Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)
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Ces passages où perce magnifiquement le moi, et surtout le dernier, où les deux amis sont présentés dans leurs contrastes de caractère et leurs harmonies de cœur, m'ont paru les plus intéressants. J'ai négligé la brillante discussion, qui se retrouve, en d'autres termes, dans le Génie du Christianisme, et la fin, très éloquente, que Sainte-Beuve a citée; beaucoup d'autres l'ont citée après lui. Nul, à ma connaissance, n'avait reproduit l'alinéa très personnel que j'ai souligné. Il est de ceux qui m'attirent et répondent à mon plan.
Une « Note des rédacteurs › suivait le titre et précédait la lettre. Négligée dans les études consacrées soit à Fontanes, soit à Chateaubriand, elle est bonne à recueillir ici, parce que, manifestement, elle vient de Fontanes et qu'elle est un premier salut au génie du correspondant; de plus, elle rétablit les situations respectives, faussées par Sainte-Beuve. Les « opinions opposées » de l'ami, s'y produisent librement, à la suite de louanges sincères; et la riposte, nuancée de mépris, à l'adresse des philosophes, achève de nous montrer les difficultés de la situation, peut-être même les périls de la critique, en cette fin de la tourmente révolutionnaire.
Ce que fut le dévouement de Fontanes à l'auteur du Génie du Christianisme, et d'autre part, ce qu'allait être le combat auquel Chateaubriand se portait avec confiance, on le comprend mieux, quand on voit la facilité avec laquelle une discussion littéraire devenait un crime politique.
On ne voulait point répondre à la préface que Mme de Staël vient de faire imprimer dans la seconde édition de son livre, contre le Mercure. La réplique était trop facile; et d'ailleurs de semblables disputes vont toujours plus loin qu'on ne veut.
L'auteur des deux Extraits qui ont excité tant de colère s'était cru obligé de raisonner et d'être poli. Les partisans de Mme de Staël se sont dispensés de ce soin. Ils ont évité prudemment toute discussion; car ces hommes si profonds craignent, en général, de se compromettre, et se dérobent à la difficulté, quand on les serre de trop près. Mais ils ont une ressource assurée pour forcer un adversaire au silence. Ils l'accusent de prêcher la contre-révolution, sitôt qu'il doute de leur infaillibilité. Quand une discussion littéraire devient un crime politique, il faut se taire et attendre. C'est le parti qu'avait pris le critique de Mme de Staël; mais cette lettre lui parvient au moment même. Les choses neuves, la brillante imagination et l'intérêt dont elle est remplie ne lui permettent pas de la supprimer et de la retarder.
Au reste, elle renferme plusieurs opinions qu'il ne partage pas, et c'est pour cela même qu'il la publie. Ce qu'on y dit de Locke et des idées innées mériterait surtout un long examen. Mais ce qu'on y ajoute sur l'opinion des Anglais, à l'égard de ce même Locke, est de toute vérité. De plus, Mme de Staël est traitée avec tous les égards qu'elle mérite, et c'est la dernière fois qu'il en sera question dans ce journal.
Il est facile de s'en convaincre : cette note et la lettre de Fontanes à Lucien se servent de preuve l'une à l'autre ; elles infirment l'appréciation de l'éminent critique.
Les ennemis ne manquaient pas à Fontanes : jacobins qui voyaient en lui l'un des chefs de la réaction; philosophes qui lui attribuaient en partie le réveil des idées religieuses; rivaux littéraires qu'offusquait l'autorité croissante de ses jugements. Menacé dans les feuilles publiques, Fontanes prit conseil de ses intérêts qui se trouvaient d'accord avec l'intérêt général. Il fit avec décision ce qu'inspire l'âge viril, d'après le i poète de la raison » :
L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage,
Se pousse auprès des grands, s'intrigue, se ménage,
Contre les coups du sort songe à se maintenir,
Et loin dans le présent regarde l'avenir.
Lorsqu'il fit cela, le choix politique n'était pas sans dignité, parce qu'il n'était pas sans danger. Quels lendemains attendaient, peut-être, celui que Fructidor avait proscrit?
Monarchiste de vieille date, voire à travers la période révolutionnaire, il était conséquent avec lui-même, en se portant du côté du seul pouvoir possible en ce moment, - « du pouvoir unique et permanent qui convient seul aux grands États; c'était son expression.
Sainte-Beuve n'est pas plus exact quand il reproche à Chateaubriand d'avoir manqué de courtoisie et de convenance envers Mme de Staël.
« Chateaubriand débuta dans la publicité en brisant une lance, assez peu courtoise, il faut le dire, contre Mme de Staël que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du moment. Il y a des passages qu'on relit par deux fois, tant ils semblent singuliers à force de personnalités blessantes et de malignes insinuations de la part d'un chevalier, d'un preux s'adressant à une femme : « En amour, disait-il ironiquement, Mme de Staël a commenté Phèdre, et l'on voit, par la leçon du scoliaste, qu'il a parfaitement entendu son texte... »
Mme de Staël se plaignit encore, mais non du propos mondain que relève Sainte-Beuve. A cette date, en ce prolongement du xvue siècle, ces choses ne détonnaient pas. Le lecteur souriait, fût-il & le scoliaste »; et Mme de Staël plus que d'autres, elle qui plaisantait tout haut, à l'apparition du Génie du Christianisme, sur le chapitre de la Virginité.
