Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux
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L'époux d'abord. C'est le moment d'entrer plus avant dans le mystère de son être.
Pour une telle étude, revenir sur le passé ne suffirait pas; il nous faudra, mainte fois, anticiper sur l'avenir.
Souvent aussi, nous aurons recours aux intimes analyses de cette âme habituellement repliée sur elle-même. Quelles indications vaudraient celles-là ?
Un incurable ennui le rongeait au cœur.
Mais quelle sorte d'ennui ? et pourquoi le dire incurable? Habitué, dès l'âge le plus tendre, à une vie d'indépendance et de solitude, il aimait à fuir la société, à courir les champs et les bois. Il aimait plus encore à se retirer et à se blottir en soi, le regard du corps aux lointains bleuâtres, le regard de l'âme aux horizons subjectifs.
Comme le malade ne cesse d'interroger son mal, ainsi Chateaubriand ne cessait d'interroger son cœur. Ce cœur inquiet, il l'écoutait se plaindre sans paix ni trêve.
Vanité, « égoïsme féroce», « indécrottable orgueil », « étalage obstiné du mo » voilà le reproche incessant que l'on jette à la mémoire de l'illustre écrivain. Autant vaudrait reprocherà l'hypocondriaque de penser éternellement à soi, de parler éternellement de soi. Car il faut voir en Chateaubriand& « un vrai malade ».
Entendons-nous : « La nature l'avait doué d'une force extraordinaire ». « Son tempérament était très vigoureux. » C'est lui qui l'assure. Sa constitution était & saine et robustes, Sainte-Beuve l'affirme et tout le prouve. Donc, « constitution saine et robuste1 » sauf en ce point mystérieux où travaille le spleen ; sauf encore ces fièvres, ces rhumatismes dont il souffrit toute sa vie.
(1) L'une de ses sœurs, la comtesse de Marigny, mourut centenaire; et de Lucile, Chênedollé a écrit : « Que les souffrances de l'âme ont dû être grandes pour avoir détruit aussi vite un corps aussi robuste et aussi bien constitué ! » ↩
Peut-être ces rhumatismes furent-ils causés par les imprudences de l'enfant et du voyageur. Courses effrénées des jours, nuits passées à la belle étoile; & « l harassait ses gens » ; à peine arrivé, il fallait repartir. « Point de cesse, point de relâche » Les guides et domestiques demandaient grâce; ils suppliaient les amis d'intercéder pour eux.
Peut-être aussi le spécialiste découvrirait-il entre le spleen et ces douleurs coutumières quelque étroite parenté.
Une certaine année, il consent à se soigner et se rend à Cauterets. Les eaux lui sont favorables, doublement favorables. Car, en même temps que les douleurs, voilà que l'invétérée tristesse a disparu. Il le constate avec un étonnement joyeux : « Je me trouvai bien des bains; j'achevais seul de longues courses et me croyais dans les escarpements de la Sabine. Je faisais tous mes efforts pour être triste et je ne le pouvais. »
Relevons, dans la correspondance des quatre dernières années, les phrases où il est question de sa santé :
II thermidor, au soir [1800]. « Rendez-moi deux services : donnez-moi d'abord un mot pour le médecin. »
29 septembre 1801. « Je suis toujours malade et j'écris avec peine. »
per octobre 1801. « J'ai décidément la fièvre tierce; je vais faire des remèdes.
22 fructidor [8 septembre] 1802. « Je n'ai point été au Marais dans la crainte d'y rencontrer la philosophie; d'ailleurs, je suis très malade. »
3 brumaire [an XII] 1803. « Ma santé est très mauvaise depuis quelque temps : j'ai une diarrhée bilieuse qui m'ôte toutes les forces, et des mouvements de fièvre qui sont très inquiétants. »
8 novembre 1803. « Ma santé est bien mauvaise, et je désire quelquefois de ne pas repasser les Alpes. »
I6 novembre 1803. « Ma santé qui devient extrêmement mauvaise m'impose la loi de chercher quelque coin où je ne sois à charge à personne. »
23 novembre 1803. « Je suis au lit avec une jaunisse affreuse. » 20 décembre 1803. « Comme mon tempérament est très fort, j'espère surmonter le mal. »
18 juin 1804. « Je ne dors point, je ne mange point, je suis malade. »
29 juin 1804. « J'ai la fièvre depuis deux jours; cela durera peu; quelques doses de quinine me remettront sur pied. »
Des notes analogues, embrassant les années qui précédèrent et suivirent, s'offriraient d'elles-mêmes, soit dans les mémoires de l'un et de l'autre époux, soit dans leurs correspondances familières.
