Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux (suite 2)

Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux (suite 2)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 22 min de lecture · p. 235–249 · chapitre 88 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Fontanes parut satisfait de ces raisons, concluantes en effet pour les doctes Sœurs1.

(1) Essai sur la Littérature anglaise. ↩

Si le trait relatif aux femmes de Rome est une sorte d'aveu, la tendance qui s'y révèle ne tint pas longtemps contre l'instinctive habitude de s'isoler. Et puis, ce furent les tracasseries de son supérieur qui l'exaspérèrent. Et enfin, ce fut le dévouement qui le prit tout entier. Fontanes l'avait sermonné. Chateaubriand répondit : « On vous a fait mille contes ridicules. Je ne vois personne, et surtout point d'Italiennes... Je passe mes jours et mes nuits en larmes auprès de notre amie mourante. »

Prenons le mot désir au sens illimité que lui restitue M. de Vogüé2. Ce n'est pas non plus ce désir qui serait distinctif en Chateaubriand. Ainsi désire chacun de nous. Mais le degré d'âpre et orageuse passion où montait ce désir, quel qu'en fût l'objet.

(2) Dans un très bel article de la Revue des Déux Mondes, 15 mars 1802. ↩

Ce qui est vraiment spécial et définit l'homme, c'est le souvenir; ou, si l'on veut, c'est le désir d'avoir été ceci, d'avoir possédé cela : « Il ne manquait aux aventures de ma vie politique, que d'être en relations avec un Souverain Pontife. Cela complète ma carrière3. »

(3) Lettre du 30 janvier 1820. ↩

Le souvenir lui est plus précieux que la jouissance; ou plutôt, sa vraie jouissance, c'est de composer sa vie à la façon d'une épopée; c'est d'ajouter un brillant épisode aux phases diverses de sa très poétique carrière ; c'est de rêver des choses vécues et de « vivre de son intérieur » ; c'est de se souvenir.

« Montaigne dit que les hommes vont béant aux choses futures; j'ai la manie de béer aux choses passées. »

Tout jeune, il le déclarait dans l'Essai : « Le cœur se replie sur lui-même. Il forme le projet de vivre uniquement avec ses souvenirs. »

Il écrivait en mars 1801 : « Les souvenirs sont comme les échos des passions, et les sons qu'ils répètent prennent, par l'éloignement, quelque chose de vague et de mélancolique qui les rend plus séduisants que les accents des passions mêmes. » - & Les plus belles choses qu'un auteur puisse mettre dans un livre sont les sentiments qui lui viennent par réminiscence des premiers jours de sa jeunesse. »

Jeune encore, en 1803, il pensait aux Mémoires de sa vie; il en traçait une rapide esquisse.

Jouissance, heure qui passe, minute qui fuit, déception, néant !

Souvenir, jouissance idéale plus réelle que la réalité! jouissance éternisée dans les délices du rêve !

Rompre avec les réalités, ce n'est rien , écrivait Chateaubriand, « mais avec les souvenirs ! Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalités dans T'homme. »

« Toujours regretter ce qu'il a perdu, toujours s'égarer dans les souvenirs, toujours marcher vers la tombe en pleurant et en s'isolant : c'est l'homme. » C'est surtout l'homme que fut Chateaubriand.

Il s'est défini « songe sans fin ». A ce songe, qui fut sa vie, il fallait du passé, du lointain. Il aime, surtout quand il est séparé, ou qu'il a perdu. Ou plutôt, c'est alors seulement qu'il savoure la douceur d'aimer; c'est alors qu'il s'abandonne sans réserve à la fréquentation de tous les instants. Il l'a dit avec une vibration d'accent qui remue le cœur : « Personne ne se crée comme moi une société réelle en invoquant des ombres. C'est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie réelle. Des personnes même dont je ne me suis jamais occupé, si elles meurent, envahissent ma mémoire : on dirait que nul ne peut devenir mon compagnon, s'il n'a passé à travers la tombe. Où les autres trouvent une éternelle séparation, je trouve une réunion éternelle; qu'un de mes amis s'en aille de la terre, c'est comme s'il venait demeurer à mes foyers; il ne me quitte plus. » A travers les fuyantes perspectives du souvenir, l'objet aimé se transfigure, et cette vision l'émeut. De ce cœur, très noble et très sensible, les larmes montent vite, sous le coup d'une émotion. Elles ne coulent guère devant témoins. Il faut qu'il soit seul pour qu'elles aient libre cours. On se souvient qu'il recommandait dans l'Essai de a cacher ses pleurs ›.

