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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux (suite 5)

Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux (suite 5)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 9 min de lecture · p. 284–289 · chapitre 91 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Quelle vie menèrent Lucile et Céleste à partir du 9 thermidor, leur mère et belle-mère étant morte presque aussitôt son retour en Bretagne?

Chateaubriand a consigné la réponse dans ses Mémoires. Elle est pleine de tristesse : tout à l'avantage de sa femme sur la sœur chérie, cela même nous serait une raison de la tenir pour absolument sincère. Nous y retrouvons la jeune « veuve » dévouée à son amie avec une délicatesse inimaginable : - elle préludait de la sorte aux œuvres qui devaient déceler le vrai fond de son âme, la bonté agissante, la charité :

« Pendant la Révolution, Lucile épousa M. le comte de Caud1 et le perdit après onze mois de mariage2. La mort de Mme la comtesse de Farcy, sœur qu'elle aimait tendrement, accrut la tristesse de Mme de Caud. Elle s'attacha ensuite à Mme de Chateaubriand, ma femme, et prit sur elle un empire qui devint pénible; car Lucile était violente, impérieuse, déraisonnable, et Mme de Chateaubriand, soumise à ses caprices, se cachait d'elle pour lui rendre les services qu'une amie plus riche rend à une amie susceptible et moins heureuse. »

(1) Le 2 août 1706. - « ... Les futurs conjoints sont accompagnés d'Apolline-Suzanne de Bédée, veuve de Chateaubriand, mère de la future ; Marie-Anne de Chateaubriand, veuve Marigny, sœur de la future; Céleste Buisson, femme de Chateaubriand, belle-sœur de la future, etc.i (Registre des mariages célébrés à Rennes en l'an IV.) ↩

(2) M. de Caud mourut le 15 janvier 1797. Donc, un peu plus de cinq mois, et non « onze mois de mariage ». Voir Lucile de Chateaubriand et M. de Caud, d'après des documents inédits, par F. Saulnier, conseiller à la Cour d'appel de Rennes; Nantes, 1885. ↩

« Le génie de Lucile et son caractère étaient arrivés presque à la folie de J.-J. Rousseau : elle se croyait en butte à des ennemis secrets : elle donnait à Mme de Beaumont, à M. Joubert, à moi, de fausses adresses pour lui écrire; elle examinait les cachets, cherchait à découvrir s'ils n'avaient point été rompus; elle errait de domicile en domicile, ne pouvait rester ni chez mes sœurs ni chez ma femme; elle les avait prises en antipathie. »

Dans la longue résistance du lien soumis à une si cruelle épreuve, il y aurait, ce semble, deux parts à faire : celle de l'amitié et celle de l'amour. Lucile mêlait à tous ses épanchements le souvenir de son frère. Lucile, abîmée dans sa mélancolie, était la plus malheureuse des femmes. Double motif pour que Mme de Chateaubriand lui fût dévouée, selon le mot des Mémoires, « au delà de tout ce qu'on peut imaginer ».

Une réflexion analogue m'est suggérée par l'épître de Chênedollé que Sainte-Beuve a tournée contre Mme de Chateaubriand1. Je vais la citer presque en entier. Là même où le grand critique a voulu trouver une preuve qu'il y avait « quelque peu de tracasserie › autour de Lucile, je verrais bien plutôt, soit l'affectueuse préoccupation de celle qui en était réduite à se cacher pour rendre des services, soit le désir inavoué d'entendre parler de l'oublieux époux, - de l'apologiste déjà célèbre, revu trois mois auparavant, comme une ombre aussitôt évanouie.