Dans les Portraits de femmes, Sainte-Beuve avait émis une appréciation plus équitable. L'accord avec la note du Mercure est absolu : « Le jeune auteur, au milieu de la plus parfaite politesse, et d'hommages fréquents à l'imagination de celle qu'il combat, y prend position contre le système et les principes proposés par elle. › - « La plus parfaite politesse », disait donc Sainte-Beuve, en 1835. - « Tous les égards qu'elle mérite » portait la note qui passa sous les yeux de l'intéressée. - « Réfutation admirative et polie, qui rendait hommage à Mme de Staël, sans partager toutes ses opinions »; c'est le résumé de Villemain.
« Mme de Staël désira connaître l'auteur de la lettre du Mercure, et ce premier exploit de polémique devint ainsi l'origine d'une liaison entre les deux génies dont nous sommes habitués à unir les noms et la gloire1. »
(1) Sainte-Beuve. ↩
Atala parut au printemps de 1801. Sainte-Beuve, après s'être livré à une longue étude sur ce poème (étude pleine de délicatesse et de charme, bien qu'un peu sévère), empruntait la conclusion à une lettre de Joubert, « le plus délicat des juges et des amis v. La critique de Marmontel et de La Harpe est dépassée; elle n'eût pas suffi pour pénétrer cette œuvre, de création nouvelle, pour la saisir et la démêler dans ses mystères. Joubert écrivait donc, le 6 mars 1801, à Mme de Beaumont, qui mettait au succès de l'auteur tout l'intérêt et toute l'anxiété qu'y pouvait apporter ce cœur de femme le plus dévoué et le plus aimant : « Je ne partage pas vos » craintes; car ce qui est beau ne peut manquer de plaire; et » il y a dans cet ouvrage une Vénus, céleste pour les uns, » terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous... Le » livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est i passé. Il réussira, parce qu'il est de l'Enchanteur... Au i surplus, eût-il cent mille défauts, il a tant de beautés qu'il › réussira. Voilà mon mot. » Le mot de Joubert est aussi celui de la postérité. » - « Critique, raillerie, louange, tout en définitive grossissait la vogue, et le succès d'Atala fut prodigieux. Déchirée par les uns, dévorée par les autres, elle occupait l'attention publique qui, pour la première fois depuis douze ans, avait loisir de se reporter aux choses littéraires1. » Quatorze traductions firent connaître dans toute l'Europe l'œuvre et le nom de Chateaubriand. Fontanes avait annoncé le livre, dans le Mercure du 16 germinal : « L'auteur est le même dont on a déjà parlé plus d'une fois, en annonçant son grand travail sur les beautés morales et poétiques du christianisme. Celui qui écrit l'aime depuis douze ans, et il l'a retrouvé, d'une manière inattendue, dans des jours d'exil et de malheur; mais il ne croit pas que les illusions de l'amitié se mêlent à ses jugements. »
(1) Chateaubriand et son groupe. - La Harpe avait manifesté l'intention de prendre la défense d'Atala. Ayant entendu parler de son dessein, Chateaubriand le fit prier de ne point répondre à la critique de l'abbé Morellet, - que Voltaire appelait Mords-les. ↩
Stimulé par le succès, Chateaubriand s'absorba dans la correction du Génie du Christianisme. Mme de Beaumont lui offrit de venir achever son ouvrage dans la solitude d'une maison de campagne qu'elle avait louée à Savigny-sur-Orge : douce retraite silencieuse, dans un pays riant, entouré de vallées. La maison était adossée à un coteau de vignes, et avait en face le parc de Savigny, terminé par un rideau de bois et traversé par la petite rivière de l'Orge. Sur la gauche s'étendait la plaine de Viry jusqu'aux fontaines de Juvisy. Ils en prirent possession le 22 mai 1801. A peine arrivés, Mme de Beaumont était impatiente de donner de leurs nouvelles à Joubert, et il lui semblait qu'il devait être curieux surtout du solitaire: « Ce matin (23 mai), le sauvage m'a lu la première partie du premier volume en m'indiquant les changements qu'il doit faire. En vérité, je lui souhaite des critiques plus froids et plus éclairés que moi; car je ne suis pas sortie du ravissement et suis beaucoup moins sévère que lui... Je vous répète que le pays est charmant et que nous vous attendons avec une extrême impatience. »