« Mon cher ami, je vous le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous... s - Ma chère cousine, si vous me survivez, agréez la part de reconnaissance et d'affection que je vous lègue ici. Ne croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous : mes yeux, je vous assure, sont pleins de larmes. » - « Je vous embrasse en pleurant : c'est maintenant mon habitude. › - ... Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère... J'ai pleuré et j'ai cru.i

L'émotion ne lui vient pas moins au souvenir des lieux qu'au souvenir des personnes :

« Enfin nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un château féodal (Combourg) montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le soleil couchant,

« J'ai été obligé de m'arrêter : mon cœur battait au point de repousser la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude. »

Les lieux semblent voyager avec moi... s Quelque chose d'analogue se retrouve dans ses rancunes. Car cette haute et forte nature trouvait le secret d'être très généreuse sans être clémente le moins du monde. Caractère ardent et irascible, il ne savait pas pardonner :

« Je resterai ennemi irréconciliable... » - « Je suis singulièrement né : dans le premier moment d'une offense, je la sens à peine. Mais elle se grave dans ma mémoire : son souvenir, au lieu de décroître, s'augmente avec le temps ; il dort dans mon cœur des mois, des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur fais aucun mal; je suis rancunier, je ne suis pas vindicatif »

Ligué avec l'imagination, le souvenir cache un piège sous la douceur de ses émotions et de ses larmes. Idéalisant le passé, il rend insipide et ennuyeuse l'heure présente, de telle sorte que le passé écrase le présent : « La vie détruit la vie. » - Ma mémoire oppose sans cesse mes voyages à mes voyages, montagnes à montagnes, fleuves à fleuves, forêts à forêts, et ma vie détruit ma vie. Même chose m'arrive à l'égard des sociétés et des hommes. »

Par un effet contraire, quelquefois, et trop rarement, le souvenir enveloppe et pénètre d'un rayon la froide nudité du présent; il contribue à le lui rendre moins insupportable : « Pardon de tous ces souvenirs; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire, en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de ce qu'il a de misérable. » Une fois, grâce à Mme Récamier, ce sera le présent qui relèvera le passé. L'exception mérite d'être signalée : « On étend l'affection que l'on ressent sur des jours que l'on a ignorés et que l'on ressuscite. On embellit ce qui fut de ce qui est. »

Que le passé prête au présent, ou le présent au passé, c'est toujours la vie des rêves, toujours le souvenir.

Vivre en soi et vivre de soi, voilà l'instinct et l'habitude. A ce point de vue, rien de plus curieux, de plus significatif, que les toutes premières lignes de prose qu'il ait soumises au public. L'Essai s'ouvre sur cet alinéa :

« Lorsque je quittai la France j'étais jeune : quatre ans de malheurs m'ont vieilli. Depuis quatre ans, retiré à la campagne, sans un ami à consulter, sans une personne qui pût m'entendre, le jour travaillant pour vivre, la nuit écrivant ce que le chagrin et la pensée me dictaient, je suis parvenu à crayonner cet Essai. Je n'en ignore pas les défauts : Si le Mor y revient souvent, c'est que cet ouvrage a d'abord été entrepris pour Mot, et pour moi seul. On y voit presque vartout un malheureux qui cause avec lui-même; dont l'esprit erre de sujets en sujets, de souvenirs en souvenirs; qui n'a point l'intention de faire un livre, mais tient une espèce de journal régulier de ses excursions mentales, un registre de ses sentiments, de ses idées. Le mor se fait remarquer chez tous les auteurs qui, persécutés des hommes, ont passé leur vie loin d'eux. Les solitaires vivent de leur cœur, comme les animaux qui, faute d'aliments extérieurs, se nourrissent de leur propre substance »

Je le répète : ce sont les premières lignes du premier livre de Chateaubriand ; elles projettent une très vive lumière sur la vie intérieure de l'auteur, sur la genèse et la subjectivité de ses œuvres. Elles prouvent que le fameux moi ne fut point causé par l'enivrement d'un succès quelconque, et qu'il procède de la tristesse physique , de l'isolement et du malheur.

