Chapitre IV. Chateaubriand est nommé secrétaire d'ambassade (suite)
[Chateaubriand] → Fontanes, mercredi 12 prairial an XI [1er juin 1803], Lyon
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Lyon, mercredi 12 prairial an XI [1er juin 1803].
Votre lettre, mon cher ami, m'a fait grand plaisir ; mais elle ne m'a point surpris. Si le châtelain et la châtelaine sont bien disposés, tout le petit manège ne réussira pas. J'attends donc l'ambassadeur demain au soir. Dieu sait ensuite quand nous sortirons d'ici. Au reste, je suis comblé de marques d'intérêt et d'amitié dans cette bonne ville : on va jusqu'à me proposer de me donner une petite maison au bord de la Saône, si je veux me fixer ici. J'ai appris et on m'a confié des choses très intéressantes. Si le cardinal est bien conseillé, il n'y a rien qu'il ne puisse obtenir. L'ingrat qui s'était laissé prévenir contre le plus zélé de ses serviteurs ! Il ne sait pas tout ce qu'il me doit de faveur dans ce moment; je l'avertirai de ce qu'il doit faire, s'il veut emporter beaucoup d'argent. Dites, mon bon ami, à la meilleure des femmes, à la plus noble des protectrices, que mon cœur est plein d'une reconnaissance que rien ne pourra affaiblir, et que j'ai pour elle cet amour respectueux qu'on a pour les anges. Dites-lui que j'ai commencé pour elle une longue lettre, que je ne veux finir qu'après avoir vu le cardinal; que l'esprit public est ici excellent; que le Consul y est aimé avec cette loyauté qui distingue les Lyonnais; que la ville va voter un vaisseau pour soutenir une guerre dont l'odieux est rejeté unanimement sur les Anglais; que ce sont les prêtres qui entretiennent cet amour et ce dévouement pour Bonaparte. Quand le Consul a rétabli la religion, il a fait l'acte d'un grand homme; mais il ne se dit pas, ou plutôt on cherche à lui cacher tout ce qu'il a fait pour lui-même. On parle de partis? Mais, certes, vingt-quatre millions de chrétiens sont, je pense, un assez grand parti ! Eh bien ! ce parti-là est décidément à celui qui a relevé les autels.
Soyez-moi fidèle, mon cher ami; pour moi, il me serait impossible de ne pas vous aimer. Anima fugiente vocabat. Votre admirable talent vous laisse des ressources que je n'ai pas, et s'il était vrai que j'eusse de la gloire, j'aurais le temps d'être détrompé avant de mourir. Je ne sais s'il est bon d'avoir comme moi épuisé tant de choses à trente-quatre ans. Que de vide derrière soi ! Que d'années sans espérance et sans illusions ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que je m'inquiète de l'avenir : je ne sais comment je remplirai tous les jours qui me semblent promis. Je ne vaux rien pour moi. Mais je crois valoir quelque chose pour les autres. Ma première pensée en m'éveillant est pour vous. Je me dis : si j'étais là, je l'aiguillonnerais, je le ferais travailler; le misérable perd son temps, etc. Je me rappelle toujours nos promenades dans l'exil; alors vous étiez visité des muses. Vous ne sauriez croire à quel point le nouvel exil que je commence me retrace vivement les jours de l'adversité passés avec vous. Si je vous ai fait faire des (1) [chants] [po]ur l'avenir dans les brouillards du Nord, que ne vous (2) [ferai -je point faire sur les ruines de Rome!
Rendez à M. de Hauterive ses compliments au centuple; assurez le ministre que mes dépêches seront courtes. Persuadez à la famille qu'elle peut tout demander de moi, hors une bassesse. Quant à la dame de la rue Saint-Lazare, je suis si sûr maintenant de son amitié que je ne suis plus occupé qu'à chercher dans ma tête des moyens de me rendre digne de cette amitié. Mon amour-propre me fait désirer quelquefois qu'elle pût voir comment on me traite en province; les honneurs rendus au protégé rejaillissent sur la protectrice. Rappelez-moi au souvenir de Madame de Montarbi; dites un million de choses tendres à Madame de Fontanes; j'ai bien parlé d'elle ici. Embrassez notre petit et aimable Guénau pour moi. Amitiés et joies à toute notre petite société de la rue du Luxembourg. Je finis en vous embrassant, comme Joseph en embrassant Benjamin : in collum Benjamin fratris sui flevit. Envoyez chercher la procuration chez Ménard : il oublie facilement les affaires dont on la chargé3.
(3) Bibl. de Genève. - Original autog. - Sur le timbre postal, très effacé, il semble qu'on distingue an XI. ↩
(Suscription) A Monsieur de Fontanes,
Membre du Corps législatif,
rue des Petits-Augustins, hôtel de la Rochefoucault,
à Paris.