Joubert et Mme de Beaumont échangèrent, pendant ce dernier travail, des lettres qui seraient à relire. Comme pour Atala, Joubert jugeait à l'avance. Il faisait la critique littéraire la plus fine, la plus subtile, la plus substantielle, et la plus vraie, non seulement du livre, mais du génie de l'auteur. Et les réponses de Mme de Beaumont sont dignes de ces belles pages par le naturel, la délicatesse, la grâce toute féminine des confidences, l'admirable rectitude du jugement. Il y est question d'une visite de Fontanes à Savigny, et « des terribles querelles faites au pauvre solitaire avec un tourbillon de ce monde, Mme de Staël ». Chateaubriand s'est souvenu : « Je me rappellerai éternellement quelques soirées passées dans cet abri de l'amitié : nous nous réunissions, au retour de la promenade, auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un gazon dans le potager. Mme Joubert, Mme de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc; le fils de Mme Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse. M. Joubert se promenait à l'écart dans une salle'e sablée; deux chiens de garde et une chatte se jouaient autour de nous tandis que des pigeons roucoulaient sur le bord du toit. Quel bonheur pour un homme nouvellement débarqué de l'exil !... C'était ordinairement dans ces soirées que mes amis me faisaient parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint qu'alors les déserts du Nouveau-Monde1.i
(1) J'ai lu, dans le Gaulois du 21 septembre 1802, un charmant article de M. Adolphe Brisson, sous le titre la Maison de Pauline. C'est le récit d'un poétique pèlerinage à la maison de Savigny. Les passages qui suivent sont de nature à intéresser le lecteur : « .. Nous y voici. Un long mur dans une route déserte. Au dessus du mur, de grands arbres parmi lesquels un saule pleureur dont les branches s'enchevêtrent autour des barreaux rouillés de la grille et du portail. Nous secouons une chaîne à demi brisée. Aux gémissements de la cloche, des pas résonnent sur le sable de l'allée. Le gardien paraît, écoute notre requête, et daigne, après un moment d'hésitation, nous laisser pénétrer dans le sanctuaire. i Devant nous s'étendent un bois touffu, de vertes pelouses, un vaste jardin planté de tilleuls et de chênes centenaires. Au centre du jardins'épanouit un bassin de forme régulière rempli d'une eau verdâtre sur laquelle flottent, immobiles, des feuilles de nénuphars. Le granit du bassin, rongé par le lierre, se désagrège et s'effrite. Tout autour, poussent des gazons épais et des arbustes sauvages qui dissimulent sous leurs frondaisons les débris chancelants d'un banc de bois, jadis peint en vert. » Soudain, la maison surgit à nos yeux ; elle est d'apparence toute modeste et ne ressemble, ni de près ni de loin, à un château. Elle se compose d'un seul corps de bâtiment rectangulaire, élevé d'un étage et surmonté d'un toit en ardoises. La principale entrée est précédée d'un petit perron qui supporte un balcon en fer forgé. » Les fenêtres sont fermées; les murailles se lézardent, les piliers du perron fléchissent sous le poids des ans. De tout cela, de ce logis délaissé, de cette pièce d'eau croupissante, de ces sombres plates-bandes, de ce parc humide et silencieux, s'exhale comme une impression de désolation et de tristesse, celle que l'on éprouve lorsqu'on franchit le seuil d'une chambre mortuaire, ou lorsqu'on visite les tombes abandonnées... » Je me remémorais ces événements lointains, pendant que le jardinier ouvrait devant moi les diverses pièces de l'antique habitation. En traversant la salle à manger, je cherchais des yeux la place qu'avait occupée l'auteur des Martyrs; en parcourant le salon à parquet de chêne losange, il me semblait entendre comme un murmure de voix éteintes; là, sans doute, au coin de la cheminée, s'étaient assis la triste Lucile et le fidèle Joubert ; à cette fenêtre, Chateaubriand s'était accoudé près de son amie, et ils avaient passé de longues soirées à deviser, en regardant les étoiles... » Et montant au premier étage, j'interrogeais les murs, les couloirs déserts, les degrés descellés du vieil escalier de pierre. Où se trouvait la chambre du grand homme? Dans quelle pièce relisait-il les pages troublantes de René? Dans quelle alcôve reposait Mme de Beaumont, pendant que l'écrivain, courbé sur sa tâche, voyait luire l'aurore à sa table de travail ?..• i En redescendant, j'avise devant le perron un plant de rosiers sauvages, poussés en ce lieu comme au hasard. Une pensée me vient et j'interroge mon guide : » - Dites-moi, mon ami, est-ce que ces rosiers sont très anciens ? » - Oh ! oui, monsieur, répond-il en souriant; ils sont bien âgés de cent ans ! » Cent ans !... Je me penche vers le frêle arbuste et je cueille une rose blanche, - la sœur peut-être de celles que Mme de Beaumont et Chateaubriand effeuillèrent dans leurs doigts !..: » ↩
M. de Chateaubriand travaille comme un nègre ›, écrivait à Joubert madame de Beaumont.
Il « touche enfin au bout de son travail » ; « le grand . moment approche » : c'est l'auteur du Génie du Christianisme qui l'annonce à Fontanes. Voici deux billets de lui, coup sur coup. A la proximité des dates, on devine un croissant besoin d'expansion ; comme aussi, malgré l'invétérée tristesse qui le reprend, on reconnaît, à la fermeté du ton, une assurance fière et sûre de sa force.
On aime, à la veille du grand combat, à lui entendre dire avec calme : « Tout ira bien. ›