Chapitre X. La Vallée aux Loups (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Voilà pour le temps de l'aveu. Voici pour le témoin :
A qui Chateaubriand aurait-il fait cette sorte de confession? - A M. Molé», avons-nous lu, dans les Causeries du Lundi.
Or, dans Chateaubriand et son groupe, Sainte-Beuve produit un autre nom, celui de Mme de Pastoret, - sans compter que le mot du quadragénaire se présente avec un développement nouveau, un peu bien dramatisé :
Ici, je noterai un trait qui paraît futile, et qui tient pourtant à une ligne, à une racine profonde de cette nature de poète :
« Vous me paraissez bien triste aujourd'hui, lui disait un matin Mme de Pastoret en le rencontrant seul dans une allée du parc de Champlâtreux. - Ah! madame, vous l'avouerai-je? répondit-il, i m'arrive aujourd'hui un grand malheur. - Eh ! quoi donc? - C'est que j'ai aujourd'hui quarante ans.i Il voulut1, du moins, se donner ces malheureux quarante ans un peu plus tard que nature. Le poète est tout à fait comme la femme : il tomberait à genoux, s'il l'osait, devant cette faux qui tranche la jeunesse : « Monsieur le bourreau, encore un moment ! »
(1) Lucile, disant son âge au seuil de la prison, se trompait de deux ans. Elle n'était pas mieux renseignée que son frère. Dira-t-on qu'elle voulait se rajeunir? ↩
O rhétorique!
Chateaubriand à deux genoux devant la faux qui tranche les jours!
Oh ! que c'est peu le Chateaubriand de la réalité!
Telle est la valeur critique de l'aveu auquel Sainte-Beuve fit dire tant de choses. M. de Vogüé ne le discute pas. Il l'admet sans conteste et le caractérise ainsi : « On connaît l'anecdote rapportée par Sainte-Beuve : « Vous me paraissez « bien triste aujourd'hui, etc... » Quand l'âge vint condamner sans l'éteindre cette forme du désir, il se révolta avec une angoisse tragique. Vieillir, ce fut le seul malheur qui l'accabla vraiment et qu'il supporta sans grâce. » Et M. Emile Faguet, dans sa très équitable et très belle étude : « La mélancolie qu'amènent les approches de l'âge mûr a été pour lui un désespoir et il est resté frappé comme d'une morne stupeur toute la journée où ses quarante ans avaient sonné. »
Des trois amis, Fontanes, Chateaubriand, Joubert, lequel était le moins & épicurien »? Joubert, n'est-ce pas? Or, s'il fallait s'en tenir aux paroles écrites, c'est lui qu'auraient pétrifié les approches de la vieillesse. Il écrivait à Mme de Beaumont, le 10 juillet 1803 : « A une ou deux pensées près, le reste n'a été qu'une uniforme et stupide considération d'un unique sujet : l'âge où je vais entrer. Ceux que j'y trouve parvenus à mon retour me paraissent si décrépits et si finis que ce spectacle me pétrifie. Je devins arbre quelque temps, il y a deux ans; cette fois-ci, je deviens marbre. »
Allez donc tirer de ces mots, aussi désolés qu'authentiques, une conclusion quelconque!
Laissons le mot sans autorité, et ne considérons que le regret subjectif.
Est-ce que Chateaubriand l'a si fort ressenti, ce regret?
La jeunesse des écoles manifesta plusieurs fois en son honneur, et le poète en fut flatté. D'où quelques belles phrases sur l'âge heureux, par réciprocité d'admiration. Mais que Chateaubriand ait tant regretté ses vingt et trente et trente-cinq ans, qu'il ait regretté le bel âge plus que le commun des mortels, je ne le pense pas, et je pense même le contraire.
Ambassadeur à Londres (1822), il rédige la partie de ses Mémoires relative à sa jeunesse, et, mentionnant une certaine fontaine de Jouvence, il demande : « Qui voudrait revivre? »
Il écrivait à Mme Récamier, le 6 août 1841 : « J'ai entrevu ce matin une dame fort malade et fort spirituelle, qui voyage avec un médecin et qui m'a dit qu'elle ne voudrait pas revivre : tout ce qu'il y a de distingué dans le monde dit cela. »
Ce mot de la vieillesse, en tout semblable à celui de la maturité, et où l'on voit bien que Chateaubriand exprime son propre sentiment, nous le pouvons accepter comme résumant les déclarations antérieures.
