Chapitre X. La Vallée aux Loups (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
n° 373, à Paris1.
(1) Orig. autog. ↩
De quel artiste est-il ici question? artiste étranger qu'un passage de l'article sur le Voyage en Espagne avait désobligé.
Le nom du plaignant doit se trouver ci-dessous dans le résumé d'un dossier relatif à ce même Voyage2.
(2) « Dossier de pièces relatives au Voyage en Espagne [provenant des éditeurs MM. Treuttel et Wurtz]. i Etat des sommes payées aux artistes qui ont illustré l'ouvrage et où l'on remarque les noms de Duvivier, Dequevauviller, Lerouge, Gossard, Fayn, Mme Queverdo, etc. ; trois reçus du graveur Fayn, pour plusieurs gravures fournies par lui; liste des premiers souscripteurs, au nombre desquels se trouvent Bonaparte, Joséphine Beauharnais, Mme Bonaparte mère, le cardinal Fesch, etc.i N'est-il pas piquant d'observer que cet ouvrage, patronné par la famille impériale, et composé par un ami des Bonaparte, fut précisément l'occasion du fameux article ? « Silence de l'abjection », « Néron », « Tacite », « voix du délateur », « chaîne de l'esclave », « tombeau de Mesdames de France ». On juge de l'émoi de la cour. On devine aussi l'attitude de Laborde. Comme Joubert, il se mit fort en colère, préoccupé du danger encouru par Chateaubriand. Il ne manqua pas de lui appliquer, cette fois avec une robuste conviction, le surnom familier de « Sauvage! » Mais à la cour, il s'efforça de donner le change sur le sens un peu enveloppé du morceau; il se fit le défenseur obstiné de l'imprudent génie. Et tandis que le cardinal Fesch aiguillonnait le lion irrité, Joséphine, Hortense, Fontanes et lui, réussissaient à le calmer. - Le passage qui avait affligé l'artiste étranger porte que les « planches ont un peu de sécheresse, mais ce défaut tient à la nature même des objets représentés ». Il ne se peut critique plus douce. ↩
Le séjour de M. et Mme de Chateaubriand à Méréville ne se prolongea pas au delà de septembre.
En effet, dès les premiers jours d'octobre, nous les retrouvons à la Vallée.
Le 4 octobre, il y eut une réunion plénière, non plus pour lire les Martyrs.
C'était la Saint-François, fête de Chateaubriand.
Mme de Chateaubriand invite Clausel et le charge de transmettre l'invitation aux autres amis :
Val de Loup, ce 28 septembre [1808].
N'oubliez pas de faire des recrues pour mardi prochain, jour de la Saint-François. Il est essentiel que nous connaissions nos convives quelques jours d'avance, pour n'en avoir ni trop ni trop peu. Il en manquera bien sûr deux, les Joubert. Je suis quelquefois tentée d'aller m'établir chez eux, et d'y faire du feu pour avoir prise de possession, afin qu'ils ne puissent pas me mettre à la porte à leur retour : ce qu'ils feront ou devront faire, s'ils sont justes et s'en tiennent à la peine du talion. - Répondez-moi, mon cher ministre; ou, si vous voulez mieux faire, venez m'apporter votre réponse vous-même.
C'est dans le clergé surtout qu'il faut chercher des convives : n'oubliez pas la visite à l'abbé de Boulogne]1 et à l'évêque d'Alais.
Ce billet tomba sous les yeux de Chateaubriand. Et soit qu'il ne prît pas son parti de l'absence des Joubert, à pareil jour, soit qu'il trouvât le mot de Mme de Chateaubriand spirituel autant qu'aimable et de nature à faire plaisir aux chers absents, ou pour les deux motifs réunis, il ajouta de sa main, en guise de post-scriptum :
C'est moi qui, par hasard, cachette ce billet; et je vous prie de l'envoyer à Joubert2.
(2) Orig. autog. ↩
Distrait de la correspondance conservée au château de Coussergues, cet autographe m'est venu de Paris avec beaucoup d'autres. Il donne à penser que nombre de lettres auront été perdues.
Un curieux détail de la vie intime se trouve impliqué dans l'aimable missive :
En décembre 1803, Chateaubriand traçait une première esquisse de ses Mémoires. Il écrivait à Joubert :
« Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. Rome y entrera... »
A cette date de tristesse amère remonterait le récit des tristesses de son enfance, habituellement négligée, rudoyée même, sous le toit paternel. Nous y lisons ces lignes :
(1) Evêque de Troyes, en 1809. ↩
Mais si j'avais des peines qui ne sont pas connues de l'enfance, j'avais aussi des plaisirs... Noël, le premier jour de l'an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, grâce à la religion, étaient pour moi des jours de bonheur. Il n'y a que la Saint-François qu'on ne chômait point. On n'a jamais célébré ma fête, car je n'ai jamais apporté de joie à personne.
Le texte imprimé de cette première esquisse des Mémoires est précédé de la mention : Commencé en 1809. Je croirais volontiers qu'on a mal lu le dernier chiffre. Car, en 1809, le détail relatif à la Saint-François avait cessé d'être vrai. D'autre part, Chateaubriand fut trop absorbé par l'examen et les notes des Martyrs, puis par la rédaction de l'Itinéraire, pour s'occuper alors des Mémoires. Il ne reprit ce travail que deux ans plus tard :
« Vallée aux Loups. - Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem, me tente à commencer l'histoire de ma vie. »
Il reprend et revise alors le texte que j'attribue à 1803; il le développe et le divise en chapitres.