La clé de son caractère sombre, de son humeur changeante, a de son ennui sans cause , de ses taciturnités désolantes, de « sa figure » qui « se pince » et, non point assurément de son génie, mais de la teinte mélancolique de son génie, elle est là, dans cette maladie physique.
Mal incurable, parce qu'il était héréditaire. Son père, « un des caractères les plus sombres qui aient été » nous apparaît, à travers les Mémoires, comme fortement hypocondriaque : « Son état habituel était une tristesse profonde, que l'âge augmenta, et un silence dont il ne sortait que par des emportements. »
Lucile était hypocondriaque au degré le plus voisin de la folie; elle se définissait : « une existence délaissée de tous et qui pèse tout entière sur elle-même1 » Adolescent, René ne l'était guère moins. Il fut tenté, il tenta même une fois de se tuer. Mais tandis que Lucile se laissait glisser insensiblement sur la pente fatale, René trouva dans la triple vigueur de sa constitution, de son intelligence et de sa volonté, la force de réagir; il remonta de plusieurs degrés, dès les années de sa jeunesse. Une vie de voyages, de travail et d'action, et, dans cette vie, un enchaînement de crises extérieures, une suite ininterrompue de combats, furent le contrepoids sauveur.
(1) « Ma sœur n'était point changée; elle avait pris seulement l'expression fixe de ses maux... En la contemplant, je croyais apercevoir dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait derrière ses yeux un peu égarés... » Le 4 d'octobre 1803, Lucile m'écrivait de Rennes : « Mon ami, quelle triste et étrange vie je mène depuis quelques mois ! Aussi « ces paroles du Prophète me reviennent sans cesse à l'esprit : Le Seigneur « vous couronnera de maux et vous jettera comme une balle... Adieu, mon i pauvre frère; te reverrai-je ? Cette idée ne s'offre pas à moi d'une manière « bien distincte. Si tu me revois, je crains que tu ne me retrouves qu'entièrement insensée. Adieu, toi à qui je dois tant !... Il est bien vrai que pour » quiconque ne me connaît pas, je dois paraître inexplicable... » - Sainte-Beuve a écrit : « Elle mourut folle et se tua. » De quel droit le maître critique présente-t-il comme absolument certain ce qui n'est que probable ? ↩
Il a dit, dans ses Mémoires, un mot essentiel, mot qui éclaire le mystère de son être aux dernières profondeurs :
« J'ai le spleen, véritable maladie, tristesse physique. › De ce mot révélateur et suggestif, on n'a pas tenu compte. Villemain l'a remarqué, en vue d'une simple allusion ; et il ne s'en est souvenu que pour en contester la portée : « Une certaine mélancolie dédaigneuse de ce qu'elle poursuit, un spleen plus affecté encore que maladif. »
Sainte-Beuve a disserté sur le fameux ennui, très éloquemment; il n'est pas sorti de l'analyse psychologique. Dans le mal de René y il n'a vu qu'une ‹ maladie morale , et tous, après le grand critique, ont parlé comme lui, sur ce point et sur tant d'autres.
Je m'étonne que, par ce temps d'études psycho-physiologiques, on n'ait point eu l'idée d'une cause physique. La physiologie, dont les bonnes âmes s'effraient, n'est pas l'ennemie de la morale. Loin de la supprimer, elle la dégage et l'éclaire. A qui l'entend comme il faut, cette science apporte de très précieux éléments d'examen.
Par instinct et par goût, autant que par système, Chateaubriand vécut à Rome, comme il avait vécu dans les bois de Combourg, comme il avait vécu dans ses premiers séjours à Paris, comme il avait vécu durant l'exil de Londres, habituellement triste, taciturne et seul.
Agé de dix-huit ans, en 1786, il était venu passer quelques jours à Paris. Vingt-cinq ans plus tard, le comte de Pommereul se souvenait d'avoir soupé alors avec lui et quelques gentilshommes bretons : & Il ne disait pas un mot », ajoutait le narrateur.
« Après avoir revu la Bretagne, et m'être venu fixer à Paris avec mes deux sœurs cadettes, Lucile et Julie, je m'enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. — a Mes mœurs sont de la solitude et non des hommes » disait-il dans l'Essai.
