Chapitre VII. Premiers temps de la vie conjugale. (Février 1804 - juillet 1806) (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le citoyen Consul s'était plu à vous donner un témoignage de confiance. Il a vu avec peine, par une suite de cette même bienveillance, les raisons qui vous ont empêché de remplir cette mission.
Je dois aussi vous exprimer combien j'attachais d'intérêt aux relations nouvelles que j'aurais eu à entretenir avec vous; à ce regret, qui m'est personnel, se joint celui de voir mon département privé de vos talents et de vos services.
Mme de Chateaubriand raconte :
Mme Bacciochi, qui nous était fort attachée, jeta les hauts cris en apprenant ce qu'elle appelait notre défection. Pour Fontanes, il devint fou de peur; il se voyait déjà fusillé avec M. de Chateaubriand et tous nos amis. La chose cependant se passa le plus tranquillement du monde, et lorsque M. de Talleyrand crut enfin devoir remettre la démission à Bonaparte, celui-ci se contenta de dire : « C'est bon ! » Mais il en garda une rancune, dont nous nous sommes ressentis depuis. Il dit plus tard à sa sœur : « Vous avez eu bien peur pour votre ami ? » Et il n'en fut plus question. Longtemps après, cependant, il en reparla à Fontanes et lui avoua que c'était une des choses qui lui avaient fait le plus de peine.
M. Pasquier vint embrasser Chateaubriand le lendemain de la démission, disant qu'on était heureux d'avoir un tel ami. Il demeura un temps assez considérable& « dans une honorable modération, éloigné des places et du pouvoir »
Nous avions reçu douze mille francs pour frais d'établissement à Sion. Pour les rendre, nous fûmes obligés de prendre cette somme sur les fonds que nous avions encore sur l'État : elle fut remise à qui de droit deux jours après la démission (1).
Chateaubriand ne risquait pas de posséder des rentes sur l'État. La restitution fut donc opérée avec l'avoir de l'épouse. Désormais, elle lui appartenait sans réserves ; elle lui abandonnait l'avenir tout entier.
Avant la mort du duc d'Enghien, la bonne société de Paris était presque toute en guerre ouverte avec Bonaparte; mais aussitôt que le héros se fut changé en assassin, les royalistes se précipitèrent dans ses antichambres, et quelques mois après le 21 mars, on aurait pu croire qu'il n'y avait qu'une opinion en France, sans les quolibets que l'on se permettait encore, à huis clos, dans quelques salons du faubourg Saint-Germain. Au surplus, la vanité causa encore plus de défections que la peur. Les personnes tombées prétendaient avoir été forcées, et l'on ne forçait, disait-on, que celles qui avaient un grand nom ou une grande importance; et chacun, pour prouver son importance et ses quartiers, obtenait d'être forcé à force de sollicitations.
(1) Madame de Chateaubriand.
Nous quittâmes la rue de Beaune au mois d'avril 1804, pour aller demeurer dans la rue de Miromesnil. Là, il ne nous arriva rien que le bonheur de faire la connaissance de notre chère cousine de Roquefeuille et celle de la duchesse de Rohan.
Déjà trois mois de vie commune. Quelle vie et quel ménage? Joubert mandait à Chênedollé :
Paris, 10 mai 1804. - Chateaubriand se porte bien : il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé1. Mme de Chateaubriand, lui, les bons Saint-Germain que vous connaissez, un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers logent ensemble, rue de Miromesnil, dans une jolie petite maison. Enfin notre ami est le chef d'une petite tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste.
(1) Allusion sans doute à la démission du ministre, dès la nouvelle du meurtre du duc d'Enghien. Malgré la politesse gracieuse de Talleyrand, les amis n'avaient pas été sans inquiétudes sur les suites. ↩
Il a passé dix jours à la campagne avec la moitié de sa peuplade. Je l'ai vu hier au soir, il est content. Vous saurez à votre arrivée tout ce qui pourrait intéresser votre curiosité.
Le 20 juin 1804, c'est Molé qui écrit de Champlâtreux à Joubert :
J'ai beaucoup de choses à vous dire et une fort grande envie de vous voir. Chateaubriand est ici avec sa femme ; ils y sont fort aimables et d'une manière simple. Vous connaissez sans doute le premier livre des Martyrs de Dioclétien. Je l'ai entendu aujourd'hui avec un grand plaisir.
Le successeur de Chateaubriand, à la légation de Rome, fut M. de Gandolphe, chargé d'affaires en Suisse.
« C'était un homme bon, instruit, modeste et tranquille... On l'employait peu la légation. » Pour ne pas rester oisif, il fut réduit à faire de la botanique dans une campagne infestée par la mal'aria. Pris de la fièvre, il en mourut au bout de quelques mois (août).
L'affaire s dont parle Chateaubriand dans le billet suivant serait-elle la réintégration de M. Artaud? Le poste tant regretté et toujours convoité lui aurait-il été rendu à la sollicitation de Fontanes, mis en mouvement par Chateaubriand?
Sous la douce influence de Joubert, - à Villeneuve-sur-Yonne, - ainsi se serait vengé l'homme de génie.
Ah! que n'a-t-il retrouvé la même amitié aux heures les plus irritées de sa carrière politique!
L'historien de Pie VII fait honneur de sa nomination à son ancien ambassadeur, M. Cacault. Il reparut à Rome le 17 octobre : « Je vis le Pape, qui ne me nomma qu'une fois le cardinal Fesch. »
Quel que fût le service demandé, Chateaubriand écrivit à Fontanes :