Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)
[Chateaubriand] → Fontanes, mercredi 17 messidor an XI [6 juillet 1803], Rome
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Rome, mercredi 17 messidor an XI [6 juillet 1803].
J'ai écrit samedi dernier, mon très cher ami, à notre protectrice, par le courrier de Milan; mais comme cette poste n'est pas la poste directe, et que souvent les lettres se perdent par cette route, je vais vous répéter ce que je disais à Mme Blacciochi].
Il est impossible d'avoir été mieux traité que je ne l'ai été sur tout mon passage en Italie. Depuis le général Murât, qui m'a comblé de politesses, jusqu'au Pape, qui m'a reçu comme son fils, je n'ai reçu que des marques d'estime et de bienveillance. Mon ouvrage est entre les mains de tout le monde. Il est traduit, et les cardinaux de Rome, bien moins scrupuleux que nos docteurs de Sorbonne, trouvent que c'est un chef-d'œuvre d'orthodoxie. J'aurai toutes les bulles que je voudrai pour les nouvelles éditions. Lorsque j'ai été présenté au Pape, Sa Sainteté est venue au devant de moi, m'a pris par la main, m'a fait m'asseoir à ses côtés, et m'a dit les choses les plus flatteuses et les plus obligeantes sur mon livre, jusqu'à me citer la page et le volume où Elle en était. J'ai marqué à Mme Bjacciochi] qu'on ne pouvait voir un pontife plus saint, et un prince plus respectable. Il est adoré dans ce pays, et il le mérite : il est sincèrement attaché à la personne du Consul, dont il ne parle qu'avec admiration.
Au reste, je suis très au fait maintenant de ma besogne, qui n'est rien du tout. La société est fort nombreuse ici; les femmes y sont très belles, et personne ne trouve mauvais qu'on en soit très occupé : le Sacré Collège est très indulgent sur cet article. Je n'ai qu'à me louer de M. Cacault et de M. Artaud, secrétaire de légation, qui m'ont comblé de politesses. Quant à Rome, je travaille déjà sérieusement1; je cours les ruines, je recueille de vieilles inscriptions, etc. Je me propose de remonter le Tibre cet automne, jusqu'à sa source, voyage qui n'a pas encore été fait; il y a bien quelques dangers, mais je ne les compte pas. Je vous invite bien, mon cher ami, à venir voir ce pays des muses ; cela est absolument nécessaire à votre poème. Six mois vous suffiront pour tout voir en poète. Mais il faut convenir qu'il y a un grand inconvénient dans ce pays; la peste y règne presque à présent. On ne voit dans cette saison que les officiers funèbres dont parle Horace : Dum ficus prima, calorque designatorem décorât, etc. Attendez donc une autre saison, et laissez des gens inutiles et des solitaires comme moi s'exposer : je ne tiens à rien au monde; si la fièvre m'emporte, personne ne pleurera.
Adieu, mon très cher ami, je vous embrasse du fond de mon cœur. Mille tendres compliments à Mme de Fontanes, à M. de Vitry, à Guénau (qui ne m'a pas répondu), enfin à tous nos amis. Communiquez cette lettre à notre protectrice dont la santé, j'espère, continue à s'améliorer à mesure que le mal de neuf mois augmente.
Le cardinal est bien, très bien. Nous sommes occupés à recevoir tout Rome. C'est ennuyeux à en mourir.
Mille choses à Mme de Montardy2.
(2) Bibl. de Genève. - Original autogr. - Timbre : BUREAU FRANÇAIS, RoME. - Timbre postal : 3 thermidor an XI. - A côté de la suscription l'adresse suivante a été ajoutée d'une autre main : « M. Devergie, à Lieuvillers, par Saint-Just-en-Chaussée. Département de l'Oise. » ↩
(Suscription) A Monsieur de Fontanes
membre du Corps législatif,
rue des Petits-Augustins, hôtel de La Rochefoucault,
(France). à Paris.