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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)

Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 9 min de lecture · p. 112–117 · chapitre 39 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

D'abord quelques mots de l'article sur Bonald, terminé à Tain, dans une auberge; ils seront peut-être agréables au lecteur. Je ne relève que les passages où l'ami (à un certain degré), où l'homme est plus particulièrement visé, et ceux où Chateaubriand, sans s'oublier soi-même, rend hommage à Fontanes :

C'est dans l'obscure chaumière d'un paysan d'Allemagne, au fond d'une terre étrangère, qu'il a composé sa Théorie du pouvoir politique et religieux; c'est au milieu de toutes les privations de la vie, et encore sous la menace d'une loi de proscription, qu'il a publié ses Observations sur le divorce; traité admirable dont les dernières pages surtout sont un modèle de cette éloquence de pensées, bien supérieure à l'éloquence des mots, et qui soumet tout, comme le dit Pascal, par droit de puissance; enfin, c'est au moment où il va abandonner Paris, les lettres, et pour ainsi dire son génie, qu'il nous donne sa Législation primitive : Platon couronna ses ouvrages par ses Lois, et Lycurgue s'exila de Lacédémone après avoir établi les siennes. Mais que M. de Bonald se rassure : quand on joint comme lui l'autorité des bonnes mœurs à l'autorité du génie; quand on n'a aucune de ces faiblesses qui prêtent des armes à la calomnie et consolent la médiocrité, les obstacles tôt ou tard s'évanouissent, et l'on arrive à cette position où le talent n'est plus un malheur mais un bienfait.

Un homme, dont le génie a été mûri par la Révolution, achève maintenant de renverser les principes d'une fausse philosophie, et de rasseoir l'éducation sur des bases morales et religieuses.

Le troisième volume de la Législation primitive est consacré à cet important sujet.

On doit beaucoup regretter que M. de Bonald n'ait pas eu le temps et la fortune nécessaires pour ne faire qu'un seul ouvrage de sa Théorie du pouvoir, de son Divorce1, de sa Législation primitive, et de ses divers Traités de politique. Mais la Providence, qui dispose de nous, a marqué d'autres devoirs à M. de Bonald; elle a demandé à son cœur le sacrifice de son génie.

(1) M. de Fontanes, dans un extrait de cet excellent ouvrage, a placé le premier M. de Bonald au rang qu'il doit occuper dans les lettres. (Note de l'auteur.) ↩

Cethomme rare et modeste consacre aujourd'hui ses moments à une famille malheureuse, et les soucis paternels lui font oublier les soins de sa gloire. On fera de lui l'éloge que l'Écriture fait des patriarches : Homines divites in virtute, pulchritudinis studium habentes, pacificantes in domibus suis .

On a si rarement de pareils hommes et de pareils ouvrages à annoncer au public, qu'on nous pardonnera la longueur de cet extrait. Quand les clartés qui brillent encore sur notre horizon littéraire se cachent ou s'éteignent par degrés, on arrête complaisamment ses regards sur une nouvelle lumière qui se lève. Tous ces hommes vieillis glorieusement dans les lettres, ces écrivains depuis longtemps connus, auxquels nous succéderons, mais que nous ne remplacerons pas, ont vu des jours plus heureux. Ils ont vécu avec Buffon, Montesquieu et Voltaire; Voltaire avait connu Boileau ; Boileau avait vu mourir le vieux Corneille; et Corneille enfant avait peut-être entendu les derniers accents de Malherbe. Cette belle chaîne du génie français s'est brisée. La Révolution a creusé un abîme qui a séparé à jamais l'avenir et le passé. Une génération moyenne ne s'est point formée entre les écrivains qui finissent et les écrivains qui commencent. Un seul homme pourtant tient encore le fil de l'antique tradition et s'élève dans cet intervalle désert. On reconnaîtra sans peine celui que l'amitié n'ose nommer [Fontanes], mais que l'auteur célèbre [La Harpe], oracle du goût et de la critique, a déjà désigné pour son successeur. Toutefois, si les écrivains de l'âge nouveau, dispersés par la tempête, n'ont pu s'instruire auprès des anciennes autorités, s'ils ont été obligés de tirer tout d'eux-mêmes, la solitude et l'adversité ne sont-elles pas aussi de grandes écoles? Compagnons des mêmes infortunes, amis avant d'être auteurs, puissent-ils ne jamais voir renaître parmi eux ces honteuses jalousies qui ont trop souvent déshonoré un art noble et consolateur ! Ils ont encore besoin d'union et de courage; les lettres seront longtemps orageuses. Elles ont produit la Révolution, et elles seront le dernier asile des haines révolutionnaires...1.

