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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre XII. Les amis, l'empereur et l'institut (suite)

Chapitre XII. Les amis, l'empereur et l'institut (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 10 min de lecture · p. 462–468 · chapitre 137 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le billet cite inexactement noms et titre d'ouvrage. Quelques erreurs sont rectifiées dans l'Itinéraire :

« Bélidor », et non « Pélidor ». Et à propos d'Appien : « Rollin, qui le suit en y mêlant peut-être mal à propos l'autorité de Strabon, m'épargnera la peine d'une traduction. »

Madame de Chateaubriand à M. de Clausel.

Ce 31 mai [1810].

Nous partons sans vous voir. Nous allons passer un grand mois chez le tuteur de nos neveux, et avec nos neveux, qui sont aimables et les meilleurs enfants du monde. Je suis désolée de partir sans avoir pu bavarder avec vous. Écrivez-moi au moins, vous n'êtes plus enseveli au fond de vos montagnes, pour qu'on vous permette de ne pas donner signe de vie.

Vous qui connaissez tous les prêtres, faits et à faire, ne pourriez-vous pas, mon cher ami, m'indiquer un excellent précepteur? C'est pour le fils de Madame de Villeneuve, fille de M. de Ségur. En rendant un fort grand service à Madame de Villeneuve, vous en rendriez un égal à la personne que vous placeriez auprès d'elle; c'est une femme parfaite et une sainte. Répondez-moi sur cet article. Madame de Villeneuve sera à la campagne avec moi, et je serais bien aise de pouvoir lui donner au moins de l'espérance; elle ne peut agir elle-même, car elle est mourante de la poitrine.

Voici mon adresse : A Verneuil, par Meulan (Seine-et-Oise).

Adieu, vous savez comme M. de Chateaubriand et moi vous aimons, et comme nous comptons l'un et l'autre sur votre amitié (1).

Dansle courant de l'été nous fûmes, comme de coutume, passer quelques jours à Méréville, ensuite à Verneuil, chez M. de Tocqueville, d'où nous allâmes au Mesnil chez Madame de Rosambo; cette vie de château était fort agréable et fort à la mode sous Bonaparte : une partie de la société, celle qui n'allait point à la nouvelle cour, passait neuf mois de l'année à la campagne (2).

Un visiteur fort inattendu se présenta à la Vallée, pendant qu'ils allaient ainsi de château en château. Lisons le joli récit de Mme de Chateaubriand :

Nous étions absents. Notre jardinier de la Vallée reçut une singulière visite. Voici ce qu'il nous raconta à notre retour :

« Un monsieur, pas trop élégant, vint un jour me demander à voir la maison. Il avait avec lui un autre monsieur, grand et beau, et qui était bien mieux habillé; cependant il n'était pas le maître; car pendant que le premier postillonnait dans le jardin, celui-ci ne

(1) Orig. autog.

(2) Madame de Chateaubriand.

s'approchait de lui que lorsqu'il l'appelait. Le petit homme allait si vite que nous ne pouvions pas le suivre. Quand il fut près de la tour, il se mit à croiser les bras et à regarder la belle vue.

» Monsieur, il n'en pouvait pas revenir; car il dit à son camarade :

« Chateaubriand n'est pas trop malheureux; je me plairais » fort ici. s

» Ensuite il monta dans la tour, et il me dit que je pouvais m'en aller, parce qu'il voulait se promener encore. Ils firent plusieurs fois le tour du jardin, et, en sortant, ils me donnèrent deux cents francs pour ma peine.

iMa foi ! monsieur, j'ai pensé que c'était Bonaparte.

» Le soir, en allant fermer la tour, j'ai trouvé au bas une branche de laurier piquée dans un peu de terre fraîchement remuée. J'ai trouvé un gant de peau jaune tout neuf que j'ai gardé. »

Effectivement, Benjamin nous apporta ce gant, que nous avons longtemps conservé.

Aux approches de l'automne (1810) l'Itinéraire était terminé. Les amis furent encore appelés à critiquer et à juger. Les uns après les autres, au fur et à mesure des confidences littéraires, ils ne surent qu'applaudir.

Le banquet du 4 octobre fournit au groupe réuni l'occasion de renouveler les applaudissements et les souhaits. Joubert manquait. Inspecteur général, il courait les chemins depuis le 11 septembre; lui-même l'écrivit à l'abbé de Bonnevie, dans une lettre qui nous apprend que le k cher abbé était, à cette époque, proviseur du lycée de Lyon. La protection de Fontanes avait atteint le groupe entier sans exception.

