Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La première édition, tirée à quatre mille, s'écoulait rapiment. Les objections et les pamphlets des philosophes avaient tout à la fois redoublé la curiosité publique et accentué le triomphe de l'auteur.
Je n'ai pas à raconter, dans le détail, les critiques soulevées par le Génie du Christianisme. Il en vint de tous les points de l'horizon. Ce fut un déchaînement et un débordement. L'orage gronda longtemps; mais la foudre fit défaut.
Une de ces critiques domina pour ainsi dire; et c'est la seule qui ne soit pas tout à fait oubliée.
Ginguené, Breton comme Chateaubriand, avait été lié avec lui et avec ses sœurs. Il publia une réfutation, en trois articles, dans la Décade philosophique (30 prairial, 10 et 20 messidor, juin-juillet 1802).
Elle dut son retentissement exceptionnel moins à la force des arguments et des censures, qu'à l'intimité des souvenirs évoqués.
Les souvenirs d'amitié devenaient des personnalités blessantes. En commençant, Ginguené posait question sur question avec une sorte d'acharnement; et les réponses étaient laissées dans l'ombre, comme si cette ombre cachait d'effroyables mystères.
De cette longue critique, recueillons seulement les passages où le champion du christianisme était pris à partie dans ses sentiments les plus intimes, où la mémoire de sa mère et de sa sœur était alléguée avec des airs de défi :
... L'auteur est mon compatriote. J'ai eu des liaisons d'amitié avec une partie de sa famille et avec lui-même ; je l'ai vu naître, en quelque sorte, à la société et aux lettres; même depuis son retour et malgré le bruit qui annonçait déjà son livre, je l'ai revu avec l'intérêt dû à ses malheurs, à ses qualités estimables et à nos anciennes relations; on savait tout cela, mais on connaissait mon impartialité et mon indépendance. Je me suis prêté tant que j'ai pu à la séduction, et, certes, cé n'est pas ma faute si je n'ai pas été séduit...i J'ai pleuré et j'ai cru. L'auteur s'est-il bien rendu compte de ce que c'est que croire? Quel rapport y a-t-il entre les croyances d'un dogme et des larmes? Quelle solidité peut-il y avoir dans une conversion ainsi opérée et que, par conséquent, d'autres larmes pourraient détruire ? Bien plus, quels étaient donc ces égarements dont le souvenir troubla les derniers jours de sa malheureuse mère? Etaient-ce ces déclamations et ces sophismes dont il s'accuse et qu'elle avait peu entendus ? A quels dogmes étaient inhérents ces principes de morale qu'il avait paru oublier? En lisant la lettre de son aimable sœur dont il apprit bientôt la mort et qu'il n'a pas été seul à pleurer, quels dogmes sentit-il reprendre pour lui toute leur évidence et quelle liaison nécessaire avaient-ils avec les sentiments moraux qui reprirent en même temps sur lui leur empire? Je serais fâché qu'il lui fût désagréable d'être ainsi pressé de questions; mais enfin, quand on se donne pour le régénérateur de la religion et des mœurs, quand on porte, aussi loin qu'il le fait, une intolérance dont peut-être il ne s'est pas rendu compte, mais qui n'existe pas moins dans son livre et dans sa doctrine, il faut commencer par scruter à fond, pour me servir de son langage, et ses reins et son cœur.
Fontanes promit de répondre. Ginguené publia ses articles en brochure, et la réponse n'avait pas encore paru, mais elle suivit de près, et ce second extrait (septembre 1802) ne fut pas moins admiré que le premier. Chateaubriand l'en remercie :