Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)
[Chateaubriand] → Fontanes, samedi 6 novembre 1802, Avignon
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Avignon, samedi 6 novembre 1802.
Si l'on ne contrefait que les bons ouvrages, mon cher ami, je dois être content. J'ai saisi une contrefaçon d'Atala et une du Génie du Christianisme. La dernière était l'importante ; je me suis arrangé avec le libraire ; il me paie les frais de mon voyage, me donne de
(1) L'Amateur d'autographes, catalogues Charavay.
plus un certain nombre d'exemplaires de son édition qui est en quatre volumes et plus correcte que la mienne; et moi, je légitime mon bâtard, et le reconnais comme seconde édition.
Je vous avoue que je suis confondu de la manière dont j'ai été reçu partout; tout retentit de ma gloire, les papiers de Lyon, etc. les sociétés, les préfectures; on annonce mon passage comme celui d'un personnage important. Si j'avais écrit un livre philosophique, croyez-vous que mon nom fût même connu? Non; j'ai consolé quelques malheureux; j'ai rappelé des principes chers à tous les cœurs dans le fond des provinces; on ne juge pas ici mes talents, mais mes opinions. On me sait gré de tout ce que j'ai dit, de tout ce que je n'ai pas dit, et ces honnêtes gens me reçoivent comme le défenseur de leurs propres sentiments, de leurs propres idées. Il n'y a pas de chagrin, pas de travail que cela ne doive payer. Le plaisir que j'éprouve est, je vous assure, indépendant de tout amour-propre : c'est l'homme et non l'auteur qui est touché.
J'ai vu Lyon. Je vous en parlerai à loisir. C'est, je crois, la ville que j'aime le mieux au monde. Quel beau et bon pays! J'ai vu tout le cours du Rhône, Vienne, Tain, Valence, Avignon où je suis et d'où je pars demain pour Marseille. Je reviens par Nîmes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes et Tours. J'aurai vu toute la France! Mais ce n'est pas aussi rapidement que je voudrais la voir ; j'ai un dernier projet : si on ne fait rien de moi, ce qui est très probable, je proposerai à votre grand ami de me faire faire le voyage de France en détail; il me donnera un peintre, et nous aurons un ouvrage complet sur le vaste empire dont il n'existe pas une description passable. Cet ouvrage a manqué au siècle de Louis XIV; j'en ai tous les plans et toutes les parties dans la tête : s'il réussissait, comme il y a quelques raisons de le croire, il rembourserait Lucien de ses frais, en cas qu'il ne voulût pas me les abandonner, et lui ferait honneur même dans l'avenir, si l'ouvrage était de nature à me survivre. On est bien bon d'aller courir si loin quand on a un pareil pays à sa porte. Le voyage pourrait durer trois ans et ne coûterait pas soixante mille francs.
J'arrive de Vaucluse, je vous dirai ce que c'est : cela vaut sa réputation. Quant à Laure la bégueule et Pétrarque le bel esprit, ils m'ont gâté la fontaine. J'ai pensé m'y casser le cou en voulant grimper sur une montagne où les voyageurs ne vont jamais, et où le guide a refusé de me suivre. J'en suis venu à mon honneur, mais non sans danger. Il faut que je renonce désormais à ces expéditions; j'ai encore, comme certains vieux chevaux, de l'ardeur, mais les jambes se refusent.
Adieu, mon cher ami; je compte vous embrasser le ler décembre. Remerciez votre femme de la lettre qu'elle m'avait donnée pour Lyon. M. Bellecise était à la campagne; mais sa sœur m'a reçu admirablement.
N'oubliez pas de présenter mes respects à toute la cour.
Allez-vous quelquefois rue Neuve-du-Luxembourg?
Si le petit Guéneau est à Paris, dites-lui un million de choses aimables.
J'ai fait passer à Bertin l'article sur Bonald.
(Suscription) A M. de Fontanes, à Paris1.
(1) Original autogr. ↩