Vivre avec soi-même, c'est-à-dire se consulter, s'écouter (au sens des conseils), se juger, serait une plus heureuse formule. Joubert nous avertit qu'elle ne saurait convenir à Chateaubriand :

Il ne songe point à être approuvé, mais à se contenter. Il ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde ou ce qui ne l'est pas. Il n'y a songé de sa vie, et ne veut point le savoir. Il y a plus : comme il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que personne ne s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmer le moins du monde. (Lettre du 21 octobre 1803.)

Vivre en soi et vivre de soi, formule de souffrance et de tristesse, beaucoup plus que de suffisance et d'orgueil :

« Par le poids dont je me sens, je devine le fardeau que je dois être pour les autres. Les esprits de quelque puissance qui se rongent et se retournent sur eux-mêmes sont fatigants. »

« En considérant l'être entier, en pesant le bien et le mal, on serait tenté de désirer tout accident qui porte à l'oubli, comme un moyen d'échapper à soi-même. Un ivrogne heureux est un homme heureux. Religion à part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir senti la vie. »

Et toutefois, l'orgueil s'y rencontre, incontestablement. Mais encore, quel orgueil ?

C'est surtout la « fierté intraitable » qu'il conseillait aux Infortunés : « L'orgueil est la vertu du malheur. »

L'orgueil plat et banal, qui s'enfle ou se ligue avec la fortune, ne fut aucunement le sien. Accessible, obligeant, aimable dans la prospérité, il se redressait avec k fierté s dans l'infortune, prenait des airs de défi à l'encontre de toute puissance hostile, bravait le souverain pouvoir, fût-ce aux dépens de sa liberté ou au péril de sa vie : « S'ils veulent me donner encore un peu plus de gloire, qu'ils me persécutent. Le climat d'Italie m'a guéri de tous mes rhumatismes, et je puis passer à présent quelques mois au cachot sans de grands inconvénients. » - « Mon cher ami, grâce à Dieu, je trouverai partout du pain, mais je ne veux pas manger celui de l'iniquité. »

Rendons hommage à la virilité de ce langage et de ces sentiments. Ainsi parle l'honneur. « L'honneur, idole de sa vie. » La solitude n'est douce au cœur, et bonne conseillère, que si l'on tâche de se retirer du monde avec sa propre estime. C'est ce que faisait Chateaubriand. Il le déclare avec une noble fierté; et, personnifiant l'estime, il ajoute : « Dans la solitude, il faut prendre garde au choix que l'on fait de sa compagne. i De cette compagne-là, il ne se sépara jamais, non plus que de l'estime publique : « Je serai toujours sûr de l'estime publique parce que je ne ferai jamais rien pour la perdre. »

Vouloir être estimé de tous, et d'abord avoir la prétention de s'estimer soi-même, veut-on que ce soit de l'orgueil? Ce fut celui de Chateaubriand.

Il se confond avec la dignité, avec l'honneur. Aussi avait-il le droit d'écrire : « Sans dignité je ne comprends pas la vie. » - « J'aurais pu faire ce que j'aurais voulu, puisque j'étais seul témoin du débat. Mais, de tous les témoins, c'est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir. » - « L'honneur, exaltation de l'âme qui maintient le cœur incorruptible au milieu de la corruption. › - « L'honneur auquel il a tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune. »

Il y a des phrases d'orgueil dans ses préfaces et dans ses Mémoires. Soit ! mais les passages où son génie doute de lui-même, où sa vie se dénigre et s'accuse, sont incomparablement plus nombreux et plus appuyés. Cela va partois a un tel excès que Villemain a cru devoir protester, contre « cette injuste humeur et cette détraction du génie par lui-même ».

