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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chateaubriand → Fontanes, 8 novembre 1803, Rome

Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chateaubriand → Fontanes, 8 novembre 1803, Rome

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 3 min de lecture · p. 181–182 · chapitre 73 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Rome, ce 8 novembre 1803.

Chateaubriand à Fontanes.

Vous verrez, mon cher ami, par la copie de la relation que je vous envoie, que j'ai perdu une des personnes qui m'attachaient le plus à la vie. Mme de Beaumont est morte à Rome dans mes bras, le 4 du courant, à trois heures et quelques minutes de l'après-midi. Si c'est une consolation pour vous, je puis vous dire que jamais mort ne fut plus belle, plus religieuse, plus courageuse. Votre malheureux ami a du moins fait honorer la mémoire de cette femme si bonne et si aimable pour lui et vous ne sauriez croire à quel point ma douleur et ma conduite dans cette occasion m'ont fait aimer et respecter ici. Je vous annonce que je vais demander ma démission

par le courrier prochain. Le cardinal, qui m'aime maintenant beaucoup et qui se conduit à merveille pour moi, écrira lui-même au Premier Consul et à Talleyrand en ma faveur; de sorte que j'espère sortir de ma place sans offenser le gouvernement. Mais dans tous les cas, ma résolution est prise. Je m'aperçois au reste très bien que la chance a tourné, et que l'on voudrait me retenir. Je puis dire que je sors de cet emploi irréprochable, n'ayant rendu que des services et n'ayant pas fait une faute. Il ne fallait donc pas me persécuter sans cause et sans une ombre même de

justice. Il s'est élevé une voix populaire en ma faveur et les ennemis se sont un moment retirés ; mais le coup est porté. Je ne veux plus rien de ceux que la probité et l'honneur ne désarment point. Je rentre pour toujours dans mon 'obscurité et ma misère, et jamais je n'importunerai personne de mes plaintes ni de mes demandes.

Je resterai à Rome jusqu'au mois de janvier. Je vous ai dit que j'ai tiré sur vous une lettre de change, datée du vingt octobre et ayant un mois de cours : elle vous sera donc présentée le vingt de novembre. Vous aurez sans doute alors touché mon quartier de vendémiaire, qui est échu; ainsi vous pourrez faire honneur à mon nom. Au reste, je suis dans un grand embarras. J'espérais retirer deux mille écus de mes voitures; mais comme, par une loi du temps des Goths, l'étisie est déclarée à Rome maladie contagieuse et que Mme de Beaumont est montée deux ou trois fois dans mes équipages, personne ne veut les acheter.

Mon amie m'a laissé sa bibliothèque entière par un ancien testament. Elle est morte avec le regret de ne m'avoir pas donné toute sa fortune, mais elle a été surprise par la mort, et vous croyez bien que je n'étais pas homme à songer à la fortune et à troubler les derniers moments d'une amie expirante.

Faites agréer mes résolutions à ma belle protectrice, qui ne sera plus désormais que ma généreuse amie. Tout ce que je demande, c'est qu'on m'oublie et qu'on ne [me] persécute pas en arrivant à Paris.

Mille choses aimables à Mme de Fontanes, à M. de Vitry, au cher Guénau, s'il est à Paris. Embrassez votre enfant pour moi1.

(1) Bibl. de Genève. - Original autogr. [de M. de Chateaubriand] sans suscription [à M. de Fontanes]. Au haut de la première page, à gauche de la date, on lit, de la main de M. de Chateaubriand : « M. de Fontanes. » ↩