(1) Mercure du 18 nivôse an XI (janvier 1803). ↩

Admirons en passant la fière et mélancolique beauté de ces réflexions où les amis sont loués avec un tact parfait, où les ennemis reçoivent un maître coup, et prouvons que Chateaubriand, loué par La Harpe à l'heure critique des débuts, ne fut pas ingrat envers « l'oracle du goût ». Lorqu'il n'avait plus rien à espérer de l'écrivain frappé à mort, il multiplia les témoignages d'amitié et les hommages publics, à l'encontre des haines acharnées.

A propos du « Printemps d'un Proscrit », il remarque, dans les vers de Michaud, le nom de La Harpe, et il s'écrie :

Qui ne se sentirait attendri! A peine avons-nous retrouvé les personnes qui nous sont chères, qu'il faut encore, et pour toujours, nous séparer d'elles ! Nul ne comprend mieux que nous toute l'étendue du malheur qui menace, en ce moment, les lettres et la religion. Nous avons vu M. de la Harpe abattu, comme Ezéchias, sous la main de Dieu : il n'y a qu'une foi vive et une sainte espérance qui puissent donner une résignation aussi parfaite, un courage aussi grand, des pensées aussi hautes et aussi touchantes, au milieu des douleurs d'une lente agonie et des épreuves de la mort.

Cet article sur le poème de Michaud est de janvier 1803. La Harpe mourut le vendredi II février 1803.

Les obsèques, écrit Chateaubriand, furent célébrées le dimanche matin à Notre-Dame. Il s'était retiré depuis quelques années dans le cloître de cette cathédrale, comme s'il avait voulu se réfugier, loin d'un monde peu charitable, à l'ombre de la maison du Dieu de miséricorde. Ceux qui ont vu les restes de cet auteur célèbre renfermés dans un chétif cercueil ont pu sentir le néant des grandeurs littéraires, comme de toutes les autres grandeurs ; heureusement, c'est dans la mort que le chrétien triomphe, et sa gloire commence quand toutes les autres gloires finissent.

Le convoi est parti à une heure pour le cimetière de la barrière de Vaugirard. Nous avons sincèrement regretté de ne pas voir marcher à la tête du cortège cette croix qui nous afflige et nous console, et par laquelle un Dieu compatissant a voulu se rapprocher de nos misères. Lorsqu'on est arrivé au cimetière, on a déposé le cercueil au bord de la fosse, sur le petit monceau de terre qui devait bientôt le recouvrir. M. de Fontanes a prononcé alors un discours noble et simple sur l'ami qu'il venait de perdre. Il y avait dans l'organe de l'orateur attendri, dans les tourbillons de neige qui tombaient du ciel, et qui blanchissaient le drap mortuaire du cercueil, dans le vent qui soulevait ce drap mortuaire, comme pour laisser passer les paroles de l'amitié jusqu'à l'oreille de la mort ; il y avait, disons-nous, dans ce concours de circonstances quelque chose de touchant et de lugubre... Les restes de M. de la Harpe n'étaient pas encore recouverts de terre; nous pleurions encore autour de son cercueil, près de sa fosse ouverte; et dans le moment même où M. de Fontanes nous assurait que toutes les injustices allaient s'ensevelir dans cette tombe, que tout le monde partageait nos regrets, un journal insultait aux cendres d'un homme illustre; on l'accusait d'avoir déshonoré le commencement de sa carrière par ses neuf dernières années. Nous appliquerons aux auteurs de cet article les paroles de l'Écriture que M. de la Harpe a citées à la fin de son dernier morceau sur l'Encyclopédie, et qui sont aussi les dernières paroles que ce grand critique a fait entendre au public : Malheur à vous qui appelez mal ce qui est bien et bien ce qui est mal !

