Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre II. Correspondance de l'exil (suite)

Chapitre II. Correspondance de l'exil (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 12 min de lecture · p. 50–59 · chapitre 12 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On a demandé de quel admirable jeune homme il s'agit ici. Chateaubriand l'a dit dans ses Mémoires :

Je passai une partie de l'étéde 1799 à Richmond, avec Christian de Lamoignon, m'occupant du Génie du Christianisme. Je faisais des nagées en bateau sur la Tamise ou des courses dans le parc de Richmond.

Aux réflexions de Sainte-Beuve sur cette lettre, j'ajouterai ceci comme correctif et complément :

« Le style est exagéré , dit-on. Il eût été d'une critique plus délicate de remarquer que ce n'est plus le style d'un simple correspondant.

L'apologiste tient la plume : deux ou trois passages de la lettre feraient belle figure dans le Génie du Christianisme.

Or la raison de cette vive éloquence, déployée dans une lettre privée, quelle est-elle? Chateaubriand est tellement plein de son rôle ou plutôt de sa mission, que déjà, et avant d'agir sur le public, il essaie d'agir sur son ami; peut-être se reproche-t-il d'avoir exalté les solutions matérialistes dans leurs conversations de Londres, et désire-t-il réparer le mal en travaillant à ramener Fontanes au christianisme. En même temps, il s'efforce de lui donner une idée de ses nouvelles études ; la lettre serait comme un échantillon du style et du genre.

Je résume : il faut voir, dans cette lettre, non seulement la sincérité et l'exaltation de l'écrivain, mais l'ardent prosélytisme du néophyte et de l'ami.

Fontanes avait quitté l'Angleterre pour Amsterdam : il revint à Hambourg, séjourna à Francfort-sur-le-Mein ; ses lettres d'alors peignent plus vivement son âme et ses goûts, du fond de la détresse. Il manquait des livres nécessaires... A travers ses mille angoisses, il travaillait à sa Grèce sauvée, et, comme il l'écrit, s'y jetait à corps perdu... Son cri perpétuel en écrivant à Mme de Fontanes et à son ami Joubert, était : « Ne me laissez point en Allemagne : un coin et des livres en France !... Je ne veux que terminer dans une cave, au milieu des livres nécessaires, mon poème commencé; quand il sera fini, ils me fusilleront, si tel est leur bon plaisir1. »

(1) Sainte-Beuve. ↩

Le 18 Brumaire trouva le proscrit de Fructidor& « déjà rentré en France et qui s'y tenait d'abord caché i.

C'est à la situation fort précaire et toujours menacée de son ami que Chateaubriand faisait allusion sur la fin de sa lettre.

D'autres passages autorisent à penser que la lettre du 19 août, « à la citoyenne », était bien à l'adresse de Mme de Fontanes, et que la lettre de Fontanes, en date du 17 septembre, est précisément la réponse à la mystérieuse missive du 19 août : « Il faut que je vous parle encore de l'ouvrage auquel vous vous intéressez... Je vous ai déjà marqué que vous y trouveriez ce qu'il y a de mieux dans les Natchez. Je vous avais mal cité le titre de l'ouvrage » (De la Religion chrétienne par rapport à la morale et aux beaux-arts).

Le second titre : Des Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne, est en effet plus heureux; il annonce plus vivement la pensée de l'auteur.

Mais, à son tour, combien celui-ci pâlit devant le titre splendidement expressif sous lequel la nouvelle apologie est entrée dans la gloire, le Génie du Christianisme!

Toujours est-il qu'il y eut indécision et tâtonnements. Chateaubriand l'avait sans doute oublié. On lit dans les Mémoires d'Outre-Tombe : « Lorsque, après la triste nouvelle de la mort de Mme de Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre du Génie du Christianisme que je trouvai sur-le-champ m'inspira.i

Au printemps de 180o, à sa rentrée en France, il ne semble pas qu'il l'eût encore trouvé.

Erreur involontaire sous la plume de l'auteur des Mémoires. Elle ne doit pas nous étonner. A la date tardive où ce mot fut écrit (d'avril à septembre 1822), plus de vingt ans s'étaient écoulés. C'est à propos de ce même temps éloigné, et dans le récit consacré à cette même année 180o, que Chateaubriand a consigné cet aveu tout spontané d'involontaires oublis : « Lorsque je fouille dans mes pensées, il y a des noms et jusqu'à des personnages qui échappent à ma mémoire.i A plus forte raison, des dates précises.