S'il a professé quelques regrets, au sujet de la jeunesse évanouie, et cela lui est arrivé plus d'une fois, ç'a été sans amertume ni douleur a tragique », et plutôt avec une douceur attendrie.
Autrement aigus, les cris de son ennui dans la première et dans la pleine jeunesse : « Je m'ennuie de la vie... L'ennui m'a toujours dévoré... Je voudrais n'être pas né...»
En 1808, il n'est plus tenté de parler ainsi. C'est vraiment pour lui l'âge heureux.
Deux mois avant la quarantaine, en juillet 1808, « $il tombe malade. C'est peut-être, observe-t-il, le seul moment où, près de mourir, j'aie eu envie de vivre.
Quand je me sentais tomber en faiblesse, ce qui m'arrivait souvent, je disais à Mme de Chateaubriand : « Soyez tranquille, je vais revenir. » Je perdais connaissance, mais avec une grande impatience intérieure, car je tenais, Dieu sait à quoi. J'avais aussi la passion d'achever ce que je croyais et ce que je crois encore être mon ouvrage le plus correct. Je payais le fruit des fatigues que j'avais éprouvées dans ma course au Levant.
A propos des mots près de mourir , on pourrait désirer savoir quelle impression lui faisait l'idée de la mort. Pareilles questions ont été posées au sujet d'autres illustres, et, certes, elles ne manquent pas d'intérêt1. La pensée de la mort était familière à Chateaubriand. Elle ne lui rappelait guère « le roi des épouvantements , comme à Victor Hugo et à d'autres. L'impression était surtout de douceur et de paix. Il l'appelait la « source de tout repos ».
(1) « Combien d'autres manières encore de concevoir, de penser, de sentir la mort par avance ! et qui dépendent à peine du sort que la vie nous a fait, mais plutôt, mais surtout de ce que nous sommes nés, et de ce qu'il y a donc de plus personnel en nous ! » (L'Evolution de la poésie lyrique, par F. Brunetière.) ↩
D'ailleurs, nulle hâte vers elle: nulle passion de l'embrasser avant l'heure; plus rien des fureurs de son adolescence, hantée du suicide, - alors que « l'idée de n'être plus lui saisissait le cœur à la façon d'une joie subite, et lui faisait monter au visage le rouge du désir »
Mais, non plus, nulle fuite, par le soin exagéré de sa santé, nulle horreur instinctive, nul frisson à son ombre, et, bien plutôt, une attente calme et fière, avec un regard d'intrépide et souriante mélancolie.
De la première à la dernière page de ses écrits, il en parle avec une telle douceur qu'il la ferait aimer : « L'air calme de la tombe », disait-il déjà dans l'Essai, « l'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées. » C'est de lui-même que, tout jeune, et se croyant condamné, il parlait de la sorte.
Aussi bien que dans ses œuvres, il y a, dans sa correspondance, un perpétuel memento quia pulvis es. Ce souvenir jaillit le plus naturellement du monde: il vient de son fond, il fait partie de ses rêves ; il en est l'inspiration la plus habituelle, la forme substantielle, pourrais-je dire; il est aussi le frein et le calmant de ses désirs.
Personne plus que lui n'eut la religion des tombeaux. Où qu'il soit, à l'étranger non moins qu'en France, le cimetière attire ses pas, évoque ses souvenirs, rassérène son âme.
Les ruines n'eurent jamais de visiteur plus assidu, d'interprète plus éloquent. Ses ennemis croyaient le diminuer en l'appelant l'Homère des ruines. Ils le louaient d'une juste louange.
Sans doute, l'idée de la mort n'est pas assez, pour l'auteur du Génie du Christianisme, ce qu'elle était pour un Bossuet et un Pascal, ce qu'elle doit être pour le chrétien : l'appel au tribunal de Dieu. Cette réserve suffit.
Je n'ai pas entrepris de dire ce que Chateaubriand aurait dû être, mais ce qu'il a été.
Octobre passe : il jouit « avec délices » des soleils déclinants : les beaux jours vont finir. « J'ai toujours aimé l'automne déclare-t-il dans les dernières lignes écrites à la Vallée aux Loups.
