Chapitre XIV. Encore la Vallée aux Loups (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'exil, on le voit, n'eut rien de rigoureux. Joubert attendait les deux Chats à Villeneuve. Le 13 octobre 1812, il mandait à Mme de Vintimille :
« Quand Chateaubriand vous écrit, c'est une préférence qu'il vous accorde sur nous, qui l'aurions voulu avec nous, qui l'avons pressé de venir et qui n'avons pas encore pu en obtenir une réponse. »
Joubert connaissait la défense de résider près de Paris; il voulait, comme autrefois, attirer à Villeneuve le cher exilé.
Noble cœur ! Celui-là ne craignait pas de se compromettre par des relations suivies avec un suspect.
» Le 23 octobre 1812, gîté un moment à Paris, rue des Saints-Pères, à l'hôtel Lavalette... Mme Lavalette, mon hôtesse, la sourde, me vint réveiller munie de son long cornet : Monsieur, Monsieur ! Bonaparte est mort! Le général Malet a tué Hullin. Toutes les autorités sont changées, la révolution est faite.
» Deux heures après sa femme, M. Lavalette entra chez moi pour m'apprendre l'arrestation de Malet ; il ne me cacha pas (c'était sa phrase coutumière) que tout était fini. »
Combien de temps dura l'exil ?
Un chapitre des Mémoires porte la date : « Dieppe, fin octobre 1812. » Et le chapitre qui suit : & Vallée aux Loups, décembre 1813. »
Devons-nous en conclure que l'exil avait duré quatorze mois ?
Vraisemblablement, il avait pris fin dans la première quinzaine de novembre 1812.
Nous avons une lettre de Chateaubriand au baron de Pommereul, directeur général de la librairie et de l'imprimerie; elle est datée : « Paris, le 17 novembre 1812. »
Et, d'autre part, on lit dans les Mémoires de Mme de Chateaubriand :
Nous passâmes l'hiver [1812-1813] à Paris dans l'appartement que nous avions loué, rue de Rivoli. Nos soirées étaient fort agréables ; M. de Fontanes et M. de Humboldt1 étaient nos deux plus fidèles habitués. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier et Molé qui servaient bien Bonaparte en attendant les Bourbons dont ils espéraient bonne récompense, qu'ils n'ont pas manqué d'obtenir.
(1) Déjà, en 1803, Mme de Staël mandait à Chateaubriand : « M. de Humboldt m'avait écrit, il y a quelques jours, une lettre où il me parlait de votre ouvrage avec une admiration qui doit vous flatter dans un homme et de son mérite et de son opinion. » ↩
Quant à Fontanes, rien n'était plus amusant que son amour sincère pour l'Empereur combattu par ses bons sentiments pour les Bourbons, son envie d'être courtisan et son impossibilité de l'être. Sa loyauté dans la discussion, même quand elle était en opposition avec ses opinions politiques, le faisait aimer des plus anti-bonapartistes, comme par exemple de M. de Chateaubriand qui passa sa vie avec lui et qui n'a pas encore cessé de le regretter. Fontanes, l'homme qui ait eu peut-être le goût le plus sûr, était quelquefois d'une folie sans égale dans ses jugements littéraires, et cela arrivait quand il avait lu dans un auteur, quelque mauvais qu'il fût du reste, quelques lignes qui l'avaient charmé. Je l'ai vu, par exemple, mettre Picard fort au dessus de Molière : il plaidait la cause de son héros pendant une soirée entière, et quelquefois, en s'en allant, il remontait l'escalier pour venir ajouter une preuve à l'appui de son opinion. Mais pendant qu'il s'enivrait de ses paroles, si quelqu'un venait à être de son avis, il riait et lui demandait ce qu'il trouvait de beau dans ce qu'il venait lui-même d'élever aux nues.
Les ennemis de Chateaubriand ne pouvaient se résigner à sa gloire. Le discours refusé par l'Académie leur fournit l'occasion d'une nouvelle attaque. Un adversaire que Chateaubriand « ne nommera pas » dans la suite, « et qui lui jeta le gant le premier » ce fut M. Charles Hisse. Dans une brochure très perfide intitulée Lettre à M. le comte de B... pendant son séjour aux eaux d'Aix-la-Chapelle2, il établit une sorte de parallèle entre Chateaubriand et Chénier, au moyen de citations tronquées. Le beau tapage!
(2) A Paris, au dépôt de la librairie Dentu, Palais-Royal, galeries de bois, n°° 265 et 200; 1812. ↩
On opposa l'incroyance de l'homme aux théories de l'écrivain. On parla d'hypocrisie; on cria même à l'athéisme.
La preuve était dans l'Essai sur les Révolutions.
Ce pamphlet devait attirer Sainte-Beuve. Il en a cité plusieurs morceaux, avec un plaisir manifeste, au tome deuxième de Chateaubriand et son groupe : « Il y a du bon dans cette petite brochure assure-t-il. Et déjà, le tome premier contenait une comparaison méprisante copiée dans le même factum.