Les conseils que le jeune auteur (1797) donnait aux Infortunés, de fuir le grand jour et les hommes, de cacher leur détresse et leurs larmes, de vivre avec la nature, de s'isoler, il les tirait et traduisait de sa propre vie; il les pratiquait si rigoureusement tout le premier que ses camarades d'émigration « le soupçonnaient atteint de folie ». - « Je ne regardais personne, je ne répondais point, je ne savais ce que l'on me disait…. »
Il avait écrit dans l'Essai : « Il faut éviter la société lorsqu'on souffre, parce qu'elle est l'ennemie naturelle du malheureux. Je suis si convaincu de cette vérité sociale que je ne passe guère dans les rues sans baisser la tête. »
Échapper à la société, aller sans contrainte, vivre sans témoins, se nourrir de son intérieur, étudier son inexprimable malaise, « le cœur replié sur lui-même », et, sous prétexte de calmer ou de charmer sa souffrance, la nourrir, la développer en se la décrivant, c'était chez lui instinct, besoin impérieux, habitude invétérée. L'habitude était causée par une fatalité de complexion, par une hérédité maladive. Le germe de naissance avait été favorisé d'abord par la contrainte de son enfance, aux prises avec la tyrannie et la morosité du foyer; puis par la mélancolie des lieux où il vit le jour et où s'écoulèrent les années des impressions vivaces; puis encore par les prodigieux bouleversements de la Révolution et les malheurs qui en furent la suite ; enfin par la misère noire de l'exil et par un séjour de huit longues années dans la propre patrie du spleen. - Race, milieu, moment, la formule chère à M. Taine n'aurait ici rien de forcé, rien de factice.
a Plus sombre que sensible1 ›, disait Mme de Staël, et j'ajoute, plutôt subjectif qu'égoïste; parce que le spleen impose à ses victimes un fréquent oubli des autres avec d'incessantes et douloureuses préoccupations de soi; - aimant la solitude, parce que la solitude laisse toute liberté aux retours sur soi et que le silence extérieur permet de n'entendre que soi; - ennemi de tout lien un peu étroit et durable, parce que de tels liens supposent une aliénation de soi; comment pourra-t-il s'habituer à la vie conjugale, cette vie étant, dans une large mesure, le don de soi, l'oubli de soi?
(1) « J'ai beaucoup vu l'auteur d'Atala depuis votre départ... et je le crois encore plus sombre que sensible. » (Lettre à Fauriel, 17 prairial an IX (1801). ↩
Il ne s'habituera qu'à la longue, et jamais parfaitement. J'ai noté dans sa correspondance, à une date toute voisine de la réunion des deux époux, une confidence très caractéristique. Venant du sauvage indiscipliné que nous connaissons, elle ne laisse pas, morale à part, d'être fort touchante :
« J'aspire au moment où je pourrai jouir encore de quelques heures de liberté, puisqu'il faut renoncer au fond de la chose.
» Bon Dieu ! comme j'étais peu fait pour cela (le mariage) ! Quel pauvre oiseau prisonnier je suis ! »
Sauf une grande générosité de caractère et une exceptionnelle bonté, « il n'avait aucune qualité du mari ».
Qu'est-ce à dire ?
Aux confidences dont il accompagne cette déclaration dans ses Mémoires, ajoutez que, dévoré du spleen, - sombre et subjectif, douloureusement concentré et absorbé, passionné d'indépendance et de solitude, affolé d'idéal, - il ne se pouvait qu'il eût les qualités du mari. Lucile non plus ne se reconnaissait pas les qualités de l'épouse. Elle refusa sa main à Chênedollé. Pourquoi ? Se sentant vouée au malheur, elle ne voulut pas infliger à autrui la contagion de sa destinée : « S'il est vrai que vous ayez l'idée que nous pourrons être un jour unis, perdez tout à fait cette idée : croyez que je ne suis point d'un caractère à souffrir jamais que vous sacrifiez votre destinée à la mienne. »
C'est en vertu du même principe, et pour ne pas infliger à sa descendance une hérédité de malheur, que René se montra réfractaire au sentiment paternel. Nous le savons depuis la publication des Mémoires d'Outre-Tombe :
« Après le malheur de naître, je n'en connais pas de plus grand que de donner le jour à un homme. - Je n'ai jamais désiré me survivre. »
Nulle parole, je dirais nul aveu, n'éclaire mieux le fond atrocement désolé de ce cœur.