« En janvier 1812, Vallée aux Loups », il relit le passage que j'ai cité. Ce qui précède et ce qui suit le mot relatif à sa fête, il le conserve; le mot lui-même, il l'efface1.
(1) Autre remarque : Il reprenait au château de Montboissier, en 1817, les Mémoires interrompus par les événements de 1814, et il se demandait : « Dans combien de lieux ai-je déjà commencé à les écrire ? » L'expression paraîtrait exagérée, s'il n'y avait, pour répondre, que « la Vallée aux Loups et Dieppe », seules indications de lieux, laissées à cette date, en tête des chapitres. Au moins faut-il ajouter Rome. - Quelques pages subsistent du 364 [jours] de privations et de travaux. » ↩
Appelés par Mme de Chateaubriand, c'est que les amis avaient célébré, plus d'une fois déjà, la Saint-François à la Vallée aux Loups.
Le charmant billet était la première invitation au banquet qui devait si souvent, dans la suite, se renouveler à pareille date et réunir « les vieux amis ».
Je laisse à penser la joie de tous, les assurances de succès pour les Martyrs, et le bonheur du maître de céans.
S'il fallait en croire Sainte-Beuve, cette journée du 4 octobre 1808 aurait été tout entière livrée à la solitude et à la tristesse. Le causeur l'affirme en contant une anecdote sur laquelle il appuie plus que de raison. Après lui, d'habiles critiques, et hier encore M. de Vogüé, l'ont exploitée dans le même sens.
Soumettons-la, cette anecdote, à l'épreuve d'un rapide examen.
D'abord le propre texte de Sainte-Beuve :
Le jour même où il avait quarante ans, Chateaubriand passait toute une journée solitaire et mélancolique sous les ombrages de Champlâtreux, et, à M. Molé qui lui demandait la cause de sa tristesse, il livrait cet aveu pénible : « J'ai quarante ans ! » (Causeries du Lundi, 2 février 1857, t. XIII, p. 205.)
Le jour même où il avait quarante ans. Sainte-Beuve voulait dire : le jour même où il croyait avoir quarante ans.
manuscrit; plusieurs me sont venues. L'une de ces pages contient le morceau en question, avec des phrases qui manquent dans l'Esquisse : « avaient l'air de se réjouir avec vous ; où le paysan, dans sa cabane, mangeait le même gâteau que le roi dans son palais; l'espérance d'un pareil jour qui revenait tous les ans, faisait supporter aux misérables
En effet, deux ou trois ans après la quarantaine, Chateaubriand croyait encore fermement que son jour de naissance était un 4 octobre. Il écrivait dans l'Itinéraire, paru au commencement de 1811 : « ... J'appris que l'on célébrait la fête du patron de l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au 4 octobre, jour de la Saint-François, jour de ma naissance et de ma fête. Je courus au chœur et j'offris des vœux pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné la vie à pareil jour. »
Donc, le jour du pénible aveu ne pouvait être qu'un 4 octobre.
Mais l'année ?
Chateaubriand se trompait aussi sur l'année de sa naissance.
Je lis dans une de ses lettres à Guéneau de Mussy : « Villeneuve-sur-Yonne, 9 octobre 1804... Mes trente-cinq ans viennent de sonner, le 4 de ce mois, à cette horloge qui ne marque jamais deux fois la même heure. » Et, ce disant, il faisait sonner deux fois ses trente-cinq ans, à l'horloge qui ne connaît ni répétitions, ni retours.
En réalité, il avait alors trente-six ans. Il eut quarante ans le 4 septembre 1808.
A la date de 1808, était-il mieux renseigné sur l'année de sa naissance, quoique non détrompé sur le jour?
Dans cette supposition, le propos rapporté par Sainte-Beuve aurait été tenu le 4 octobre 1808.
Or, ce jour-là, nous savons qu'il ne risquait pas de le passer, solitaire, sous les ombrages de Champlâtreux. Il était dans sa chère Vallée aux Loups, entouré de ses amis, tout entier à la joie et à la nouveauté de sa fête (célébrée pour la première fois), tout rayonnant de la prochaine gloire des Martyrs.
Supposera-t-on qu'il était, relativement au jour et à l'année, dans la même erreur qu'en 1804?
L'anecdote devrait être rattachée au 4 octobre 1809.
Mais nous verrons qu'à la fin de septembre 1809, il datait une lettre de la Vallée. Appelés par Mme de Chateaubriand, ses amis allaient célébrer sa fête pour la seconde fois. Ce jour de la Saint-François, il le passa chez lui avec eux. Avant et après le 4 octobre, il est plongé dans la revision des Martyrs, absorbé par les « notes » et l' « examen ». Au lieu d'aller semer et perdre ses heures dans les allées de Champlâtreux, il serait tenté de les trouver trop courtes.
Dans le vrai, Chateaubriand se souciait fort peu de savoir au juste son âge. Et par suite, ignorant le jour précis de la quarantaine, il n'était pas tenté, ce même jour, de s'abîmer dans la tristesse. Le 3 mars 1832, il k ignorait » encore. A cette date, il répond, de Paris, à un M. Paulmier, commandant de la gendarmerie de Saint-Omer :