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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre IV. Chateaubriand est nommé secrétaire d'ambassade

Chapitre IV. Chateaubriand est nommé secrétaire d'ambassade

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 4 min de lecture · p. 119–122 · chapitre 40 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

(9 mai-15 juin 1803)

Deux historiens. - Nomination officielle. - Trois jours d'hésitation. - Difficultés du poste : - Hostilité gratuite du cardinal Fesch, - et de M. Cacault, précédent ambassadeur. - Réussir, c'est échouer. - Pas un sou pour déloger de son grenier. - Lettre de bonheur. - Tendance dangereuse. - Nouvelles éditions du Génie du Christianisme. - Arrangements avec Ballanche. - Exemplaires de luxe offerts en hommage. - Il raconte ce qu'il voit à Lyon. - Procession et ordinations. - Il part pour Rome, comblé d'honneurs et presque d'argent.

Au milieu de quelles difficultés, dès ses premiers pas, fut jeté le secrétaire d'ambassade, il est nécessaire de le savoir dès l'abord, pour apprécier sainement les choses.

Des difficultés vraiment exceptionnelles l'enlaçaient de toutes parts : hostilité de son supérieur hiérarchique, très fier de son sang et de son rang, très ombrageux par caractère, très jaloux de son autorité; irritation du précédent ministre, très bien vu de la cour pontificale et brusquement remplacé; mécontentement du premier secrétaire, que la nomination de Chateaubriand laissait sans emploi; faux renseignements, sur des points d'importance, donnés à l'arrivant, par le personnel même de l'ambassade; haine vigilante des philosophes, que le subit réveil des idées religieuses avait exaspérés, et qui ne pardonnaient pas à l'auteur du Génie du Christianisme. - Du côté du secrétaire lui-même, gloire littéraire, illustrant un vieux nom, dans ces milieux diplomatiques où les souvenirs d'aristocratie sont très appréciés ; avantages de la personne, distinction du langage et des manières, récits variés du voyageur, de l'émigré, du soldat, de l'exilé, « sourire irrésistible » éclairant de beaux traits, charme particulier d'une physionomie que le malheur avait empreinte de mélancolie.

Tout conspirait donc contre Chateaubriand, en lui et autour de lui; car, en telle situation, réussir, c'est échouer ; gagner les bonnes grâces du souverain et du grand monde, c'est perdre la partie et c'est se perdre. Pour échapper au danger, que faire? Renier sa gloire et son génie, simuler la médiocrité satisfaite, s'éclipser et s'aplatir dans la pénombre épaisse de l'ambassadeur? Mais cela, c'eût été bassesse, et Chateaubriand en était incapable.

Sa place n'était pas dans ce poste, à côté de cet homme, ou plutôt à la suite de cet homme, voilà tout.

Où donc sa place ?

A l'écart, dans l'étude et dans la gloire, sinon à la tête d'une ambassade.

Est-ce que, sous la Restauration, il n'a pas très bien réussi à Berlin, à Londres et à Rome même?

La meilleure introduction me paraît être dans les passages que je vais citer. Les uns sont de M. Artaud, témoin, rival, prédécesseur, successeur de Chateaubriand au poste de secrétaire; les autres sont de Mgr Lyonnet, historien de l'implacable ennemi de Chateaubriand, le cardinal Fesch. Ces auteurs sont très recevables dans le débat. Animés de sentiments contraires, et à des titres opposés, ils devaient être pleins de préjugés contre Chateaubriand. D'autre part, les extraits seront choisis de manière à rendre transparentes les allusions contenues dans la correspondance. Certes, rien ne serait plus facile que d'économiser les guillemets et de démarquer ces deux ou trois demi-pages, comme cela se pratique couramment d'un historien à l'autre. Il serait non moins aisé d'améliorer les passages empruntés à la Vie du cardinal Fesch, en allégeant et dégageant le style, un peu bien empêtré et solennel. Mais outre que le ton légèrement emphatique de l'historien, Mgr Lyonnet, aura cet avantage de faire mieux ressortir, au contraste, la simplicité primesautière de notre correspondance, une autorité spéciale s'attache au jugement porté sur les démêlés du secrétaire et de l'ambassadeur, par le tenant de ce dernier. Or, cette autorité disparaîtrait aux retouches et manquerait aux conclusions.

Mer Lyonnet connut, par les témoins immédiats, tout le détail du différend qui tint Rome attentive pendant six mois ; et non seulement les faits matériels, mais les impressions personnelles. Ces témoins irrécusables, il les a questionnés et entendus à loisir, ainsi que les familiers du cardinal: Mar de la Croix, archevêque d'Auch; Mar Miolan, évêque d'Amiens ; M. l'abbé Bonnevie, doyen du chapitre de Lyon; M. Groboz, chanoine; M. Allibert, secrétaire particulier du cardinal Fesch; tous hommes graves, partagés d'opinions et de sympathies, également amis de la vérité.

Nous pouvons d'autant mieux accepter les récits et réflexions de Mer Lyonnet que, sous l'enthousiasme des mots, s'exerce un sens très droit, se remarque une grande discrétion de jugement.

Et quant à M. Artaud, il écrit d'un style plus ferme et raconte ses propres souvenirs.

En connaissance de cause, le lecteur verra s'il doit adopter les conclusions indécises et partagées du premier, ou les arrêts tranchants du second, ou prendre à l'un et à l'autre pour se former une opinion.

Avant d'aller plus loin, une simple remarque : soit par Mme Bacciochi, « l'admirable protectrice » dont le nom revient dans chaque lettre, soit par Fontanes, l'ami tendrement dévoué, soit par Talleyrand, ministre des « relations extérieures , chez lequel il dîna, aussitôt" la nomination notifiée, Chateaubriand eut connaissance des dispositions gratuitement hostiles du cardinal Fesch à son égard. Quelques jours avant de se mettre en route, il écrivait à Mme de Custine : « J'attends une lettre du terrible cardinal. »

Dans les premiers jours de mai, le Journal des Débats annonçait que M. de Chateaubriand « allait être nommé secrétaire d'ambassade, sous les ordres du cardinal Fesch, oncle du Premier Consul ». Étonné de trouver cette nouvelle dans une feuille publique, l'intéressé écrivit à M. de l'Talleyrand la lettre suivante :