Sur le front joyeux de l'ami fêté, de temps en temps passait une ombre. L'homme des souvenirs et des anniversaires ne pouvait pas ne pas se rappeler que pareilles assurances, à pareil jour, lui avaient été prodiguées par les mêmes, au sujet des Martyrs. Ils oubliaient donc la censure! Est-ce qu'il ne faudrait pas encore subir les délais de cet examen, l'humiliation de ce placet, les injures des critiques vendus?

On le pressa et supplia de montrer quelque déférence envers Messieurs les censeurs.

Bientôt se répandit une nouvelle de nature à redoubler les inquiétudes de Chateaubriand. Toute précaution prise et toute rature effectuée, après épuration et approbation, - après mutilation par les censeurs impériaux, l'Allemagne de Mme de Staël, tirée à dix mille exemplaires, était condamnée au pilon.

Quand il s'agissait de livres, on ne savait plus, à cette époque, ce qu'il fallait craindre ou espérer. Le décret, daté de 1810, qui organisait plus en détail la censure préalable de tous les manuscrits, avait ajouté, par un article final, que « lorsque les censeurs auraient examiné un ouvrage et permis sa publication, les libraires seraient en effet autorisés à le faire imprimer, mais que le ministre de la police aurait encore le droit de le supprimer tout entier, s'il le jugeait convenable ».

Une lettre inédite de Madame de Staël va nous révéler, par analogie, quelque chose de l'attente inquiète où fut l'auteur de l'Itinéraire pendant l'examen des censeurs.

Madame de Staël à Madame de Barante [?].

Ce 24 septembre [1810]. Blois.

J'attendis pour vous écrire, ma chère, que je vous susse arrivée à Genève; vous me l'apprenez avec une lettre, la plus aimable du monde. Je ne sais comment vous faites, mais de quelque lieu que vous écriviez, votre lettre a l'intérêt des nouvelles1 de Paris.

(1) Il y a une rature ici, et c'est la seule : a des nouvelles v, pour corriger « une lettre », ce qui constituait une répétition. Chateaubriand n'aurait pas fait cette correction : ses lettres sont généralement sans rature; sa plume, pour la correspondance, a la bride sur le cou. ↩

Je ne suis guère plus avancée que quand je vous ai vue. Cependant j'espère que tout va se décider. Mon ouvrage est fini. Les deux premiers volumes sont censurés, et j'attends le troisième. Je compte donc partir les premiers jours d'octobre pour Nantes. Là j'attendrai l'effet de mon livre, et je partirai de là soit pour Rouen, soit pour Morlaix. Vous comprenez pourquoi je choisis Nantes. J'y apercevrai quelquefois Prosper2 et depuis quatre mois je ne l'ai vu. Les adieux me déchirèrent le cœur, mais j'en avais plus peur encore à Saumur, lorsque nous n'avions que deux jours pour abîmer six années. J'écris à l'Empereur, en lui envoyant mon livre. Si j'obtenais seulement dix lieues, je resterais; mais si je n'obtiens rien, je partirai. Voilà ma décision.

(2) M. de Barante, préfet de la Loire-Inférieure. ↩

Écrivez-moi sous l'adresse de Prosper : il saura où je serai; il saura ce que je suis devenue. Mes dernières paroles sur la terre de France seront pour lui.

Il y a ici la même société qu'à Chaumont, et de plus M. de Montmorency, qui est tout, vous le savez. Notre hôte, M. de Salaberry, l'ami de M. de Méréville, est fort aimable. C'est un Vendéen, avec un caractère du moyen âge : tout français, tout généreux, tout vif, tout triste, tout gai. Nous voyons plus de monde ici qu'à Chaumont, et la vie y est douce, mais tout va finir. Je vais passer demain deux jours chez M. de Montmorency; Mme Récamier part demain. Voilà tout le journal sans intérêt de notre vie. Pendant ce temps, vous avez des impératrices, et tout le monde passé se retire chez vous. Si j'avais cru que cette impératrice pût me voir familièrement, j'aurais beaucoup regretté de n'être pas à Cop[pet], mais je ne crois pas que ce que je désire serait arrivé.

Si M. de Barante était indiscret comme moi, il lui aurait fait bien des questions sur le sentiment; mais je ne crois pas qu'il m'ait à cet égard remplacée.

Dites mille tendresses en mon nom, et embrassez Sophie pour moi. Je n'ose pas vous en dire autant pour son père1.

Mon Dieu ! que j'aurais du plaisir à vous revoir tous les trois2.