Et ailleurs : « Je remarquai dans l'herbe des veilleuses, toujours mélancoliques pour moi, à cause des réminiscences de mes divers automnes. »
Accoudé au balcon de la tour, tantôt il contemplait la nue fugitive, tantôt le coucher du soleil, tantôt la chute tourbillonnante des feuilles.
Mais « par les temps grisâtres », combien d'heures consumées à fouiller l'horizon d'un regard obstiné!
Quand, pour la première fois à la Vallée, il distingua sur le fond terne du ciel les épais bataillons des oiseaux migrateurs, le cœur se mit à lui battre; « il n'avait pas assez de ses yeux pour regarder »; « il était honteux de se trouver si jeune ».
D'où viennent-ils ? Où s'arrêteront-ils ?
Et le souvenir lui revint de Combourg, de l'étang, de la forêt, le souvenir aussi d'une page fort applaudie, où le château paternel, où la tour de son enfance étaient associés aux oiseaux voyageurs :
Par un temps grisâtre d'automne, lorsque la bise souffle sur les champs, que les bois perdent leurs dernières feuilles, une troupe de canards sauvages, tous rangés à la file, traversent en silence un ciel mélancolique. S'ils aperçoivent du haut des airs quelque manoir gothique [Combourg], environné d'étangs et de forêts, c'est là qu'ils se préparent à descendre : ils attendent la nuit, et font des évolutions au dessus des bois. Aussitôt que la vapeur du soir enveloppe la vallée, le cou tendu et l'aile sifflante, ils s'abattent tout à coup sur les eaux qui retentissent. Un cri général, suivi d'un profond silence, s'élève dans les marais. Guidés par une petite lumière, qui peut-être brille à l'étroite fenêtre d'une tour, les voyageurs s'approchent des murs à la faveur des roseaux et des ombres. Là, battant des ailes et poussant des cris par intervalles, au milieu du murmure des vents et des pluies, ils saluent l'habitation de l'homme.
Comme dans René, pendant qu'ils volaient au dessus de sa tête, il rêvait : « Je voudrais être sur leurs ailes. ›
Si quelqu'un me demandait où sont les preuves de telles rêveries, je répondrais que la question ne saurait se poser. Il suffit d'avoir pratiqué Chateaubriand pour n'ignorer pas que, chez lui, c'était habitude invincible. Et quant au procédé qui lui attribue les pensées de ses divers héros, ou qui transporte ses personnelles rêveries d'une année è l'autre, il se justifie tout seul; c'est perpétuellement le procédé de ses Mémoires : « Les stances que m'inspirèrent ces montagnes, en 1822, retracent assez bien les sentiments qui m'agitaient aux mêmes lieux en 1803. » - « J'aurais pu m'appliquer les réflexions d'Eudore, s'il est permis de se citer soi-même : Le triste murmure de la mer, etc. » - « La page qui termine l'Itinéraire semble écrite en ce moment même (1839), tant elle reproduit mes sentiments actuels : Il y a vingt ans, disais-je, etc. »
Dans un premier séjour à Paris, en 1788, sauvage et tout effarouché « l demeurait une partie de la nuit la tête penchée sur son feu qui ne lui disait rien » : « J'écoutais les voitures, allant, venant, se croisant ; leur roulement lointain imitait le murmure de la mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vent dans mes bois de Combourg. »
Le 25 septembre 1833, il écrit :
A la nuit tombante, j'entrai dans des bois. Des corneilles criaient en l'air ; leurs épaisses volées tournoyaient au dessus des arbres dont elles se préparaient à couronner la cime. Voilà que je retournai à ma première jeunesse. Je revis les corneilles du mail de Combourg; je crus reprendre ma vie de famille dans le vieux château : ô souvenirs, vous traversez le cœur comme un glaive ! O ma Lucile, bien des années nous ont séparés ! Maintenant la foule de mes jours a passé, et, en se dissipant, me laisse mieux voir ton image.
En 1833 encore :
Tandis que je m'efforçais d'être présent au repas, je ne pouvais m'empêcher de regarder les oiseaux et les nuages qui volaient au dessus du festin ; passagers embarqués sur les brises, et qui ont des relations secrètes avec mes destinées; voyageurs, objets de mon envie et dont mes yeux ne peuvent suivre la course aérienne sans une sorte d'attendrissement.
