Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Chateaubriand avait reçu deux lettres de son ami, L'une fort « triste », où Fontanes l'avertissait des menaces proférées par le Premier Consul ; c'est à celle-là surtout que le secrétaire vient de répondre. L'autre moins triste , avec de bons sermons ».
Entre les deux lettres, Bonaparte avait lu le mémoire, et s'était radouci.
La dernière phrase contient un premier mot de réponse aux sournoises attaques des « buses diplomatiques » contre les gens de lettres : attaques souvent intéressées, aussi contraires à la loyauté qu'à l'histoire. Elles poursuivirent Chateaubriand jusqu'à la tombe et le mordirent au cœur, tantôt honteusement dissimulées, tantôt produites au grand jour.
Lui mort, elles continuent à faire rage, dans les livres écrits par les multiples ennemis de sa foi religieuse, de son génie littéraire, de son action politique, par ceux que la durable supériorité de Chateaubriand offusque et chagrine, enfants ou amis des personnages que les terribles Mémoires ont victimes.
Chateaubriand ne cessa de répondre à l'objection, tant qu'il put tenir une plume.
Pour le lecteur de cette correspondance, la meilleure réponse sera, ce me semble, la plus voisine de ce temps d'épreuve, celle qu'il publia sous l'Empire même, après avoir quitté Rome. On la trouvera plus loin, à la date de 1806.
Dans la lettre suivante, où le moindre mot a son prix, ce sont les lignes consacrées à l'amie mourante qui retiennent l'attention. Si peu que l'on soit familiarisé avec la petite société de la rue Neuve du Luxembourg, on les relit avec émotion, ces lignes, contemporaines des derniers jours de Mme de Beaumont. On les étudie pour y surprendre le vrai sentiment de l'illustre écrivain, sur lequel l'intéressante malade avait cru pouvoir s'appuyer. La confiance de celle-ci ne fut pas trompée. Chateaubriand fut dévoué, aimable, affectueux au delà de toute expression.
En lui, le génie n'excluait pas la bonté. Sa puissante imagination s'alliait à une vive sensibilité. Sans doute, la balance penchait du côté de l'imagination, au point d'avoir donné le change et fait dire, de la sensibilité, qu'elle était nulle ou peu développée.
Lui-même est un peu responsable de l'erreur : il s'est calomnié comme à plaisir dans ses Mémoires, sur le chapitre du cœur; il n'a cessé de poser, sa vie durant, pour une sorte d'impassibilité sombre. « Je n'ai jamais pleuré que d'admiration disait-il. Sainte-Beuve a fort abusé de ce mot, lequel n'est manifestement qu'une boutade.
C'est la première fois, dans cette correspondance, que Chateaubriand parle à Fontanes de leur amie commune. Rien, quand le voyage d'Italie fut décidé. Rien, quand Mme de Beaumont quitta le Mont-Dore et la France. Rien, quand il vint la recevoir à Florence, des mains de Louis Bertin, et la conduire à Rome, appuyée sur son bras. - Entre sa détention au Temple et l'exil en Italie, Bertin avait publié dans son Journal des Débats un article très sympathique sur le Génie du Christianisme (6 prairial an X).
A cet ami aussi, Chateaubriand fut fidèle et dévoué à jamais. Rentré en France, il ne cessera de parler et d'écrire jusqu'à ce qu'il ait obtenu le retrait de la sentence d'exil1.
(1) 30 mai 1804. « Écrivez à Fouché [en faveur de Bertin l'aîné]. » - Mille remercîments de votre lettre à Fouché. » - 18 juin. « Écrivez-moi et écrivez à Fouché. » - 29 juin. « Je ne sais encore si on a fait quelque chose pour notre ami, comme on nous l'a promis. Il est à la campagne et il ne me paraît pas que sa position soit changée. » - 16 juillet. « Vous avez voulu rendre service à mon ami et vous le pouvez plus que moi, puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. » - 23 juillet. « Je vous recommande mon ami. » - rer août. « Je vous conjure de pousser l'affaire de mon ami. » - 13 août. « N'oubliez pas Fouché. » - 8 septembre 1804. « La pauvre Mme Bertin a la fièvre putride. Je ne sais qui présentera votre lettre. Comment nous tirer de là? » - 15 septembre. « Mme Bertin est un peu mieux. » - 28 octobre. « Nous avons tous besoin de vous ici, moi, mon ami, votre mère. Adieu, écrivez-moi à Villeneuve. » - 9 novembre. « N'oubliez pas mon proscrit. » - 23 novembre. « Tâchez de délivrer mon ami. » - « Je vous écris ce mot chez Bertin et nous parlons de vous, » ↩
Avec Fontanes, l'intime confident, ce silence aurait-il la signification d'une âme qui se ferme? Hypothèse inadmissible.