Cet aveu répond aux théories de sa jeunesse, à peine gazées dans la fiction des Natchez :
Toute pensée d'hymen était odieuse à René :
« Mon fils ou ma fille ! dit-il avec un sourire amer. Sera-t-il plus heureux que moi? Sera-t-elle plus heureuse que ma sœur? Qui aurait dit que j'aurais donné le jour à un homme !... »
Depuis qu'il était père, sa tristesse était singulièrement augmentée. Il passait des jours entiers au fond des forêts.
« J'ai vu avec une sorte d'épouvante que ma vie s'allait prolonger au delà de moi. Le sang qui fit battre mon cœur douloureux animera celui de ma fille... Qu'on ne parle jamais de moi à ma fille : elle ne me doit rien ; je ne souhaitais pas de lui donner la vie!... »
Las de « n'avoir à dévorer qu'un cœur vide et solitaire1 », quand il sortait de son intérieur, c'était ébloui par quelque séduction brillante. Dans ce cœur orageux, le désir s'allume, soudain et aveuglant comme l'éclair. Que ce fût désir d'amour, ou de gloire, ou de pouvoir, ou tout autre désir, il s'élançait avec une fougue de passion que rien n'aurait pu maîtriser. Rien, sinon le succès. Tout l'être se tendait à la poursuite. Et tant que l'objet de ses convoitises restait hors d'atteinte, il ne se lassait pas. Aussitôt le but atteint, il y avait détente brusque et lourde retombée sur soi. Le cœur, écrasé sous le faix, élevait sa plainte éternelle. L'imagination, hantée de chimères, se trouvait loin de compte ; elle ajoutait à la déception. Plus cruel après ces échappées, le spleen avait ressaisi sa proie. Et celle-ci, sous la griffe, étouffait, se débattait, cherchait le grand air, avait besoin d'espace, de locomotion, de solitude :
(1) Expression de l'Essar. ↩
« Bénie soyez-vous, ô ma native et chère indépendance, âme de ma vie!... La route m'ennuie; j'aime seulement le voyage à cause de l'indépendance qu'il me donne, comme j'incline vers la campagne, non pour la campagne, mais pour la solitude. » Il aurait beaucoup aimé le service de la marine si son esprit d'indépendance ne l'eût éloigné de tous les genres de services : « J'ai en moi une impossibilité d'obéir. Les voyages me tentaient; mais je sentais que je ne les aimerais que seul, et suivant ma volonté. » - « La solitude me plaît, mais souvent la vie m'ennuie. C'est un mal que j'ai apporté en naissant ; il faut le souffrir, puisqu'il n'y a point de remède2. i
(2) Lettre à Mme de Custine, 2 décembre 1823. ↩
Rendu à la solitude, Chateaubriand se calmait insensiblement. « La monotonie des sentiments de la vie » avait toutes ses préférences. Lui-même nous a dépeint ces habitudes régulières, avec leurs douces rêveries, comme l'état le plus heureux de son humeur. Nous lisons dans René : « Si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude. » Le fond du cœur ne cessait pas d'être tristesse et souffrance. Mais l'amertume de sa tristesse s'envolait dans l'infini de ses rêves, et, sur sa souffrance endormie, couraient de fréquents sourires.
A vivre ainsi dans la solitude, tout n'est pas misère et ennui; lui-même en a consigné la remarque dans ses juvéniles conseils aux Infortunés : .
S'il devient moins propre à la société [voil l'inconvénient, et il est grave; voici l'avantage], sasensibilité se développe aussi davantage. Le malheur nous est utile : sans lui, les facultés aimantes de notre âme resteraient inactives; il la rend un instrument tout harmonie dont, au moindre souffle, il sort des murmures inexprimables.
N'oublions pas que ces réflexions étaient imprimées bien avant Itinéraire, avant les Martyrs, Rene, Atala. L'auteur inconnu de l'Essai n'avait-il pas déjà le pressentiment de ses « futuritions » glorieuses?
Continuons de le citer :
Lorsque les chances de la destinée nous jettent hors de la société, la surabondance de notre âme, faute d'objet réel, se répand jusque sur l'ordre muet de la création, et nous y trouvons une sorte de plaisir que nous n'aurions jamais soupçonné.
La vie est douce avec la nature. Pour moi, je me suis sauvé dans la solitude. Heureux ceux qui aiment la nature.
