Chapitre XI. Publication des « Martyrs » (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
De Lyon, où Chateaubriand comptait de chauds admirateurs, une autre voix s'éleva pour louer les Martyrs. M. Déplace, à qui l'on devait déjà un Examen du Génie du Christianisme, - à qui Joseph de Maistre témoignera une confiance absolue, - publia dans le Bulletin de Lyon une longue série d'articles très savants, très judicieux, un peu trop uniformément solennels.
Le premier parut sous la date du 13 mai 1809. A part le blâme infligé à l'épisode de Velléda, le chantre de Cymodocée fut très satisfait de cette réponse. Il prouva le plaisir qu'elle lui avait fait, en la citant, à plusieurs reprises, dans sa propre réponse aux sarcasmes d'Hoffmann.
De Lyon encore, avaient dû arriver à l'auteur des Martyrs des lettres enthousiastes, et tout d'abord de l'abbé de Bonnevie. Ballanche, non plus, ne dut pas être en retard : « Le nom de Cymodocée réveillait, en son imagination émue, l'ineffable douceur de ses soupirs (Légers vaisseaux de l'Ausonie, etc.) »
Sainte-Beuve assure que Ballanche jeune et resté adolescent ne pouvait prononcer tout haut ce simple nom sans verser des larmes. Et il ajoute : « Générations d'aujourd'hui, ne sauriez-vous plus comprendre cela ?»
Pendant les mois de mai, juin et juillet, les témoignages d'affection et d'admiration affluèrent à la Vallée. Il n'y a plus trace de tristesse dans la lettre que Mme de Chateaubriand écrit à M. de Clausel :
Vous savez la part que je prends à tout ce qui vous touche. Je suis désolée que la santé de Madame de Clausel vous donne encore de l'inquiétude; mais j'espère que les eaux vont achever sa guérison et que vous pourrez revenir à Paris avant la fin de septembre. Songez, mon cher, que vous avez besoin de l'Université et que l'Université a besoin de vous : tous ses membres futurs vous attendent comme des gens qui seront enchantés de vous voir siéger au milieu d'eux, - d'où vous pourrez encore venir siéger, crier, disputer et dogmatiser à nos petites soirées que nous espérons rétablir cet hiver.
A présent que je sais votre adresse, je vais me mettre à vous écrire de longs bavardages; mais, pour aujourd'hui, je ne vous donnerai que ce petit signe de vie, parce qu'en effet je vis à peine, tant je suis accablée par une de mes grandes migraines.
Nous sommes depuis trois semaines à Méréville, où nous resterons jusqu'au rer septembre que nous irons rêver avec le grand rêveur, sur les bords de l'Yonne.
Au lieu d'aller rêver à Villeneuve-sur-Yonne chez Joubert, Chateaubriand revint s'enfermer à la Vallée, et s'y remit au travail.
« Quelques amis me consolaient , dit-il dans les Mémoires d'Outre-Tombe.
En attendant les « petites soirées » que M. et Mme de Chateaubriand « espéraient rétablir cet hiver , ses amis le visitaient fréquemment dans son ermitage.
Ils étaient là, sans aucun doute, le 4 octobre 1809, fidèles au rendez-vous de la Saint-François; et ce fut peut-être alors qu'ils le décidèrent à réfuter les critiques dirigées contre les Martyrs :
J'ai écrit ces notes avec une grande répugnance et seulement pour obéir au conseil de mes amis. Ils m'ont représenté que beaucoup de lecteurs, étrangers au langage de l'antiquité, avaient besoin d'une espèce d'explication pour lire les Martyrs; que c'était l'unique moyen de faire tomber une foule de critiques. J'ai cédé à ces raisons, mais j'aurais mieux aimé que l'avenir, s'il y a un avenir pour moi, se fût chargé des commentaires...
Je me plais à le supposer : Fontanes avait réservé à l'intimité de ce jour la première lecture de ses stances : « Le Tasse errant de ville en ville , - « stances célèbres qu'il retoucha jusqu'à la fin de sa vie1 ». Écrivant huit jours avant la Saint-François, à une dame qui devait être de son bord, Chateaubriand parle des Martyrs, nomme Fontanes, et ne fait aucune allusion à ses vers. Apparemment, c'est qu'il ne les connaissait pas à cette date. Et, d'autre part, on ne peut supposer que l'auteur en ait fait mystère à son ami jusqu'au jour de la publication. Il a dû lui lire cette pièce avant de l'imprimer. Or, quelle meilleure occasion pour cette aimable surprise, que le jour des compliments et des souhaits? Ce fut son bouquet de fête, le 4 octobre 1809.
(1) Sainte Beuve. ↩