(1) « Chênedollé écrivait à Mme de Caud, quelques jours après l'avoir quittée, une lettre qui prouve du moins que les craintes de la mélancolique Lucile n'étaient pas toutes imaginaires et qu'il y avait, de la part de certaines personnes, médiocrement indulgentes, quelque peu de tracasserie autour d'elle.i (Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 240.) ↩

Depuis que j'ai quitté Fougères, je n'ai point été un moment tranquille. Vous aurez su que j'ai mangé et logé chez Mme de Chateaubriand. Voici comment cela s'est fait. En arrivant à Fougères, je descendis chez M. de Québriac, avec l'intention d'y coucher, si je ne pouvais pas trouver de voiture dans la soirée. A six heures, je sortis pour aller faire une visite à Mme de Chateaubriand, politesse dont je ne crus pas possible de me dispenser. Mme de Chateaubriand profita de ce moment pour envoyer vite chercher mon sac de nuit, resté chez M. de Québriac. Nous sortîmes avec une amie de Mme de Chateaubriand pour aller nous promener dans la forêt, et, à mon retour, on me dit qu'on avait envoyé chercher mon sac de nuit et que ma chambre était préparée. Je fus donc forcé de rester. Le lendemain, je voulus partir de grand matin. Point de chevaux. On me promet de m'en faire trouver avant midi. Effectivement, on envoie des domestiques courir dans la ville. Midi arrive, point de chevaux. On avait l'air de s'amuser beaucoup de mon malaise et de mon impatience et l'on se jouait de moi avec une grâce parfaite et une politesse infinie. L'après-midi se passe de même en courses inutiles de la part des domestiques et on avait toujours l'air de me plaindre beaucoup de ce que je ne pouvais partir. Enfin, à huit heures du soir, on vint m'annoncer, de la part de la maîtresse de poste chez laquelle j'avais été le matin, qu'il venait d'arriver une personne en chaise de poste qui demandait un compagnon. J'en profite et à neuf heures je monte en voiture. Voilà exactement comment les choses se sont passées. Il paraît qu'on avait formé le projet de m'arrêter pour m'embarrasser, et peut-être pour vous inquiéter un peu vous-même; mais je dois vous avouer, chère Lucile, que l'on ne m'a dit que des choses aimables sur votre compte...

Trois mois plus tôt, ai-je dit, le 27 novembre 1802, Chateaubriand avait traversé la Bretagne au terme d'un voyage assez long. Il se hâtait de rentrer à Paris pour y suivre l'affaire de sa très prochaine nomination à un poste diplomatique. Aussi ne « put-il s'arrêter que vingt-quatre heures auprès de sa femme et de ses sœurs ». C'est lui qui nous a conservé ce souvenir, sans ajouter un mot à la concision voulue des termes cités. En ce temps-là, son cœur était encore partagé, sa volonté ondoyante et diverse, ses résolutions instables et combattues. Mme de Beaumont le retenait, bien que, pour la forme, elle lui eût conseillé de « suivre les voies communes c'est-à-dire de reprendre la vie conjugale. « Le rêve dont elle s'était bercée, elle n'y renonçait qu'avec désespoir. » - Sur le point de réaliser son voyage, Chateaubriand avait prié Chênedollé d'écrire, pendant son absence, rue Neuve-du-Luxembourg [à Mme de B.], mais en se gardant bien de parler de son retour par la Bretagne.

Comment se passèrent les vingt-quatre heures accordées à sa femme et à ses sœurs? Quelle fut la physionomie de l'entretien? Les papiers imprimés et inédits que j'ai consultés ont gardé là-dessus un rigoureux silence.

Nous savons toutefois, par Chateaubriand lui-même, la conclusion de l'entrevue : « Mme de Chateaubriand se prépara à me venir rejoindre. M. Joubert parlait de l'accompagner. »

Est-ce que Joubert connaissait déjà Mme de Chateaubriand? Oui, Joubert et Fontanes avaient dû la voir à Paris. Au sujet des années qui précédèrent la réunion de M. et Mme de Chateaubriand, on oublie trop que s'ils ne vivaient pas ensemble, du moins étaient-ils en rapports de visites et de correspondances. Il n'y avait pas rupture. - Sainte-Beuve se trompe quand, à propos du voyage en Bretagne (1802), il affirme que Chateaubriand n'avait pas revu sa femme depuis dix ans.

Après son arrivée en France, dès 1800, il avait écrit à sa famille pour l'informer de son retour. A sa famille, c'est-à-dire à sa femme et à ses sœurs.