Et d'ailleurs, regardez d'un peu près à ce que l'on appelle des phrases d'orgueil, et vous trouverez peut-être que c'est cet orgueil qu'il appelait & la vertu du malheur ›. Orgueil de vaincu et poésie de contraste, plutôt qu'étalage vaniteux du moi.

A part ces cas de représailles, l'orgueil de Chateaubriand est un orgueil « bon enfant ».

Dans le succès, il s'épanche avec gaieté, avec simplicité, avec naïveté même : gaietés folles, simplicités d'enfant, naïvetés aimables. Dans le travail, il doute de soi, consulte, corrige ceci et cela, ne dit jamais : Impossible à moi de mieux faire; il laissera même à certain ami le droit de corriger sans lui. Très peu confiant dans ce qu'il avait écrit, et avant même de consulter, il « raturait et recomposait dix fois la même page. C'est de lui que nous l'avons appris.

D'autres illustres, émules de génie et de gloire, se sont * piqués d'une folle vitesse ›. - Fatuité, cela.

Et tandis que Chateaubriand doute de son propre génie, il n'a pas d'expressions assez vives pour admirer les génies consacrés.

Ce n'est pas lui, vrai père du romantisme, qui se serait insurgé contre les glorieux ancêtres, Corneille, Racine, La Fontaine, Bossuet.

Il citera, dans l'Itinéraire, les beaux vers : « Comment en un plomb vil... ›, et il ajoutera : « La plume tombe des mains. On est honteux de barbouiller encore du papier après qu'un homme a écrit de pareils vers. »

Peut-être le brillant novateur avait-il quelque mérite à parler ainsi, ayant pour familier le maximiste qui disait : « Ceux à qui Racine suffit sont de pauvres âmes et de pauvres esprits : ce sont des âmes et des esprits restés béjaunes et pensionnaires de couvent. »

Chateaubriand a vivait de son intérieur »; ainsi s'explique la fréquence du moi dans ses écrits. Il s'est raconté, analysé, - chanté, si l'on tient au mot. De l'Essai sur les Révolutions à la Vie de Rancé, tous ses ouvrages participent des mémoires, ont même fourni des pages aux Mémoires.

Il était essentiellement l'homme du souvenir.

Orgueil ? égoïsme? Non, fatalité maladive. Car, invinciblement, « il vivait de son intérieur », - « il vivait avec ses souvenirs » Poète, il traduisait, il chantait ses souvenirs.

Qu'est-ce que ces habitudes régulières où l'on a vu qu'il plaçait le bonheur ?

L'habitude, chaîne continue d'actes noués à des actes semblables, c'est le souvenir dans la vie extérieure, comme le souvenir est l'habitude dans la vie théorique des pensées et des affections.

A quoi pensait le père de Chateaubriand, quand sévère et froid, tout le jour, ou, la nuit tombée, lorsque, allant et venant, il effrayait sa femme, ses filles et son fils, de son mutisme obstiné ?

A quoi pensait Lucile quand, « un bras jeté sur la tête comme une statue antique, elle rêvait, immobile et inanimée? Retirée vers son cœur, sa vie ne paraissait plus au dehors, et son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa beauté, elle ressemblait à un génie funèbre » - « J'essayais de la consoler, ajoute Chateaubriand, et l'instant d'après je tombais moi-même dans des désespoirs inexplicables... Formé du même sang, j'étais fait comme elle pour me tourmenter et me détruire ! »

Elle lui écrivait, sœur trop ressemblante : « Quelle pitié que l'attention que je me porte ! »

Et Chênedollé disait en la pleurant : « Ce cœur si vivant a fini par dévorer sa vie. »

Victimes du même mal, le père, Lucile et René s'expliquent mutuellement.

Ils expliquent Julie, - la sainte Mme de Farcy.