En 1843, dans la Vie de Rancé :
Les collines assemblées autour de la Vallée la cachent au reste de la terre... Je crois, en la voyant, revoir mes bois de Combourg, aux clartés alenties du soleil... Quelles soirées d'automne ! Qu'ils sont beaux ces bruits des derniers jours de l'année.
De 1788 à 1843, dates extrêmes, le fil des rêveries similaires est ininterrompu.
Des preuves? Je rappellerais le mot des Mémoires écrit en 1812 : « Maintes fois, en voyant le soleil se coucher dans les forêts de l'Amérique, je me suis rappelé les bois de Combourg. Mes souvenirs se font écho. » Je prie le lecteur de remarquer ce dernier trait.
N'est-ce pas à la Vallée aux Loups, et précisément en 1808, qu'il composa l'épisode, tant choyé, de la Druidesse, ou du moins, qu'il le soumit au jugement de ses amis, et le remania sur les conseils de Fontanes? « Ici... je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. »
Or cet épisode a pour théâtre la Bretagne : elle y est décrite en traits merveilleusement poétiques et précis. Le château où commandait Eudore, quel en fut le type idéal, sinon Combourg? « Il était bâti sur un roc,, appuyé contre une forêt, et baigné par un lac. › Velléda s'abandonne & à ses rêveries ». Lesquelles ? Ce sont les rêveries coutumières de René. Qu'on relise ces deux chapitres, enfants de la Vallée, et l'on ne pensera plus à me demander des preuves, - à moins que, ravi de ces belles citations, ce ne soit pour me porter à les multiplier. De mon côté, j'avoue que j'y trouve un grand charme. Mais de plus, et surtout, elles nous livrent le secret et le tour des rêveries où sans cesse retombait Chateaubriand.
Oui, à cette date, il rêvait du pays natal, et du château de Combourg. En octobre, il se a remémorait s la page du Génie du Christianisme sur les oiseaux migrateurs, ne fût-ce que pour éviter d'en reparler dans les mêmes termes. Nous lisons dans les Martyrs, et trois pages seulement après l'épisode de Velléda : « Avions-nous besoin des fables d'Alcyon et de Ceyx, pour trouver des rapports attendrissants entre les oiseaux qui passent sur les mers et nos destinées ? En voyant se suspendre à nos mâts des hirondelles fatiguées, nous étions tentés de les interroger touchant notre patrie. Elles avaient peut-être voltigé autour de notre demeure et suspendu leur nid à notre toit1. »
(1) « Nous reçûmes à bord trois nouveaux passagers, deux bergeronnettes et une hirondelle. Je ne sais ce qui avait pu engager les premières à quitter les troupeaux; quant à la dernière, elle allait peut-être en Syrie et elle venait peut-être de France. J'étais bien tenté de lui demander des nouvelles de ce toit paternel que j'avais quitté depuis si longtemps. Je me rappelle que, dans mon enfance, je passais des heures entières à voir, avec je ne sais quel regard triste, voltiger les hirondelles en automne; un secret instinct me disait que je serais voyageur comme ces oiseaux. Ils se réunissaient, à la fin du mois de septembre, dans les joncs d'un grand étang : là, poussant des cris et exécutant mille évolutions sur les eaux, ils semblaient essayer leurs ailes et se préparer à de longs pèlerinages. » Pourquoi, de tous les souvenirs de l'existence, préférons-nous ceux qui remontent vers notre berceau ? Les jouissances de l'amour-propre, les illusions de la jeunesse, ne se présentent point avec charme à la mémoire; nous y trouvons au contraire de l'aridité ou de l'amertume; mais les plus petites circonstances réveillent au fond du cœur les émotions du premier âge, et toujours avec un attrait nouveau. Au bord des lacs de l'Amérique, dans un désert inconnu qui ne raconte rien au voyageur, dans une terre qui n'a pour elle que la grandeur de sa solitude, une hirondelle suffisait pour me retracer les scènes des premiers jours de ma vie, comme elle me les a rappelées sur la mer de Syrie, à la vue d'une terre antique, retentissante de la voix des siècles et des traditions de l'histoire. » (Itinéraire.) ↩