Chapitre II. Correspondance de l'exil (suite)
[Chateaubriand] → [Fontanes], 19 février 1800 (v. s.)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Ce 19 février 1800 (v. s.).
Depuis cette première lettre, écrite de votre solitude, où vous m'annonciez que vous alliez me récrire incessamment, je n'ai plus reçu de nouvelles de vous. Est-ce, mon cher ami, que les jours de la prospérité vous auraient fait oublier un malheureux? Je ne puis croire qu'avec vos beaux talents vous soyez fait comme un autre homme. Je vous gronderais bien fort, si j'ignorais les dangers que vous avez courus ; je suis encore trop alarmé pour avoir le loisir d'être en colère. Êtes-vous bien remis au moins? Ne vous sentez-vous plus de votre chute? Dépêchez-vous de me tranquilliser là-dessus.
L'ami commun qui vous remettra cette lettre vous instruira de mes projets et de l'espoir que j'ai de vous embrasser en peu de temps; pourvu toutefois que vous ne soyez pas aussi paresseux et que vous songiez un peu plus à moi. Le citoyen du B... vous dira aussi où j'en suis de mon travail, les succès qu'on veut bien me promettre, etc. J'arriverai auprès de vous avec une moitié de l'ouvrage imprimée et l'autre manuscrite : le tout formera deux volumes in-8° de 350 pages1. Vous serez peut-être un peu surpris de la nouveauté du cadre, et de la manière toute singulière dont le sujet est envisagé. Vous y retrouverez, en citation, les morceaux qui vous ont plu davantage dans les Natchez.
(1) Villemain s'est emparé de ce passage et ne s'est pas donné la peine de le citer avec exactitude : « Le tout formera un volume in-8° de 300 pages. » Cette altération du texte original est grave. Il y en a d'autres plus légères : « sous peu de temps » au lieu de « en peu de temps » ; « vous trouverez, en citation », au lieu de « vous y retrouverez... ». La ligne où Fontanes est traité amicalement de « paresseux » a été supprimée. ↩
Je désire bien, mon cher ami, que vous prépariez les voies auprès d'un libraire. C'est là mon unique espérance. Si je réussis, je suis tiré d'affaire pour longtemps ; si je tombe, je suis un homme noyé sans retour. Tâchez donc de vous donner un peu de mouvement sur cet article, et ensuite sur un autre très essentiel, dont du B... vous parlera (radiation de la liste des émigrés). On dit que cela est fort aisé; je compte sur votre crédit, votre amitié et votre zèle. Si vous mettez de la promptitude dans vos démarches, si je puis compter sur un libraire en arrivant, je serai au village dans le commencement d'avril.
Du B... vous dira que j'amène avec moi quelqu'un que vous connaissez, et qui vous aime presque autant que moi. Peut-être même cette personne me devancera-t-elle. Elle compte bien vous gronder pour votre paresse envers vos amis2.
(2) Lamoignon. ↩
Ecrivez-moi sur-le-champ un petit mot; notre ami du B... se chargera de me le faire passer. J'espère que nous nous connaîtrons encore un jour davantage, et que vous vous repentirez de m'avoir traité si froidement. Mille et mille bénédictions, mon cher et admirable ami; puissé-je vous voir bientôt et vous dire combien je vous suis sincèrement et tendrement attaché. Rappelez-moi donc vite sous l'influence de cette belle muse dont la mienne a un si grand besoin pour se réchauffer. Souvenez-vous que vous m'avez écrit que vous ne seriez heureux que lorsque vous m'auriez préparé une ruche et des fleurs à côté des vôtres1.
(1) Bibl. de Genève. - Original autogr., sans suscription. ↩