Sainteté à part, je retrouve la tendance héréditaire, la marque de famille, et jusqu'à l'immobilité de Lucile dans les pénitences de Julie.

i C'était par un doux sourire qu'elle cherchait à consoler ses amis de l'excès de ses rigueurs, - que le dépérissement graduel de ses forces ne put interrompre.

» Souvent, pendant des froids rigoureux, elle demeurait la nuit fort longtemps prosternée la face contre terre, etc...

» Dans sa soif d'immolation, elle se reprochait des restes de beauté, l'éclat involontaire de son esprit, et elle disait : Il faut que je m'éteigne ! »

La grande ressource de Chateaubriand, prenons le mot dans sa double acception, ce fut le travail, en attendant l'action.

A ce « tempérament très fort » il fallait une exceptionnelle dépense d'activité. Servi par une volonté dont la force égalait celle du tempérament, il lui arrivait souvent de travailler douze et quinze heures de suite. Il travaillait le jour ; il travaillait la nuit : « Lorsque tout repose, entre deux et trois heures du matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre vos fenêtres, peut-être écrivez-vous... » C'est de lui-même que, sous cette forme indirecte, le jeune auteur parlait encore dans l'Essai. « Je travaillais le jour à des traductions, la nuit à l'Essai historique dans lequel je faisais entrer une partie de mes voyages et de mes rêveries » Quand il tenait la plume, une sorte de fièvre le dévorait : « Je ne dors point, je ne mange point, je suis malade, car toutes les fois qu'il m'arrive de me livrer à la muse, je suis un homme perdu1. » Dans la surexcitation du travail, s'il y avait, comme stimulant, le désir et la divination de la gloire, il y avait aussi l'instinct du seul remède contre le mal qui l'étreignait : « Je guéris la lassitude du corps par l'application de l'esprit; l'exercice de ma pensée renouvelle mes forces physiques; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre. »

(1) Lettre du 18 juin 1804. Chateaubriand travaillait aux Martyrs. ↩

Le travail fut pour lui tout à la fois l'oubli et le souvenir de sa tristesse, la fuite et la recherche de soi, puisque, dans tous ses ouvrages, le sujet principal, sous des noms divers, le sujet imposé, c'était lui.

D'autres, atteints du même mal, se racontent perpétuellement, à leurs familiers, en des plaintes vulgaires, aussitôt évanouies.

Lui, dans le commerce ordinaire de la vie, se taisait sur ses souffrances; et ce n'est que dans le recueillement du travail qu'il burinait ses états d'âme, en des écrits immortels.

Entre eux et lui, il y a la différence du génie et la différence des plaintes.

« Pour comprendre ceci, il faut entrer dans son caractère »; ces expressions, et le passage qui suit, sont empruntés aux Mémoires d'Outre-Tombe.

Un esprit de retenue et de solitude intérieure m'empêche de causer de ce qui me touche. Personne ne saurait affirmer sans mentir 'que j'aie raconté ce que la plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de vanité. Sincère et véridique, je manque d'ouverture de cœur; mon âme tend incessamment à se fermer!... Si j'essaie de commencer un récit, soudain l'idée de sa longueur m'épouvante; au bout de quatre paroles, le son de ma voix me devient insupportable, et je me tais. Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant qu'involontaire; si elle n'est pas une fausseté, elle en a l'apparence : elle n'est pas en harmonie avec des natures plus heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naïves, plus abondantes, plus communicatives que la mienne. Souvent elle m'a nui dans les sentiments et dans les affaires, parce que je n'ai jamais pu souffrir les explications, les raccommodements par protestations et éclaircissements, lamentations et pleurs, verbiage et reproches, détails et apologie. Au cas de la famille Ives, le silence obstiné de moi sur moi-même me fut extrêmement fatal.

De ce passage des Mémoires, rapprochons certaine lettre de Joubert à Molé (21 octobre 1803). Il y a concordance parfaite.

Avant de la citer, je demande à présenter quelques observations. Il me semble qu'elles ont leur importance critique.