(2) Orig. autog. - Mme Récamier était partie, lorsque la mise au pilon de l'Allemagne fut décrétée. Mme de Staël l'en informa aussitôt. « Chère amie, je suis tombée dans un état de tristesse affreuse... Voilà six ans de peines et d'études et de voyages à peu près perdus. Et vous représentez-vous la bizarrerie de cette affaire? Ce sont les deux premiers volumes déjà censurés qui ont été saisis, et M. Portalis ne savait pas plus que moi cette aventure. Ainsi l'on me renvoie de quarante lieues parce que j'ai écrit un livre qui a été approuvé par les censeurs de l'Empereur. » ↩

Espoir déçu ! Le livre fut saisi, et l'illustre persécutée a renvoyée de quarante lieues ».

Chateaubriand, déjà traité en suspect, sera-t-il victime d'une semblable persécution? L'Itinéraire subira-t-il le sort de l'Allemagne? Et, ș'il échappe au pilon, sera-t-il attaqué et ridiculisé, comme les Martyrs, par ordre de la police? Un nouvel exil, plus rigoureux que le premier, chassera-t-il l'auteur, à quarante lieues de Paris, loin de sa chère Vallée? Atteint doublement, et odieusement, soit dans son amour-propre, soit dans ses intérêts, ne s'emportera-t-il pas à des actes de colère, à des représailles de folie contre le despote? Et alors l'Empereur n'exécutera-t-il pas la menace préférée en 1808 : « Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries » ?

Autant de questions que devait se poser avec terreur le groupe des amis.

L'assurance de Fontanes, prophétisant en beaux vers le retour du succès, lui venait de son admiration sincère. Peut-être aussi s'inspirait-elle de certains indices surpris au cours de ses conversations avec l'Empereur.

(1) M. de Barante père, préfet de Genève. ↩

Grâce aux influences que nous connaissons, grâce également au goût du Maître pour le génie de Chateaubriand, l'hostilité de la presse gouvernementale tomba soudain; et le public lettré, abandonné à lui-même, se remit à manifester la plus vive admiration pour les œuvres du grand écrivain.

L'incident des Prix décennaux « vint en aide à cette reprise de la faveur publique »

Au milieu de ce concours « si vaste et si divers », l'Institut affecta d'ignorer « le premier et le plus éclatant ouvrage du dix-neuvième siècle commençant1 « Les motifs de cette exclusion transpirèrent : au fond, c'était la sournoise revanche des philosophes et des révolutionnaires ligués contre l'auteur du Génie du Christianisme.

(1) Villemain. ↩

Napoléon intervint. Le 9 décembre 1810, une lettre du ministre de l'intérieur au directeur de la langue et de la littérature françaises s'exprimait en ces termes : « Sa Majesté, Monsieur le comte, désire connaître pourquoi l'Institut n'a pas fait mention, dans son rapport, à l'occasion du dixième ou onzième grand prix, du Génie du Christianisme, ouvrage dont on a beaucoup parlé, et qui est à la septième ou huitième édition. Je vous prie de vouloir convoquer la classe, pour qu'elle indique les motifs qui l'ont déterminée à garder le silence sur cet ouvrage. »

Villemain détaille cette affaire en un récit très documenté et fort piquant. C'est dans son livre qu'il faut lire les résistances de l'Institut et les instances du ministre.

L'Institut résista jusqu'au bout; mais avec quelle perfidie servile on s'appliquait à flatter le Maître en lui résistant !

Les « motifs »? - « L'irrévérence de l'auteur envers la Révolution... sa froideur pour l'Empire... les éloges décernés au Souverain Pontife, alors que cet auteur n'a encore parlé nulle part de la bienveillance et de la bonté du monarque qui lui a rendu sa patrie, et lui a permis la célébrité, en attendant qu'il obtînt la gloire. »

Permis la célébrité! L'expression rappelait à Villemain ces temps dont Tacite a immortalisé la honte.

Je néglige de bien curieux détails. On les trouverait dans les Observations critiques sur l'ouvrage intitulé Génie du Christianisme1, et dans deux articles de Charles Nodier, qui en sont la spirituelle contre-partie2.

(1) 231 pages, 1817. - Imprimerie d'Ange Clô. - A Paris, chez Maradan, libraire, rue Guénégaud, n° g. ↩

(2) Journal des Débats, 1820. ↩

Il me suffit d'avoir signalé les rancunes de l'Institut et l'intervention bienveillante de l'Empereur, à la fin de l'année 1810. Serait-il excessif de voir, dans cette bienveillance du maître, une confirmation de sa récente visite à la Vallée aux Loups?

Je pense que Chateaubriand dut céder aux prières amies quand il salua, dans l'Itinéraire, les glorieux souvenirs des armes françaises, et quand, sur la fin, il cita quelques vers d'Esménard, « chef de division des journaux et de la librairie, au ministère de la police générale »

Bientôt, vraisemblablement en novembre 1810, il déposa le manuscrit au bureau du censeur. Juge superbe, ou fonctionnaire peureux, Esménard fit attendre sa décision.