Les amis réussirent à retenir Chateaubriand, et la défense fut laissée à un jeune homme, M. Damaze de Raymond.
Dussault résuma la discussion dans un bel article. Il qualifia la défense de « réfutation victorieuse », « complète », d « écrit désormais inséparable des autres livres sortis de cette plume brillante ».
Oui, inséparables, à plus d'un titre; car cette réponse, je la crois de Chateaubriand lui-même, ou faite sur des notes de lui. M. Damaze n'est pas seulement en mesure de citer le livre de l'Essai devenu comme introuvable ; il cite aussi des morceaux du discours non prononcé, en faisant remarquer que ces passages textuels « il les transcrit pour les opposer aux citations malheureusement et indiscrètement imprimées sans l'aveu de l'auteur ».
Et surtout, il y a, dans sa réponse, des traits qui rappellent la touche de Chateaubriand, par la vigueur et l'éclat. Exemple : « Comme il rapporte à la mort de sa mère son retour aux idées religieuses, on a remué la tombe de Madame de Chateaubriand, et l'on a prétendu qu'elle était morte avant la publication du livre dont M. de Chateaubriand faisait le sacrifice à ses volontés dernières. Mais il est constant que l'Essai a été publié en 1797 et que Madame de Chateaubriand est morte en 1798, comme le prouve surabondamment son extrait mortuaire. Je tiens ce fait, d'ailleurs facile à vérifier, de personnes dont la véracité ne peut être soupçonnée. Quelle horrible imputation que celle qui forcerait un honnête homme à descendre à de pareilles explications, et qui obligerait un fils à produire l'acte de décès de sa mère ! »
Or, ce trait se retrouve d'abord dans la préface de l'Essai, édition 1826, et encore dans les Mémoires d'Outre-Tombe : « Quelle critique que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère ! »
Chateaubriand avait communiqué in extenso cet extrait mortuaire, certifié conforme par le maire de Saint-Servan, en date du 31 octobre 1812, et légalisé par le juge du tribunal civil de Saint-Malo, 31 octobre 1812.
L'expression « remuer la tombe », que j'ai soulignée, est tout à fait de sa grande manière figurée :
Dussault disait encore :
Les adversaires de cet écrivain ne seraient-ils que des amis déguisés ? et l'auteur de la dernière brochure n'a-t-il cherché, par une attaque si maladroite, qu'à lui préparer un nouveau triomphe ? M. Damaze de Raymond entre en part de cette gloire nouvelle. - La voilà donc vidée cette grande querelle suscitée à l'un des écrivains qui font le plus d'honneur aux temps actuels, comme pour le punir de sa gloire. - Depuis quelque temps, il n'est question que de M. de Chateaubriand : articles plus ou moins violents, pamphlets plus ou moins satiriques, brochures amères, pasquinades burlesques, tout a été mis en usage pour l'attaquer. Jamais auteur ne fut en butte à plus de traits.
Je ne sais pas à quel point il peut aimer à occuper la renommée; mais il me semble que ses adversaires, ou plutôt ses ennemis, se sont comportés comme s'ils eussent craint qu'elle ne l'oubliât trop. Sans cesse, ils ont replacé son nom sous les yeux du public, et rappelé, même en dépit d'eux, ses titres à la gloire ; on dirait qu'ils sont fâchés que M. de Chateaubriand laisse un moment se reposer sa plume éloquente, et qu'ils veulent suppléer, par le fracas de leurs colères, aux intervalles de silence que garde cet écrivain...
A mesure que s'élevait dans la gloire le génie de Chateaubriand, la critique se ravalait à des plaisanteries plus grossières. Une collection manuscrite de ces a pasquinades m'est venue. Cela cesse d'être méchant, tant c'est lourd et bas. Quelles rimes idiotes! Quels jeux de mots! Et quelles indécences ! Hoffmann signala l'une de ces productions. Les rieurs n'étaient plus avec lui. Sainte-Beuve a refusé d'aller jusque là. Il s'exprime ainsi : « Prenons note d'un petit livre intitulé : Saint-Géran, anecdote récente, suivie de l'Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien (1812). On y voit les aventures de M. de Saint-Géran, le pèlerinage de M. de Maisonterne et l'entrevue de ce dernier avec Madame Bélise, comtesse de Mascarillis. A un certain endroit, l'âne de M. de Maisonterne, en frappant du pied, découvre le tombeau de saint Cucufin. Hoffmann n'a pas eu honte de s'occuper de cette platitude1. i
(1) Il y eut encore l'Itinéraire de Pantin au Mont Calvaire, ou lettres inédites de Chactas à Atala, ouvrage écrit en style brillant et traduit pour la première fois du bas-breton, par M. de Châteauterne, composé par M. Pierre Perrin, in-8° ; - Monsieur de la Maison Terne; - les Persécuteurs, in-8° ; etc. ↩