Pourquoi Sainte-Beuve mène-t-il si grand bruit autour de cette lettre? Il la qualifie de « grande lettre ». « C'est, dit-il, le portrait le plus merveilleux, le plus achevé, de Chateaubriand à toutes les époques. »- « J'ai lu une lettre de M. Joubert à M. Molé. C'est la seule pièce qui puisse le bien faire connaître, tant l'analyse y est fine et subtile comme son objet. J'espère que cette pièce, que m'a fait lire M. Raynal, l'éditeur si distingué des Œuvres de M. Joubert, se retrouvera un jour. La psychologie de Chateaubriand y est coulée à fond1. » - « La psychologie de l'homme est là, ou elle n'est nulle part. Il avait alors trente-cinq ans, et l'on n'est jamais plus soi-même tout entier qu'à cet âge. › - « C'est un événement biographique que la production d'une semblable pièce d'anatomie morale. Il en existe trop peu de semblables; je ne sais si, dans les annales littéraires, on trouverait à en citer une autre de pareille valeur pour l'étendue, l'intimité et l'exactitude2. »

(1) Chateaubriand et son groupe. ↩

(2) Article du 21 juillet 1862. ↩

Sur les mérites psychologiques et littéraires de la pièce, nous sommes d'accord, certes. Mais, tout en l'admirant beaucoup, je n'y trouve rien de si nouveau. Quand cette lettre fut livrée au public, les Mémoires d'Outre-Tombe avaient déjà paru; or Chateaubriand y avait dit de lui-même tout ce que la lettre contient de défavorable. Une telle concordance le prouve : Chateaubriand s'est vu sans illusion; il s'est décrit « en mal », jugé « à la rigueur ».

Voici le passage de la a grande lettre › à rapprocher du précédent extrait des Mémoires :

Tout transparent qu'il est par nature, il est boutonné par système. Il ne contredit point, il fait très volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte, il garde non seulement les secrets d'autrui (ce que tout le monde doit faire), mais les siens. Je crois que, de sa vie, il ne les a bien dits à personne. Tout entre en lui et rien n'en sort. Il pousse les ménagements et la pratique de la discrétion, jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité, et peut-être quelquefois la vertu, sans les défendre. Il prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. Enfin dans les épanchements et . l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude.

Même ce qui suit, se retrouverait équivalemment dans les Mémoires d'Outre-Tombe :

Ajoutez à cela quelques manies de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses, l'indifférence aux maux qu'elles peuvent causer, même aux malheureux; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir; en un mot, l'inconduite des jeunes gens très généreux, dans un âge où elle n'est plus pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez; car, né prodigue, il n'est point du tout né généreux1. Cette vertu suppose un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du sort des autres et de détachement de soi, qu'il n'a pas reçu, ce me semble, infus, avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se donner.

(1) Voyez bien le sens spécial; la suite du texte explique le mot. Et quelle correction devait apporter à ce passage l'Infirmerie de Marie-Thérèse fondée par M. et Mme de Chateaubriand. ↩

Chateaubriand gardait les secrets d'autrui; il a gardé, notamment, ceux de Molé. Joubert aussi. Ce dernier répondait à Molé (2 juillet 1804) : « J'ai brûlé votre confidence, comme vous l'avez, exigé. Il me semble que vous voulez même que je l'oublie »

« Ce que tout le monde doit faire », Molé ne l'a point fait. Il a trahi l'amitié de Chateaubriand; il a trahi la confiance de Joubert, en livrant la lettre absolument confidentielle de ce modèle des amis.

