Chapitre IX. Le voyage d'orient et l'exil. (Juillet 1806-juillet 1807) (suite)
Chateaubriand → Mme de Talaru, 13 septembre 1806, Constantinople
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A Madame de Talaru.
Constantinople, le 13 septembre 1806.
Me voilà dans le plus beau pays du monde, ma chère cousine, et je ne suis pas plus heureux. J'ai vu la Grèce, j'ai visité Sparte, Argos, Corinthe. Je vais partir pour Jérusalem, et j'espère vous revoir dans le mois de décembre. Les Martyrs profiteront de ces courses. Mais le pauvre auteur aura bien payé, par des peines et des soucis, quelques phrases qui encore ne plairont peut-être pas au public. Chère cousine, je vous en supplie, trouvez-moi quelque coin obscur auprès de vous, où je puisse enfin vivre en repos et passer le reste de mes jours. Vous ne sauriez croire à quel point j'ai soif de retraite et de paix. Il faut bien se mettre dans la tête que toute la vie consiste dans la société de quelques amis, et l'oubli des méchants autant qu'on peut les oublier. J'avais un besoin réel de faire ce voyage, pour compléter le cercle de mes études. A présent que j'aurai vu les plus beaux monuments des hommes et ceux de la nature, je n'aurai plus envie de sortir de mon trou. Au reste, chère cousine, je suis toujours le même ; tel vous m'avez laissé, tel vous me trouverez. Je mourrai dans mon péché, et je vous assure que j'irais au bout de la terre, avant de pouvoir trouver beau ce que je trouve laid.
Comme nous causerons de mille choses un jour à Charamante ! Comme je travaillerai dans un certain pavillon noir qui m'est destiné! Que n'y suis-je déjà ! Une grande mer nous sépare encore ; mais j'espère la franchir bientôt. En attendant, je vous recommande la petite créature qui doit être à présent chez Joubert [Mme de Chateaubriand]; je lui porte un beau schall pour la tenir chaudement cet hiver, et pour ne point aller voir les grandes dames, mais sa cousine, qui est bien une grande dame aussi. Il me semble que je vous vois tous ensemble faisant un méchant dîner à mon second étage, et écoutant de longues histoires que j'aurai rapportées de Grèce. Bon Dieu ! que je suis fou d'être encore ici! Allons, patience : j'arriverai.
Adieu, chère cousine, je vous embrasse tendrement, ainsi que M. de T[alaru]. Milles choses à MM. de Court et Chavana; mille souvenirs à tous mes amis. Priez pour moi et aimez-moi toujours.
Si vous voyez ma femme, ne lui dites rien de mon voyage en Syrie, de peur de l'effrayer. CH.