Autre preuve : une lettre inédite de Fontanes est sous mes yeux. Je ne puis dire avec certitude quel en était le destinataire. Peut-être Chêdenollé, ou, plus probablement, Delisle de Sales. Je vois ailleurs que Fontanes, disait a Monsieur à Chênedollé au printemps de 1800. N'était cette petite difficulté, j'aurais supposé ce dernier nom, à cause de la phrase : « Votre manière de peindre les hommes et la nature me plaît également. »

C'est cette même phrase qui me rappelle un des passages les plus caustiques des Mémoires d'Outre-Tombe :

« Delisle de Sales, très brave homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement d'esprit, et laissait aller sous lui ses années; le vieillard s'était composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages qu'il brocantait à l'étranger et que personne ne lisait à Paris; chaque année, au printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gros et débraillé, il portait un rouleau crasseux que l'on voyait sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues ses pensées du moment.

» Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa main cette inscription, empruntée au buste de Buffon : Dieu, l'homme, la nature, il a tout expliqué. Delisle de Sales, tout expliqué ! »

On verra plus loin qu'à cette époque Delisle de Sales était en rapport avec Fontanes et Chateaubriand.

15 fructidor [22 sept. 1800]. Vous m'avez écrit deux lettres charmantes, mon cher ami, et je ne vous ai point répondu; mais pardonnez au motif de mon silence. Cette petite fille, que vous avez vue naître, est depuis huit jours chez moi gravement malade et presque désespérée. Ne soyez point père, si vous voulez ne pas éprouver les plus cuisantes de toutes les douleurs.

On a reçu au ministère toutes vos lettres dans le temps. On est surpris de leur rareté. Mais je réponds qu'au lieu d'écrire, vous agissez et que cela vaut mieux.

Êtes-vous déjà riche? Avez-vous fait de grandes découvertes ? Si vous ne rapportez pas d'abondantes conquêtes pour nos successeurs (?), au moins votre belle imagination y aura gagné quelque chose. Votre manière de peindre les hommes et la nature me plaît également.

Écrivez-moi longuement, malgré mon laconisme.

Si j'étais moins triste, je causerais plus longtemps. Adieu, mon bon ami. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Fontanes

Je joins ici une lettre qu'on m'a remise pour vous.

Vous pouvez être fort tranquille; tout ce que vous écrirez passera sous les yeux du ministre. J'ai vu l'auteur des Beautés morales. Le malheur le poursuit. Nous avons grand besoin tous deux de vos consolations.

Oh ! mon ami,

Le présent est affreux, s'il n'est point d'avenir1.

(1) Orig. aut. ↩

« J'ai vu l'auteur des Beautés morales. » La lettre doit donc être rapportée à l'année 1800, et non plus tôt, puisque c'est l'année de la rentrée en France de Chateaubriand.

Or, si le titre magique eût été trouvé et adopté le jour où Fontanes rédigeait sa lettre, il l'aurait infailliblement cité, au lieu de l'autre, jugé moins bon et abandonné.

Si je ne me trompe, le titre fit son apparition dans une lettre i Fontanes, destinée au Mercure, décembre 1800, et qui était signée : « L'auteur du Génie du Christianisme. »

Le lecteur a-t-il remarqué sur quelle amère réflexion se ferme le billet de Fontanes ?

Pas d'autre correspondance avant le 31 décembre 1799. Avec une imagination aussi excitable que la sienne, Chateaubriand ne put voir tomber le dernier jour de cette année, se lever « sur sa tête » le premier jour du xIxe siècle, sans éprouver un ébranlement dans tout son être comme à a l'éclat de la foudre :

Un siècle s'abîme, et quel siècle! Tant de gloire et de si hautes vertus, à côté de tant de bassesses et de crimes! Pauvre France, victime de la Révolution, et noyée au sang de ses enfants ! « Du doux pays de nos aïeux, serons-nous toujours exilés ! » - « Dulces... reminiscitur Argos. »

Parmi les souvenirs qui traversent sa pensée, il en est qu'il retient pieusement et qui le font pleurer; ce sont les souvenirs de la famille : frère égorgé sur l'échafaud, mère et sœur dont il empoisonna les derniers jours par ses égarements.