L'âme se répand sur l'ordre muet de la création, jamais oublieuse d'elle-même, jamais confondue, jamais absorbée1. Semblable à l'abeille, elle vole, butine, ajoute incessamment au trésor dont elle se nourrit. Enfin, rassasiée pour un jour, elle rentre en soi et se laisse aller à la douceur de rêver. « Je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son gîte : là je me remets à contempler la feuille qui remue ou le brin d'herbe qui s'incline. »
(1) « N'est-ce pas lui qui, le premier peut-être, a mêlé l'homme dans la nature, jusqu'à l'y confondre, ou plutôt jusqu'à l'y absorber ? (Brunetière, Évolution de la Poésie lyrique, p. 88.) - Chateaubriand attire à soi la nature; il l'absorberait plutôt qu'il ne se perdrait en elle. Nul soupçon ni danger de panthéisme avec lui. Son individualisme est trop accentué pour cette aliénation et perte du moi dans le tout. ↩
« Méditations enchantées, charmes secrets et ineffables d'une âme jouissant d'elle-même, je vous ai goûtés à longs traits. » Nous le verrons longuement heureux de ce bonheur, dans la solitude de la Vallée aux Loups.
Ce ne sera plus la solitude absolue; elle commence même à lui peser. En janvier 1804, l'humeur semblerait moins noire; l'état d'âme serait meilleur. Un passage de la lettre sur la campagne romaine permet de le croire. Et les faits, comme les lettres, témoigneront de ce progrès :
Quand on est très jeune, la nature muette parle beaucoup; il y a surabondance dans l'homme...; mais dans un âge plus avancé, ... lorsque nous sommes détrompés sur une foule d'illusions, alors la nature seule devient plus froide et moins parlante... Nous nous suffisons moins à nous-mêmes ; la solitude absolue nous pèse, et nous avons besoin de ces conversations qui se font le soir à voix basse entre des amis.
A voix basse n'est pas un mot de hasard ou une simple traduction, lenesque susurri; l'auteur s'est mis dans ce mot, comme dans tous les autres. Chateaubriand n'aimait pas à parler beaucoup; et moins encore aimait-il à parler haut1. « l prêtait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. - « Au bout de quatre paroles le son de ma voix me devient insupportable et je me tais. »
(1) « Il était un peu sourd, et nous n'aimons pas à parler haut. (Congrès de Vérone.) ↩
a Quand on est très jeune, etc. » contient, je pense, une allusion aux rêveries de René. - « Lorsque nous sommes détrompés sur une foule d'illusions, etc. » dit la situation d'esprit après les démêlés avec le cardinal Fesch.
« Nous nous suffisons moins à nous-mêmes », parole de bon augure, où se marque un progrès, un plus noble progrès que celui de l'âge et du génie : je la souligne avec plaisir.
Sceptique à l'endroit des réalités qu'on peut mettre à l'essai, réalités menteuses et indigentes, à commencer par les formes gouvernementales, il ne le fut point, ce qui est l'essentiel, à l'égard des grandes idées, génératrices des grandes actions, amitié, justice, humanité, liberté, gloire, génie, honneur, charité, religion.
Ce que René a surtout de propre, d'après Sainte-Beuve, c'est de se mettre en présence de sa propre tristesse; c'est de la regarder en l'admirant et en la chérissant... Une tristesse dépeinte et chantée de la sorte devient sa propre consolation à elle-même, et n'y aurait-il que cela, on sent que René se distraira et se consolera.
René se distraira; oui, Dieu merci ! Sans quoi, c'eût été, comme pour Lucile, le désespoir qui tue, peut-être le désespoir qui fait que l'on se tue. René se consolera; non, jamais.. C'est un malade d'origine; la tristesse est aux sources mêmes de son être. « Tristesse physique. » Le cœur en est rempli; elle circule dans les veines. Le mal est incurable. « Qepuis le commencement de ma vie, je n'ai cessé de nourrir des chagrins; j'en portais le germe en moi, comme l'arbre porte le germe de son fruit. Un poison inconnu se mêlait tous mes sentiments. Je me reprochais jusqu'à ces joies nées de la jeunesse et fugitives comme elle. » Ce que René a surtout de propre, ce n'est point de se mettre en présence de sa tristesse; tous les malades de son espèce en sont là; c'est de dépeindre ou de chanter cette tristesse - qui n'est ni și nouvelle ni si rare - avec des accents nouveaux, sous des couleurs magiques. S'il admire et chérit quelque chose, c'est la peinture de sa souffrance, c'est l'œuvre de son génie, et non cette souffrance. Quand tous exaltent ses tableaux, l'artiste n'aura-t-il pas le droit de les admirer? Encore est-il qu'il doute de son génie et de la durée de ses œuvres, comme de l'amour qu'on lui témoigne, comme de tout le reste.