Cela est si vrai que Sainte-Beuve s'autorisera de la confidence de Joubert, et de ses propres conversations avec Molé, pour les pires méchancetés contre Chateaubriand1. Il écrira le 21 juillet 1862 : « Cette lettre, inappréciable de sagacité et de finesse, convaincra tous les lecteurs de bonne foi que, dans nos apparentes sévérités d'hier, nous n'avons rien inventé, rien ajouté du nôtre et que nous n'avons fait que nous tenir sur les anciennes traces... Molé n'en parlait jamais autrement... et c'est ainsi, sans nul doute, qu'il aura présenté et raconté Chateaubriand dans ses Souvenirs. »

(1) « Un des hommes qui ont le plus connu M. de Chateaubriand jeune et avant qu'il eût pris sa double et triple écorce, M. Molé, me faisait remarquer avec beaucoup de justesse que cette destinée de Chateaubriand offre l'exemple peut-être unique de tout un temps qui se fait le complice et presque le compère d'un écrivain; qui se prête au rôle emprunté que cet homme joue durant près de cinquante ans, et cela sans le démentir un seul instant et sans lui tirer le masque par aucun côté. Jamais le secret de la tragédie ne fut mieux gardé. Pour obtenir une telle concession de son époque, il faut avoir en soi un vrai prestige, et ce prestige est quelque chose dont on doit tenir compte avant tout en analysant le personnage qui l'a exercé à ce degré. » « 20 novembre 1845• - Je viens de Champlâtreux... J'ai causé à fond de Chateaubriand avec M. Molé, un des hommes, en petit nombre, qui l'ont bien connu. Fontanes, Joubert, M. Molé et M. de Lamoignon, oncle de ce dernier, sont peut-être les seuls qui l'aient bien connu dans le bon temps et pénétré sous sa triple et quadruple peau de serpent, clypei septemplicis orbes... Ses hautes qualités de talent ne sauraient assez s'admirer; mais quelle manière gâtait tout cela! et comme il arrivait vite à se guinder ! ↩

Si les Souvenirs de Molé se publient jamais, il sera intéressant de les comparer, sur les relations réciproques des deux auteurs, aux Mémoires de Chateaubriand. Toute trace de ressentiment a disparu de ces derniers. Il n'y a pas un mot amer sur l'ami d'autrefois, devenu l'adversaire politique sous la Restauration et sous la Monarchie de Juillet.

Où Sainte-Beuve se porte à une exagération voulue, et fausse même tout à fait le sens général, c'est quand il ajoute en guise de commentaire :

Toute cette première partie de la lettre de M. Joubert, toute cette description préalable et si complète, n'est, dans sa pensée, qu'une concession faite aux juges sévères et aux adversaires intimes : « Il est tout cela, je le sais, je vous l'accorde; mais étant tout cela, et précisément parce qu'il est tel, il y a de certaines fautes, combinées, compliquées, dont il est incapable. » Telle est la thèse de l'avocat ami qui n'a cédé sur tant de points que pour être plus en mesure ensuite de défendre le pauvre accusé sur tout le reste.

Eh bien, non ! ce n'est pas cela. Ni concession, ni thèse d'avocat.

Et puis, il redevenait entant, naît, par moments ; et puis, tout aussitôt, il s'apercevait qu'il l'était, et il affectait de l'être [de quel droit Sainte-Beuve, ou plutôt Molé, jugeait-il qu'il y avait va-et-vient du naturel à l'affecté ?]. A Champlâtreux, Chateaubriand jouait quelquefois comme un écolier; le soir, en montant se coucher, c'étaient des cris dans les corridors, des combats à la porte des chambres, on se jetait les pots à l'eau à la tête. Chateaubriand et un M. Jullien étaient les boute-en-train. Cela était très naturel de la part de Chateaubriand dans le premier moment, mais dans le second, ce n'est pas bien sûr [!!.]

» J'espère que M. Molé nous le peindra au vif dans ses Souvenirs; il est assez fin et assez délicat d'esprit pour cela. D'autres, qui croient le connaître, ne l'ont pris que par les dehors et par le gros bout. [Fontanes, Joubert, Clausel ?] Quant au public, il n'a pu voir que les produits du talent, il n'a jamais rien compris à l'homme. Pour tous ceux qui connaissent Chateaubriand, c'est sensible : sa figure, à de certains moments, se pince » (Chateaubriand et son groupe.) - Voilà les impressions que Sainte-Beuve rapportait de ses entretiens avec M. Molé. Pour juger cette sorte d'amitié, il suffirait des notes de Sainte-Beuve, revenant de Champlâtreux.