Alors, dans une effusion mêlée de repentir et de larmes », « au coup de minuit », il écrivit la prière qui terminait, dans la première édition, le Génie du Christianisme.

On peut regretter, avec Sainte-Beuve, que le ton de cette prière ait paru trop exalté au goût sévère de ses amis. Elle fut supprimée dans les éditions suivantes.

Je m'en empare et la recueille ici, parce qu'elle rend l'état d'âme de Chateaubriand à ce moment unique. Elle témoigne de l'émotion qu'il ressentit en écrivant les dernières lignes de son livre, quand sonnait le partage des deux siècles. L'œuvre ainsi achevée dans les larmes et la prière allait opérer non seulement la séparation, mais l'opposition des deux siècles. Elle allait être, dans le domaine des idées, le signal et la cause d'une bienfaisante Révolution.

Créateur de la lumière, pardonne à nos premières erreurs. Si nous fûmes assez infortuné pour te méconnaître dans le siècle qui finit, tu n'auras pas roulé en vain le nouveau siècle sur notre tête. Il a retenti pour nous comme l'éclat de ta foudre. Nous nous sommes réveillé de notre assoupissement, et, ouvrant les yeux, nous avons vu cent années, avec leurs crimes et leurs générations, s'enfoncer dans l'abîme : elles emportaient dans leurs bras tous nos amis ! A ce spectacle nous nous sommes ému; la rapidité de la vie nous a troublé. Nous avons senti combien il est inutile de vouloir se défendre de toi. Seigneur, nous te louerons désormais avec le Prophète ! Daigne recevoir ce premier hymne que nous t'adressons sur l'aile de ce siècle qui rentre dans ton Éternité.

Moins que Chateaubriand, et plus que Joubert, ce semble, Fontanes avait trempé dans les doctrines du xvie siècle. Voltaire était son Dieu. Le mot cessera de paraître exagéré lorsqu'on aura lu cette lettre d'introduction écrite par Florian, l'auteur des Fables. Elle est fort curieuse :

A M. le marquis de Florian,

Ancien capitaine de cavalerie, à Ferney.

Celui qui vous remettra cette lettre, mon très cher oncle, est M. de Fontanes, mon ami, et le seul de nos jeunes gens et même de nos hommes faits qui réunisse à beaucoup de talent beaucoup d'amabilité. Je vous prie de le recevoir avec l'amitié tendre et bonne que vous avez pour moi. Vous me remercierez ensuite de vous l'avoir fait connaître.

Menez-le voir tous les monuments de M. de Voltaire.

Il est digne de baiser toutes ces reliques. Il est plus que dévot; il est prêtre du Seigneur, et du sang d'Aaron.

Adieu, mon cher oncle, je vous embrasse de toute mon âme, comme je vous aime1.

(1) Orig. aut. ↩

A la date où nous voici, la a dévotion › de Fontanes n'a pas seulement perdu de sa ferveur; elle est remplacée par des tendances plus graves, où domine le spiritualisme chrétien. Toutefois, une certaine inquiétude le travaille encore. Témoin le mot relatif au grand avenir. Avec les autres secrets de cœur, il avait dû confier ses doutes à l'incrédule émigré. Ainsi s'expliqueraient du même coup et la réflexion de Fontanes, à la fin de sa dernière lettre, et la phrase que j'ai soulignée dans la lettre de Chateaubriand : « Une âme comme la vôtre se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement... »

Et ces poésies, déjà imprimées, dont tous les exemplaires furent ressaisis par l'auteur en 180o. Ne serait-ce pas à des considérations religieuses et morales, désormais victorieuses en lui, que Fontanes aurait obéi en les condamnant à la destruction, en consommant un si rigoureux sacrifice?

Objectera-t-on que Fontanes devenait personnage officiel? Tant d'autres, en même temps que lui, devenaient personnages officiels, qui ne cessèrent d'afficher l'impiété.

Dans ce retour aux idées 'religieuses, je verrais plutôt l'évolution naturelle d'une âme toute pénétrée de christianisme dès l'enfance. J'y verrais surtout l'influence du bon Joubert, depuis longtemps revenu aux saines doctrines.