« Est-il certain que j'aie un talent véritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma vie? Dépasserai-je ma tombe? Si je vais au delà, y aura-t-il, dans la transformation qui s'opère, dans un monde changé et occupé d'autre chose, y aura-t-il un public pour m'entendre? Ne serai-je pas un homme d'autrefois, inintelligible aux générations nouvelles? Mes idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies? - « Je crus un moment à mon talent; mais bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté. »
Nous pouvons généraliser le mot de Villemain, relatif à la seule politique :
« Son ardeur même se glaçait de doute. s Sauf en religion, je n'ai aucune croyance...1. » - Mon défaut capital est l'ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. » Doute fréquent, doute sincère, qui dérive de son mal et fait partie de sa tristesse.
De l'avenir aussi, il doute à sa manière. Les longues années ne lui apparaissent que vides du k long espoir : « Je ne sais s'il est bon d'avoir comme moi épuisé tant de choses à trente-quatre ans. Que de vide derrière soi ! Que d'années sans espérance et sans illusions ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que je m'inquiète de l'avenir. Je ne sais comment je remplirai tous les jours qui me semblent promis. Je ne vaux rien pour moi; mais je crois valoir quelque chose pour les autres. »
Il désire plutôt qu'il n'espère.
L'espérance est un sentiment fait de douceur et de sécurité : l'âme s'établit dans une attente confiante. Affranchie de ce que le désir a d'inquiet, elle se repose dans l'idéale jouissance d'un bien à venir.
Or, l'être intime de Chateaubriand ne comporte ni cette douceur, ni cette sécurité. Le mot espérance est rare dans son œuvre. Et avec quelles restrictions il se présente : « J'espérais, autant du moins que je puis espérer2. » - «Je croyais donc pouvoir un peu nourrir des espérances pas trop folles. » Voyez tous les termes restrictifs dont le mot espérance est enveloppé ! « Il s'inquiète de l'avenir. » Et quand le désir se lève dans son cœur, je le répète, on dirait d'un violent orage. C'est l'éclair multiplié dans le tumulte de la tempête. Il croit trop peu soit à la réalité, soit à la durée du bonheur pour se promettre, dans la jouissance, une paix quelconque. Aussi quelle agitation! quel trouble intérieur! quelle hâte fiévreuse! quelle impatience de l'obstacle! Et quelle étrange pensée l'obsède! Mêler la mort au plaisir : « Que la voûte du ciel tombe sur nous!... J'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein... » - « Mon bonheur à moi ressemblait à du désespoir1. › - Au temps des erreurs de ma jeunesse, j'ai souvent souhaité ne pas survivre au bonheur.i
(1) Le mot s'applique aux contingences politiques et sociales. ↩
(2) « Dire que j'espérais, autant du moins que je puis espérer, un grand succès de l'ouvrage (l'Essai), cela va sans dire. Nous autres auteurs, petits prodiges d'une ère prodigieuse, nous avons la prétention d'entretenir des intelligences avec les races futures; mais nous ignorons, que je crois, la demeure de la postérité; nous mettons mal son adresse. » (Mém. d'Outre-Tombe, t. II, p. 134.) ↩
(1) Eudore. (½) Sainte-Beuve. ↩
Fut-il donc « l'homme du désir au sens épicurien », - désir prolongé et toujours renouvelé d'une Eve terrestre»? - « Qu'était-ce, après tout, que Fontanes et même Chateaubriand? Des épicuriens qui avaient l'imagination catholique (2). »
Jusqu'à la date que j'aurai soin de noter, il fut l'homme de ses romans, l'homme des passions décrites. Très conscient et très fier des viriles énergies de son être pour tout travail et toute lutte, il s'afflige de sa faiblesse de cœur, il fait le procès « à cette nature molle et efféminée que mon siècle, observe-t-il, a placée malgré moi dans mon sein » Il fait même le procès à la religion : « O religion! où sont donc tes puissances, tes freins, tes baumes! »
Inconstantes amours. Du moins ses passions, vite lassées, se changeaient-elles en amitiés fidèles. Il ne se donnait pas, il se prêtait, dit-on. Au sens de l'amitié, il se donnait sans retour.
