Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La lettre qu'on vient de lire est des plus curieuses. Avez-vous remarqué le ton? C'est le « bon enfant » qui parle, le bon garçon, l'intime ami, dans une de ses meilleures passes. Il effleure mille sujets, et avec quelle légèreté, quelles nuances aimables, quel sans-façon ! Le & jeune homme v serait Bonaparte. Le bénédictin n'est autre que l'apologiste. L' enfant , Christine de Fontanes. La grande voyageuse, Mme Bacciochi, sœur du premier Consul.
Et la lettre décachetée ?
Je crois surprendre, dans cette lettre arrivée par la poste toute décachetée, et qui fait peine si F... l'a vue, les premières relations de Mme de Custine avec Chateaubriand.
Dans le livre de M. Bardoux, elles ne débutent qu'en avril ou mai 1803.
F... ne peut être que Fouché. C'est lui, en sa qualité de ministre de la police, et lui seul, qui aura pu voir cette lettre, si même ce n'est pas lui qui l'avait ouverte; car une lettre mise à la poste, et contenant d'indiscrètes bontés, et de nature à intéresser Fouché, avait dû être cachetée avec soin. Or, Fouché, surtout depuis 17991, était le protecteur actif, l'admirateur passionné, le grand ami de l'héroïque veuve du marquis de Custine, — de la a reine des roses .
(1) Ministre de la police générale le 20 juillet 1799. ↩
Les historiens de Mme de Custine devront, ce me semble, faire remonter à cette lettre le début des relations avec Chateaubriand, début qui leur avait échappé : curieux point de départ, couvert et paré de mystère.
Les avances de la noble dame auront été de celles que Chateaubriand, à cette date des Mémoires, présente ainsi : « Ces dangers s'accrurent à l'apparition du Génie du Christianisme, et à ma démission pour la mort du duc d'Enghien. Alors vinrent se presser autour de moi, avec les jeunes femmes qui pleurent aux romans, la foule des chrétiennes, et ces autres nobles enthousiastes dont une action d'honneur fait palpiter le sein : j'étais enseveli sous un amas de billets parfumés; si ces billets n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. »
Et, à propos de longue chevelure, on pourrait rapprocher de ces derniers mots, à condition de n'en rien conclure de précis, et seulement à titre de curiosité, ou, tout au plus, de vague indice, ces autres passages des Mémoires :
« Mme de Custine avait été célèbre au tribunal révolutionnaire par sa longue chevelure. »
« J'étais appelé dans les châteaux qu'on rebâtissait. Parmi les abeilles qui composaient leur ruche, était la marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang... J'ai vu celle qui affronta l'échafaud du plus grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, etc. »
Deux ans plus tard, sous la date du per avril 1804, Chateaubriand écrivait à Mme de Custine : « Je ne sais où demeure le ministre, mais il est trop connu pour que ses lettres s'égarent. Mais prenez garde à présent, il faut que vos lettres soient adressées particulièrement à F[ouché], et non pas au ministre; car alors vos lettres seraient simplement ouvertes par les commis de la police, comme une affaire de bureau » Plus tard encore, à l'occasion des Martyrs : Le grand ami [Fouché], un homme divin, s et bientôt après : « Le grand ami s'est joué de nous. L'ordre d'attaquer [les Martyrs] vient de lui. »
S'il n'avait point été au Marais, « dans la crainte d'y rencontrer la Philosophie i c'est qu'il l'y avait assez vue en septembre 180I.
Il ne résista pas longtemps aux nouvelles invitations de Mme de la Briche, belle-mère de M. Molé. Les Mémoires d'Outre-Tombe nous le montrent allant au Marais « dans une méchante voiture de louage où il rencontrait Mme de Vintimille et Mme de Fézensac »
La Philosophie lui apparut, caduque et ridée à faire pitié, sous les traits de M. de Saint-Lambert et de Mme d'Houdetot, « représentant l'un et l'autre les opinions et les libertés d'autrefois, soigneusement empaillées et conservées. C'était le xvie siècle, expiré et marié à sa manière. » - « La société de Mme d'Houdetot, de Diderot, de Saint-Lambert, de Rousseau, de Grimm, de Mme d'Épinay, m'a rendu la vallée de Montmorency insupportable..... quoique, sous le rapport des faits, je sois bien aise qu'une relique des temps voltairiens soit tombée sous mes yeux. »
Chateaubriand vit donc au Marais celle à qui Rousseau prétend avoir écrit des lettres plus brûlantes que dans la Nouvelle Héloïse.
La vénérable relique dut exprimer le désir de lire le Génie du Christianisme. L'apologiste s'exécuta sans trop d'empressement. Le cœur n'y était pas : le ton du billet d'envoi, bien que très poli, est tout ce qui se peut imaginer de plus froid. L'original est sous mes yeux. En le transcrivant, je respecte l'orthographe du nom de la destinataire : il est écrit avec une incroyable négligence; le désir de plaire fait totalement défaut.