Le secrétaire d'ambassade ne pouvait l'ignorer : Fontanes et Joubert avaient désapprouvé. Peut-être même Fontanes lui avait-il écrit, au sujet de ce voyage, avec la brusque franchise qui était dans son caractère.
En effet, Chateaubriand a bien l'air de répondre à des reproches plus ou moins directs. Si l'on accepte cette manière de voir, le passage n'en est que plus touchant, car ce ne sont plus des éloges que Chateaubriand se décerne avec une sorte de complaisance naïve; c'est le noble langage d'un ami qui se défend en homme de cœur : la voix est pleine de larmes.
Sainte-Beuve a souvent rencontré, au cours de ses «leçons» et Causeries, le souvenir de Mme de Beaumont; il l'a constamment salué d'une expression de sympathie et d'hommage.
M. Bardoux a fait plus et mieux. La vie de cette noble femme, aussi noble par l'intelligence et par le cœur que par la naissance, et qui joignait aux traditions du xvIIe siècle, faites d'élégance et d'esprit, un je ne sais quoi de plus profond et de plus grave - pressentiment des idées nouvelles, retour aux saines doctrines, poignants souvenirs d'échafaud, - il l'a retracée, du berceau à la tombe, dans tous ses contrastes, avec un art consommé, un art aussi délicat que son objet. A travers les récits palpitants et colorés de l'historien, la vive et spirituelle figure de Pauline de Montmorin se ranime, admirablement expressive. Impossible de se dérober au sentiment que veut inspirer M. Bardoux, et qui l'inspire lui-même.
Les lettres que Joubert écrivit à Mme de Beaumont et celles qu'il en reçut justifient l'admiration et la renouvellent. Elles nous offrent, comme en un tableau d'idéal, tout à la fois les agréments variés de l'esprit et les pures délices de la véritable amitié.
On en veut presque à Chateaubriand d'avoir apporté un élément de trouble dans ces doux rapports; d'avoir enlevé à l'influence rassérénante et pieuse de Joubert cette belle âme endolorie; de l'avoir entraînée, dans son orbite, à travers la région des orages, la seule où René se sentît vivre, mais où Pauline allait mourir.
A peine introduit, il relègue au second plan les autres habitués du petit salon, sans excepter le bon Joubert.
Était-ce absolument sa faute? Dans cette petite société, comme dans la société des ambassades, tout conspirait en sa faveur : tristesse native, lointains voyages, pauvreté digne, beauté virile, noblesse héréditaire, culte exalté de l'honneur, génie extraordinaire. Et comment Mme de Beaumont aurait-elle échappé à l'irrésistible séduction ? Ne voyons-nous pas des hommes comme Fontanes, Joubert, Clausel, Chênedollé, Mussy, Bertin, Ballanche, Bonnevie, s'éprendre à première vue de ce Breton étrange, qu'ils appellent tantôt le Sauvage, et tantôt l'Enchanteur?
Une magie était attachée à sa personne, et non seulement à ses écrits.
Parmi les pages qu'inspira le souvenir de Mme de Beaumont, les plus belles émanent de Chateaubriand. Cela devait être. Le génie et le cœur y confondent leurs meilleures inspirations. Or, parmi les souvenirs de l'incomparable artiste, en même temps que de l'ami préféré, je n'en sais pas qui vaillent, pour l'observation psychologique, les simples lignes confidentielles que l'on va lire : elles sont l'irrécusable témoignage de l'émotion présente.
Malade lui-même, épuisé par la fièvre, et très averti du danger (son successeur immédiat à l'ambassade devait être emporté par cette fièvre-là), Chateaubriand passait les jours et les nuits auprès de la pauvre agonisante.
Ce noble dévouement dispose à l'indulgence. On fait mieux que pardonner : je dirais qu'on admire; et l'on se remet en mémoire le mot charmant de Joubert : « On adore ce bon garçon en le lisant ; et, quant à elle, on sent, si peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. Je serais désolé aujourd'hui qu'elle n'eût pas fait ce voyage qui m'a causé tant de tourment. »
Aimable Joubert ! L'homme parfait, ce serait lui, s'il était jamais permis de dire d'un homme qu'il est parfait.
Non certes que l'amitié l'aveuglât. Le 21 octobre, dans une réponse à Molé, il formulait son jugement sur le secrétaire, et ce jugement était marqué de sévérité. « Sa lettre est devenue, sous cette plume ingénieuse et subtile, le portrait le plus merveilleux, le plus achevé du moral de Chateaubriand à toutes les époques. » C'est Sainte-Beuve qui parle. Nous étudierons bientôt cette pièce, devenue « un événement » biographique et littéraire.