Chapitre XII. Les amis, l'empereur et l'institut
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Les amis de Chateaubriand dans l'Examen et les Notes des Martyrs. - Nul découragement ; parfait mépris. - « Le Tasse errant de ville en ville. » - Billet pour demander des livres. - Rédaction de l'Itinéraire, - A Verneuil. - Napoléon à la Vallée aux Loups. - La Saint-François. - Joubert absent. - L'Allemagne au pilon. - Lettre de Mme de Staël. - Inquiétude au sujet de l'Itinéraire. - Les prix décennaux. - L'Empereur intervient. - Résistance de l'Institut. - Le manuscrit de l'Itinéraire à la censure.
Joubert n'avait plus longtemps à attendre : la réimpression s'achevait. L'examen et les notes des Martyrs n'étaient pas moins volumineux que l'ouvrage.
L'auteur y parle de ses amis, allègue leurs sentiments, se couvre de leur autorité avec une noble et touchante confiance. Comme j'y retrouve l'expression et la preuve d'une manière d'être, d'un état d'âme, d'une habitude de cœur; comme, d'autre part, beaucoup de ces notes supposent les allées et venues des amis à la Vallée, j'ai cru bien faire en recueillant celles dont l'accent est plus personnel et celles où l'autorité des amis est plus directement invoquée :
Mon obéissance à la critique est telle que souvent mes amis n'osent me faire des objections, dans la crainte de me voir changer et bouleverser tout au moindre mot. Je n'ai point cet orgueil qui se complaît dans une erreur. Si quelque chose me rendait indocile à la leçon, c'est la manière dont elle est donnée. Je ne reçois point un conseil sous la forme d'un outrage; autant je pourrais craindre la séduction de la bienveillance, de l'estime, des prévenances, des égards, autant je repousse le ton impérieux et les airs de maître.
Il faut parler à présent de certains reproches qui me sont beaucoup plus sensibles que tous les autres, parce qu'ils semblent tomber sur mes amis.
On a voulu faire entendre que des hommes distingués, dont le jugement est une autorité puissante, après s'être prononcés pour les Martyrs, se sont ensuite prudemment retirés, lorsqu'ils ont vu déchirer l'ouvrage.
Qu'on sache que les amis qui me restent, tout petit qu'en soit le nombre, ne sont pas de ceux qui se retirent au jour du combat; ils ont un jugement formé et ils n'attendent point l'approbation ou l'animadversion d'un bureau d'esprit pour savoir à quel rang ils doivent placer un ouvrage : ils regardent les Martyrs comme le meilleur, ou, si l'on veut, comme le moins faible de mes très faibles écrits. Est-ce un homme dont le beau talent comme écrivain surpasse encore la pureté du goût comme critique1, que l'on a voulu désigner par cette étrange assertion? Mon illustre ami a dit et redit cent fois, à quiconque a voulu l'entendre, ce qu'il pense de mes derniers travaux littéraires; ses sentiments à cet égard sont bien loin d'être changés : le temps et les satires publiées contre mon livre n'ont fait que l'affermir dans l'opinion qu'il a des Martyrs, et aucune opinion, sur tous les points et sous tous les rapports, ne leur est plus complètement favorable.
Si l'on trouve mauvais que je me vante ici des suffrages que j'ai obtenus; si je sors des bornes d'une modestie que la faiblesse de mes talents me prescrit, et que je n'ai jamais franchies jusqu'à présent, qu'on s'en prenne à l'indigne manière dont on m'a traité. Il est aisé de comprendre pourquoi on avait hasardé une accusation qui jetait de la défaveur sur mon ouvrage, en même temps qu'elle flétrissait le caractère de mes amis.
On savait que les dignités dont le premier d'entre eux est revêtu1 lui interdisaient toute espèce de lutte dans les journaux. On n'a pas craint alors de l'appeler dans une arène où il ne pouvait descendre. Si l'indignation que cause l'injustice l'avait engagé malgré moi dans ce combat, eh bien ! on avait encore tout à gagner : on eût fait du bruit en s'attachant à un nom célèbre...
Enfin s'il faut en croire les adversaires des Martyrs, ce sont les coteries, les cabales, les partis qui agissent en ma faveur.
Depuis mon entrée dans la carrière des lettres, tous mes pas ont été marqués par des orages. J'ai été accablé d'injures, de pamphlets, de parodies, de critiques, de plaisanteries en prose et en vers; mes phrases traînent dans toutes les saletés des boulevards; mon nom se rencontre dans toutes les satires.
Qu'ai-je opposé à cela? Une seule défense où, en répondant d'une voix ferme, je n'ai point rendu l'insulte pour l'insulte. Me rencontre-t-on dans ces salons et dans ces théâtres où se forge la renommée? Vais-je lisant mes ouvrages à quiconque veut les écouter? Je vis seul; je n'ai point d'école, point de jeunes gens qui viennent recueillir les paroles du maître. Si j'en crois pourtant la faveur publique, il ne tiendrait qu'à moi de m'entourer de nombreux disciples.
L'auteur a le droit de demander que le juge ait cette compétence qui tient à la gravité des études et du caractère, et d'exiger que le peintre en grotesques [Hoffmann] ne soit pas admis à prononcer sur les tableaux du peintre d'histoire.
... Malgré l'opposition de mes ennemis, malgré les préjugés de toute espèce que l'on a voulu faire naître contre les Martyrs, j'ai encore réussi beaucoup au delà de mon attente; il s'est plus écoulé d'exemplaires de mon ouvrage en un mois, qu'il ne s'est vendu d'exemplaires du Génie du Christianisme en plusieurs années.
Enfin on a parlé, à mon sujet, de philosophe et de philosophie... Si, pour mériter ce titre, il faut mépriser la sagesse et la gloire de nos ancêtres; blasphémer une religion qui a civilisé, éclairé et consolé la terre; substituer à l'éternelle parole et aux commandements immuables de Dieu le vain langage et la raison changeante de l'homme; s'il faut vanter l'indépendance avec un cœur d'esclave; n'avoir pour soi que les crimes et jamais les vertus d'une opinion, je n'ai point été, je ne suis point, et je ne serai jamais philosophe.
Plusieurs de ces notes prouvent que le découragement n'entrait pas ou ne séjournait guère dans l'âme vaillante du noble écrivain. Impossible, ce semble, de porter plus loin, et sous une forme plus littéraire, l'expression du parfait mépris. Telle était sa réponse aux ennemis de la première heure, aux philosophes ligués contre le champion du christianisme.
Des observations lui parvinrent sur son peu de prudence; elles étaient dictées par l'amitié. Peut-être émanaient-elles de l'entourage impérial, où, fort heureusement, Chateaubriand comptait plus d'un cœur dévoué.
Sa réponse comprend deux pages pleines in-4°. Le passage le plus vif, sans doute, est seul venu à ma connaissance :