes de l'armée républicaine sont pris et condamnés à être fusillés. La sœur de M. de Chateaubriand se jette aux pieds de M. de la Rochejaquelein et obtient la grâce des prisonniers. Aussitôt, elle vole à Rennes, se présente au tribunal révolutionnaire avec les certificats qui prouvent qu'elle a sauvé la vie à huit cents hommes, et demande pour seule récompense qu'on mette ses sœurs en liberté. Le président du tribunal lui répond : «Il faut que tu sois une coquine de royaliste, que je ferai guillotiner, puisque les brigands ont tant de déférence pour toi. D'ailleurs, la République ne te sait aucun gré de ce que tu as fait : elle n'a que trop de défenseurs et elle manque de pain. » (J. Janin.) ↩

« Julie Chateaubriand, femme Farcy, ex-noble, âgée de vingt-sept ans › et & Céleste Buisson, femme Chateaubriand, ex-noble, âgée de dix-huit ans s furent k envoyées à la maison de réclusion de Rennes, le 21 octobre 1793 (vieux stile), par le Comité de surveillance de Fougères »

Quant à « Lucille, ex-noble, âgée de vingt-cinq ans, regardée comme suspecte aux termes de la loi du 17 septembre (vieux stile) », le document ne dit pas qu'elle fut envoyée de Fougères, bien qu'à cette époque, les deux amies vécussent ensemble. Elle dut venir librement à Rennes, et forcer la porte de la prison. Ainsi le procès-verbal de « la séance du 8 pluviôse an I » confirmerait la lettre de Lucile.

Chateaubriand émigré constituait le crime de sa femme. A défaut de l'amour qu'il ne lui avait pas accordé, il devenait le prétexte de sa captivité, et, probablement, la cause de sa mort. Déjà la belle-sœur du chevalier, petite-fille de M. de Malesherbes, avait payé de sa tête pareil forfait.

Ensemble elles attendaient l'arrêt fatal, la prison ne se rouvrant guère que sur les marches de l'échafaud.

Céleste de Chateaubriand ne faiblit pas sous les verrous. Si le vieux marin qui l'avait élevée n'avait pu lui verser les flots de tendresse dont la source est au cœur d'une mère, du moins avait-il communiqué à sa petite-fille quelque chose de son indomptable énergie. Elle lui fit honneur en face des bourreaux.

Lorsque le 9 thermidor permit à la France de respirer, les femmes captives avaient tellement souffert qu'un bon nombre succomba, peu d'années après l'élargissement1 : telles la mère et la sœur de Chateaubriand, la sainte Mme Julie de Farcy. D'autres, plus malheureuses, vécurent en de continuelles hallucinations, victimes d'ennemis imaginaires : telle l'infortunée Lucile. Les âmes les plus fermes, une fois le péril passé, durent s'avouer atteintes dans les ressorts physiques. En proie aux douloureux ébranlements des nerfs, elles ne purent effacer une impression de terreur renouvelée au seul mot de prison. Ce fut le cas de Mme de Chateaubriand.

(1) « Comité de seureté générale et de surveillance de la Convention nationale. - Du 26 vendémiaire, l'an III de la République une et indivisible (17 octobre 1794). Vu les renseignements produits sur les citoyennes Julie Chateaubriant, femme Farcy, séparée de son mary (émigré) ; Lucile Chateaubriant, Céleste Buisson, femme Chateaubriant, toutes trois détenues à Rennes, le Comité arrête que les dites citoyennes seront mises sur le champ en liberté et les scellés levés au vu du présent. » Cet ordre ne fut exécuté que le 15 brumaire suivant (5 novembre), comme on le voit au registre d'écrou de la maison d'arrêt de la Motte, ci-devant le Bon Pasteur. ↩