Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)
Chateaubriand → Fontanes, 16 novembre 1803, Rome
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Du même au même.
Je vous ruine en ports de lettres, mais dans les moments de crise, il faut écouter et secourir ses amis.
Vous avez dû recevoir de moi une longue lettre avec le récit de la mort de la seule amie que j'eusse sur la terre. Je vous ai écrit depuis, par la poste de Milan (poste très peu exacte), que le cardinal-ministre m'avait fait changer de résolution relativement à ma démission et que je restais à Rome où les procédés sont fort changés à mon égard. On me caresse autant qu'on m'a insulté; on veut que j'aille me distraire à Naples, etc., etc. Combien cela durera-t-il et à quoi le changement tient-il? C'est ce que je ne saurais dire. Je resterai donc ici mon année entière, comme je l'ai toujours promis; mais aussi je ne resterai pas un jour au delà de mon année. Je brûle de sortir de cette place et je n'y suis resté que pour ne pas manquer de parole à notre protectrice. Ne croyez pas que, pour quelques bons procédés, j'oublie jamais les chagrins et les dégoûts dont on m'a abreuvé. Je ne balance plus que sur un point, savoir si j'irai m'ensevelir en Bretagne, ou chez Joubert à Villeneuve. Mais mon parti est bien pris, et j'abandonne à la fois les places, Paris et la littérature. Ma santé, qui devient extrêmement mauvaise, m'impose d'ailleurs la loi de chercher quelque coin où je ne sois à charge à personne et où je puisse, en attendant que la Providence dispose de moi, pleurer ce que j'ai perdu, et rire de toutes les espérances de fortune, de réputation, de bonheur, dont je me suis si follement bercé pendant quelques moments.
Je ne sais dans laquelle de vos lettres vous me parlez de mes projets pour le Nord. Par un hasard singulier, il y a ici un général russe, très aimé de l'empereur de Russie et en correspondance avec lui, qui m'a fait demander pour causer avec moi du dessein qu'avait eu la princesse de Mecklembourg de me placer gouverneur auprès du grand-duc de Russie. Cette place est très belle, très honorable, et après six ou huit ans de service (le prince a huit ans), elle me laisserait une fortune assez considérable pour le reste de mes jours. Mais un nouvel exil de huit ans me fait trembler. On m'offre aussi une place à l'Académie de Pétersbourg avec la pension; mais, par une loi de la République, aucun Français ne peut recevoir une pension de l'étranger. Ainsi non seulement on vous persécute, mais on vous empêche encore de jouir des marques d'estime que des étrangers aimeraient à vous donner.
Vous pouvez donc annoncer à mes amis et à mes ennemis, mon cher ami, que je ne quitte point Rome, qu'on est fort content de moi, etc. J'ai honte de parler ainsi: content de moi! Mais que diable allais-je faire dans cette galère? Pardon, mille fois pardon, des inquiétudes et des peines que je vous ai causées; ce seront les dernières, et tout est fini désormais. Je compte sur votre amitié et sur celle de notre excellente protectrice. Souvenirs à Mme de Fontanes, à la petite, à M. de Vitry, au cher Guénau.
Je vous ai prévenu plusieurs fois que j'ai tiré sur vous une lettre de change pour la valeur de mon second quartier échu en vendémiaire et que vous devez avoir touché. Cette lettre sera payable le 20 de novembre ou 28 brumaire1.
(1) Bibl. de Genève. - Original autogr. [de M. de Chateaubriand]. La suscription est d'une autre main. Timbre : ROME. BUREAU FRANÇAIS. - Timbre postal : 9 frimaire an X. - Cachet de cire rouge sur lequel on lit : RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. ↩