Les cœurs étaient droits et sincères. Au contact journalier, les convictions se prêtèrent des forces mutuelles, progressivement accrues dans le conflit avec les opinions régnantes. De jour en jour, aussi, se nouèrent plus étroitement les liens d'affection.

Personnage officiel, Fontanes l'était devenu d'une façon brusque et glorieuse. Sur l'invitation du Premier Consul, et n'ayant devant soi que trente-six heures, il avait composé l'éloge de Washington. Prononcé aux Invalides (20 pluviôse an VIII, 9 février 1800), en présence d'une assemblée de guerriers illustres, que Bonaparte présidait et dominait en les éclipsant, le discours avait consacré d'un seul coup la fortune oratoire et la fortune politique de l'orateur. On le signale bientôt après à Morfontaine et à Plessis-Chamand, dans la société des frères et sœurs de Napoléon. Mme Bacciochi l'avait pris sous sa protection et lui donnait l'hospitalité dans sa « solitude ». Lucien l'employait au ministère de l'intérieur.

A peu près à cette époque, un voyageur lui remit une lettre, sans date ni signature, avec la simple suscription : « Louis Fontanes. » Il y est question de Chateaubriand; et comme il s'agit de l'impression toute première produite, à Londres, par la lecture du Génie du Christianisme, cette mention est extrêmement précieuse.

Lettre d'ami : mais quel ami? Il se pourrait que ce fût Delille : « L'émigration le comptait avec orgueil dans ses rangs; il chantait nos malheurs ; raison de plus pour aimer sa muse.

» L'abbé Delille entendit aussi la lecture de quelques fragments du Génie du Christianisme. Il parut surpris et il me fit l'honneur, peu après, de rimer la prose qui lui avait plu. Il naturalisa mes fleurs sauvages de l'Amérique dans ses divers jardins français, et mit refroidir mon vin un peu chaud dans l'eau frigide de sa claire fontaine. »

[Londres, février ou mars 1800.]

Celui que vous appeliez avec tant de grâce et si peu de vérité votre Athénien, n'a pas même pu devenir un Scythe. Il est resté aux lieux que votre court séjour avait tant embellis pour lui, et où il n'a éprouvé depuis votre départ que douleurs et chagrins. Sa santé est bien mauvaise ; il a moins besoin d'un asile que d'un tombeau. Celui qui vous portera ce billet, et qui a partagé votre honorable proscription, vous dira combien je vous suis resté attaché.

Suis-je assez malheureux pour être oublié de vous ? Non, je ne puis le croire; j'ai trop connu votre cœur. Assis sur le rivage, vous ne détournerez pas les yeux de ceux pour qui le ciel ne se calme jamais. Nous ne connaissons que les tempêtes, et vous respirez l'air le plus doux. Je viens du moins d'avoir de vous un beau souvenir dans votre éloge de Washington qui a été véritablement improvisé. Il est plein de beautés de tout genre, et surtout de cette convenance si rare, si difficile.

Je vois souvent le Sauvage qui est devenu sublime. C'est bien la mine la plus riche, la plus fertile. C'est de l'or, et des diamants.

Adieu ; aimez-moi un peu et ne me plaignez que lorsque vous ne m'aimerez plus.

Voyez-vous quelquefois notre aimable amie? Je viens de lui donner de mes nouvelles par une personne qui doit déjà l'avoir vue. Parlez-lui de moi, - j'ai besoin de ses « anciens sentiments1 ».

(1) Orig, aut. ↩

En ce temps-là une lettre de Delille était un événement littéraire. « On se demandait en France de ses nouvelles avec un intérêt qu'attestent toutes les feuilles publiques1. »

(1) Sainte-Beuve. ↩

Nous pouvons supposer que l' & aimable amie › est Mme Lindsay, « la dernière des Ninons ». Partie de Londres avant Auguste de Lamoignon, auquel elle était attachée, elle avait réussi à le faire rentrer à Paris. C'est elle qui viendra attendre, à Calais, Chateaubriand et Mme d'Aguesseau, sœur de M. de Lamoignon.

Il était nécessaire de rappeler ces détails, avant de produire la lettre qui suit. C'est la dernière de l'exil.