Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)
[Chateaubriand] → Fontanes, [1er nivôse an IX, décembre 1800]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Au citoyen Fontanes.
J'attendais avec impatience, mon cher ami, la seconde édition du livre de Mme de Staël, sur la Littérature. Comme elle avait promis de répondre à votre critique, j'étais curieux de savoir ce qu'une femme aussi spirituelle dirait pour la défense de la perfectibilité. Aussitôt que l'ouvrage m'est parvenu dans ma solitude, je me suis hâté de lire la préface et les notes ; mais j'ai vu qu'on n'avait résolu aucune de vos objections. On a seulement tâché d'expliquer le mot sur lequel roule tout le système. Hélas ! il serait fort doux de croire que nous nous perfectionnons d'âge en âge, et que le fils est toujours meilleur que son père... J'ai peur que cette dame, qui se plaint si souvent des hommes en vantant leur perfectibilité, ne soit comme ces prêtres qui ne croient point à l'idole dont ils encensent les autels..
A présent, mon cher ami, il faut que je vous dise ma façon de penser sur ce nouveau cours de littérature ; mais en combattant le système qu'il renferme, je vous paraîtrai peut-être aussi déraisonnable que mon adversaire. Vous n'ignorez pas que ma folie est de voir Jésus-Christ partout, comme Mme de Staël la perfectibilité. J'ai le malheur de croire avec Pascal que la religion chrétienne a seule exprimé le problème de l'homme. Vous voyez que je commence par me mettre à l'abri sous un grand nom, afin que vous épargniez un peu mes idées étroites et ma superstition antiphilosophique.
Au reste, je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage. Mais cet ouvrage, quand paraîtra-t-il? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de corriger. Ce que je vais vous dire dans cette lettre sera tiré en partie de mon livre futur sur les Beautés de la religion chrétienne. Il sera divertissant pour vous de voir comment deux esprits partant de deux points opposés sont quelquefois arrivés aux mêmes résultats. Mme de Staël donne à la philosophie ce que j'attribue à la religion...
J'observerai seulement, à propos de l'amitié, en pensant à vous, que le christianisme en développe singulièrement les charmes, parce qu'il est tout en contrastes comme elle. Pour que deux hommes soient parfaits amis, ils doivent s'attirer et se repousser sans cesse par quelque endroit : il faut qu'ils aient des génies d'une même force, mais d'un genre différent; des opinions opposées, des principes semblables ; des haines et des amours diverses, mais au fond la même dose de sensibilité; des humeurs tranchantes, et pourtant des goûts pareils; en un mot, de grands contrastes de caractère, et de grandes harmonies de cœur...1.
(1) Reproduit avec variantes dans le Génie du Christianisme. ↩
Adieu, mon cher ami, je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur2.
(2) Mercure de France, n° du rer nivôse an IX [décembre 1800], pp. 14-38. ↩
L'auteur du Génie du Christianisme.