Non point, toutefois, que le « désir prolongé d'une Eve terrestre » évoque bien naturellement le souvenir d'Epicure. Le mot fameux de Sainte-Beuve n'a rien de caractéristique : il s'appliquerait à tant d'autres; et, sans remonter aux âges philosophiques de la Grèce, à tant d'autres de son siècle - le dix-huitième - et de son pays - la France.
Dans cet ordre d'idées, une phrase de la correspondance était à remarquer : elle n'aura point passé inaperçue : « La société est fort nombreuse ici [Rome]; les femmes y sont très belles, et personne ne trouve mauvais qu'on en soit très occupé. »
Je ne sais s'il faut attribuer au mot « très occupé › la valeur d'une confidence. J'y verrais plutôt un trait des mœurs romaines lestement relevé par un jeune Français. Au surplus, jeune ou vieux, à peine est-il arrivé dans une auberge, à peine a-t-il fait quatre pas dans une ville ou un village: son premier regard est aux femmes; sa première note de voyage est pour constater ou contester la beauté de celles qui s'offrent à sa vue.
Dans la lettre sur la campagne romaine, il écrivait à Fontanes : « La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles rappellent par leur port et leur démarche les Clélie et les Cornélie; on croirait voir des statues antiques de Junon et de Pallas descendues de leur piédestal et se promenant autour de leurs temples1. »
(1) « Notez que c'est ce dernier trait qui achève et accomplit la pensée. On croirait voir des statues antiques de Junon ou de Pallas : on trouverait encore cela assez aisément, et on s'arrêterait satisfait. Le reste est du grand écrivain qui ne laisse rien à dire après lui et qui ferme le cercle d'or. En prose, il n'y a rien au delà. i (Sainte-Beuve.) ↩
Il parlera des femmes de l'Orient dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem : « Les femmes arabes ont la taille plus haute en proportion que celle des hommes. Leur port est noble; et, par la régularité de leurs traits, la beauté de leurs formes et la disposition de leurs voiles, elles rappellent un peu les statues des prêtresses et des Muses. Ceci doit s'entendre avec restriction : ces belles statues sont souvent drapées avec des lambeaux; l'air de misère, de saleté et de souffrance dégrade ces formes si pures; un teint cuivré cache la régularité des traits; en un mot, pour voir ces femmes telles que je viens de les dépeindre, il faut les contempler d'un peu loin, se contenter de l'ensemble et ne pas entrer dans les détails. »
Et ailleurs, sur les femmes juives :
Fontanes me demandait un jour pourquoi, dans la race juive, les femmes sont plus belles que les hommes : je lui en donnai une raison de poète et de chrétien. « Les Juives, lui dis-je, ont échappé à la malédiction dont leurs pères, leurs maris et leurs fils ont été frappés. On ne trouve aucune Juive mêlée dans la foule des prêtres et du peuple qui insulta le Fils de l'Homme, le flagella, le couronna d'épines, lui fit subir les ignominies et les douleurs de la croix. Les femmes de la Judée crurent au Sauveur, l'aimèrent, le suivirent, l'assistèrent de leurs biens, le soulagèrent dans ses afflictions. Une femme, à Béthanie, versa sur sa tête le nard précieux qu'elle portait dans un vase d'albâtre; la pécheresse répandit une huile de parfums sur ses pieds, et les essuya avec ses cheveux. Le Christ, à son tour, étendit sa miséricorde et sa grâce sur les Juives; il ressuscita le fils de la veuve de Naïm et le frère de Marthe; il guérit la belle-mère de Simon et la femme qui toucha le bas de son vêtement : pour la Samaritaine, il fut une source d'eau vive, un juge compatissant pour la femme adultère. Les filles de Jérusalem pleurèrent sur lui, les saintes femmes l'accompagnèrent au Calvaire, achetèrent du baume et des aromates, le cherchèrent au sépulcre en pleurant : - Mulier, quid ploras ? Sa première apparition après sa résurrection fut à Madeleine ; elle ne le reconnaissait pas ; mais il lui dit : « Marie! » Au son de cette voix les yeux de Madeleine s'ouvrirent et elle répondit : Mon Maître ! s Le reflet de quelque beau rayon sera resté sur le front des Juives. »