« Madame la comtesse de Marigny, ma sœur ainée, me chercha la première, se trompa de rue et rencontra cinq messieurs Lassagne, dont le dernier monta du fond d'une trappe de savetier pour répondre à mon nom. Madame de Chateaubriand vint à son tour. Elle était charmante, et remplie de toutes les qualités propres à me donner le bonheur que j'ai trouvé auprès d'elle depuis que nous sommes réunis. Madame la comtesse de Caud, Lucile, se présenta ensuite. »

S'ils ne reprirent pas aussitôt la vie conjugale, c'est peut-être parce que Chateaubriand ne pouvait absolument pas aller s'ensevelir en Bretagne, au moment de terminer et de publier son grand ouvrage. Or, Mme de Chateaubriand se souvenait trop de son premier séjour à Paris, du jeu, de la ruine, des larmes versées en commun avec Lucile.

D'autre part, Chateaubriand n'avait rien; il vivait d'emprunts, au jour le jour. L'établissement du nouveau ménage demanderait de bien autres ressources. Or, il fallait du temps à Mme de Chateaubriand pour réaliser, par vente d'immeubles ou retrait de fonds, l'argent qui serait nécessaire. Peut-être craignit-elle de risquer les derniers débris de sa fortune en pure perte. Le passé ne lui inspirait aucune confiance. Pareille hésitation serait bien excusable. Et les mois s'écoulaient.

En 1802, elle songeait à revenir près de l'auteur du Génie du Christianisme, au bruit de sa gloire, et, « comme elle le disait finement, sur le titre de son livre »1. En juillet de cette même année, le voyage de Chateaubriand en Bretagne fut peut-être la réponse à quelque lettre d'admiration et d'appel; au moins fut-il la visite rendue à sa femme et à ses sœurs. En se quittant, on se promit de se retrouver à Rome. Le 9 septembre, il annonce à Fontanes que l'oncle de Mme de Chateaubriand « a fait banqueroute au moment où il venait de donner l'ordre de le poursuivre ». En 1803, le secrétaire de légation recommande à Migneret d'envoyer à Mmes de Marigny, de Caud et de Chateaubriand des exemplaires de luxe de son ouvrage.

(1) Villemain. ↩

« Mme de Chateaubriand et Joubert. » Remarquons le rapprochement des deux noms que la véritable amitié revendique et que la postérité ne séparera plus. J'y vois un indice de la mission toute de délicatesse, d'harmonie et de paix que Joubert, de son chef, avait assumée pour la réunion si désirable de M. et Mme de Chateaubriand. Or, ce rôle affectueux et discret, il le soutint jusqu'au bout, toujours admirablement inspiré par sa belle âme.

Le succès voulait de plus longs efforts. Nous le savons : une autre que Mme de Chateaubriand vint rejoindre à Rome le secrétaire d'ambassade.

« Fatal voyage », a écrit Joubert; « le désir d'y mettre obstacle absorbait toutes mes pensées et occupait toutes mes forces. »

Pourquoi si vive opposition ?

C'est d'abord que la venue à Rome de Mme de Beaumont auprès de Chateaubriand aurait pour infaillible résultat de compromettre du même coup la position et l'avenir de celui-ci, la santé, la vie même de celle-là.

C'est ensuite qu'un incident de cette nature devait à tout le moins embarrasser, sinon briser les négociations entreprises, de concert avec Fontanes et Clausel, pour le retour de celle qu'il avait projeté d'accompagner dans la capitale du monde chrétien.

Nous avons vu le secrétaire d'ambassade arriver à Rome, dès le 27 juin 1803. Mme de Beaumont n'y parvint qu'au commencement d'octobre. En quel état, Dieu bon! A bout de souffle, épuisée par le traitement du Mont-Dore et par la fatigue du voyage, « n'ayant plus que la force de sourire ».

On imagine l'effet, quand parut à Rome, ou plutôt apparut, pâle fantôme, cette jeune femme très connue de la haute société, à laquelle sa naissance la rattachait de tous côtés. Beau prétexte de critiques offert aux petits envieux de l'ambassade et aux puissants ennemis de la capitale. Ces derniers eurent « l'infamie » de prêter à Chateaubriand des velléités de divorce. L'outrage venait du camp voltairien. Il le repoussa avec colère et mépris :