Revenons à la lettre si curieuse du 6 novembre 1802.

Sainte-Beuve en avait gardé copie.

Le lundi 18 mars 1850, il écrivait dans un article sur les Mémoires d'Outre-Tombe : « Ceux qui ont eu entre les mains des lettres de lui, datées de ces temps anciens, et dans lesquelles il racontait ce qu'il sentait alors, ont pu comparer ce qu'il y disait avec ce qu'il a dit depuis dans ses Mémoires : rien ne se ressemble moins.

» Je n'en indiquerai qu'un tout petit exemple. En 1802, étant allé pour affaire à Avignon, il fit une excursion jusqu'à Vaucluse, et dans une lettre à Fontanes, datée du 6 novembre 1802, il disait : « J'arrive de Vaucluse; je vous dirai ce que « c'est. Cela vaut sa réputation. Quant à Laure la bégueule » et Pétrarque le bel esprit, ils m'ont gâté la fontaine. J'ai « pensé me casser le cou en voulant grimper sur une » montagne. » Maintenant, lisez dans les Mémoires le passage où il raconte le pèlerinage à la fontaine. Pétrarque et Laure en ont tous les honneurs..., etc. i

Quoi d'étonnant si, dans une lettre familière, le voyageur contusionné s'en prend à Pétrarque et à Laure, dont les souvenirs l'ont porté à l'escalade? Et fallait-il, trente-six ans après, maugréer encore et toujours dans les Mémoires1? Ne valait-il pas mieux exprimer les sentiments d'une admiration sincère, l'admiration qui l'avait conduit à la fontaine en 1802, - l'admiration d'avant la chute, - plutôt que la méchante et passagère humeur de l'heure qui suivit la chute ?

(1) Le voyage est de 1802, et le récit des Mémoires est daté de 1838. J'emprunte à la correspondance de Sainte-Beuve une comparaison qui ne comporte pas entre ses deux termes un si long intervalle. Il écrivait à M. Paul Stappfer, de Paris, le 15 juin 1869 : « Je suis usé ou muet désormais sur Musset, Hugo et tutti quanti. J'ai abusé, à leur égard, du droit que peut avoir un critique, dans sa longue vie, de dire, redire et se contredire. J'en ai assez d'eux, et eux, ils en ont assez de moi pour l'éternité. Nous sommes soûls les uns des autres.i Et, six jours après, le 21 juin, à Mme Victor Hugo : « Chère Madame, « Au milieu de toutes les félicitations qui vous arrivent, la mienne ne peut manquer. Voilà une éclatante consécration des admirations et des amours de notre jeunesse (la reprise d'Hernani). C'est ainsi que le génie a son heure et qu'il est de toutes les heures : il a plus d'un plein midi. Un de mes amers regrets, cloué comme je suis à mon fauteuil, est de n'avoir pu assister, ne fût-ce que par une visite au foyer, à cette fête, à ce jubilé de la poésie, entendre de près les applaudissements sympathiques qui réveillent en nos cœurs tant d'échos, et marquer que je tiens à ne pas perdre mon rang parmi les vétérans d'Hernani. » ↩

Je dis que Sainte-Beuve avait gardé copie; car on n'oserait supposer qu'il eût aggravé l'indiscrétion des copies non autorisées en retenant, par devers soi, certaines pièces originales. - Au moins n'a-t-il publié, de celle-là, que les trois lignes ci-dessus.

Toujours est-il que l'autographe ne figurait plus dans les papiers de Fontanes, à la mort de sa fille : il n'est pas au nombre des lettres de Chateaubriand acquises en bloc par la Bibliothèque de Genève.

La pièce originale m'est venue de Paris avec beaucoup d'autres, quoique toujours remise par la même amitié.

Nul document ne pouvait clore d'une manière plus heureuse ce que je serais tenté d'appeler la première partie de notre correspondance.