Chapitre XIII. Une « année des plus remarquables » (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Fut-il plus sensible à la gloire ou aux humiliations? Au désir de l'Empereur que l'Institut couronnât le Génie du Christianisme, ou au refus de l'Institut composé en majorité de philosophes? Aux suffrages de l'Académie française, réparant l'injustice de l'Institut, ou à l'interdiction de son discours, et aux menaces impériales rétractant une heure de faveur ?
Bien étudié, le texte où s'épanchent, mêlés et confondus, les sentiments contradictoires, permet de conclure que la joie l'emportait. Nonobstant les réflexions sur la Trappe ou la rivière, le fond de l'âme était à la satisfaction, aux nobles fiertés, au bonheur. La « face » n'est que « ridée ». - Je dis que la joie l'emportait : des humiliations et des affronts de cette sorte, c'est encore la gloire; et une gloire supérieure à celle des lettres.
Avant que le succès de l'Itinéraire eût relevé ses finances, et précisément à la date de cette lettre, il paraît bien, comme il l'avoue à Frisell, qu'il « n'avait pas le sou ». Dans les premiers jours du mois suivant, il fut obligé de souscrire un billet d'emprunt. Témoin l'engagement sur papier timbré, dont l'original autographe est sous mes yeux :
« Fin novembre mil huit cent douze, je payerai à l'ordre de M. de Lavalette la somme de mille francs, valeur reçue comptant à Paris, le trois juin mil huit cent onze.
> f. a. de Chateaubriand. >
Après l'éclatant succès de l'Itinéraire, et, à la faveur de ce succès, après la justice enfin rendue aux Martyrs, on pouvait craindre que, saturé de gloire, il ne se laissât reprendre au dégoût de tout. L'ennui ne le poussera-t-il pas aux lointains aventureux?
Pour des années, rien à craindre de x l'humeur inquiète . Il vivait heureux dans son ermitage. Un des habitués de la Vallée aux Loups, M. de Clausel, avait comparé la solitude d'Aunay au « paradis terrestre ». Il reçut en réponse « la plus longue lettre » que Mme de Chateaubriand « ait jamais écrite ». C'est aussi l'une des plus spirituelles échappées à sa verve. Chaque phrase, chaque mot presque, garde comme un reflet de son aimable et piquant sourire.
Val-de-Loup, ce 27 juillet 181.
Bien que l'air et le ton de *** me déplaisent également, il suffit, mon cher ami, que vous l'aimiez pour que j'aie un grand plaisir à faire quelque chose qui lui soit agréable. J'irai donc incessamment à la marine, solliciter un brevet de mort pour son neveu.
Je vous défie de nous écrire d'un pays plus chaud que le nôtre; voilà deux jours qu'on ne peut respirer. Il est vrai qu'il y en a trois qu'on se chauffait à grand feu : pour le chaud, c'est la saison; pour le froid, c'est la comète.
Vous avez grand tort de comparer le lieu où nous vivons au paradis terrestre, si ce n'est qu'on y trouve aussi des serpents; et, si vous avez à Montpellier des procès à débrouiller et des chicanes à réprimer, nous avons ici des voleurs à pendre; en conséquence, M. de Chateaubriand vient d'être nommé juré, pour juger les pauvres gens qu'il renverra sur les grands chemins sains et saufs, s'il plaît à Dieu. Mais ce qui nous déplaît beaucoup à nous, c'est que nous voilà obligés d'aller à Paris, et il est si triste et si justement triste en ce moment, que rien qu'à y penser on tourne à la mort. Pas une âme, ou sinon des âmes en peine; des rues désertes, des maisons vides et des arbres poudrés à blanc, voilà ce que nous allons trouver.
Il nous serait beaucoup plus agréable d'aller vous faire une petite visite dans votre cabinet exposé au nord et placé au milieu d'une belle campagne; mais on ne peut pas dire à présent : voyage qui voudra. Nous vous attendons ici; car vous y viendrez, et j'espère même que vous y resterez; et, comme alors vous serez questeur, nous aurons une voiture.
Joubert est dans l'admiration et dans l'attendrissement des lettres que vous lui écrivez, d'où je conclus que ce ne sont pas vos chefs-d'œuvre. Il est retombé dans sa manie universitaire; il n'a pas de plus grand bonheur que de pouvoir s'enfermer avec quelques inspecteurs, recteurs ou proviseurs, et de les pérorer tant et si longtemps qu'il est ensuite obligé de se coucher pendant huit jours et qu'il a le plaisir de se plaindre éternellement.
M. de Bonald est ici depuis un mois, mais nous ne l'avons point vu, du moins moi. M. de Chateaubriand l'a rencontré l'autre jour, chez le restaurateur. On dit qu'il s'est livré aux petits littérateurs ; il les a choisis pour ses amis et pour ses juges. Il a grand tort pour l'avenir, mais il a raison pour le présent. Il paraît qu'il veut des trompettes pour son nouvel ouvrage; il est vrai que celles d'aujourd'hui ne retentissent pas au loin, mais elles assourdissent ceux qui sont près.
Nous avons ici depuis huit jours un vent épouvantable, tantôt froid, tantôt chaud, c'est-à-dire aussi extraordinaire que la saison. Comme je ne suis point mélancolique et que j'ai passé l'âge où l'on aime à soupirer, je n'aime ni le vent ni la lune; je ne me plais qu'à la pluie pour mon gazon, et au soleil pour me réjouir. Mais voilà une des plus longues lettres que j'aie jamais écrites. Aussi je permets bien à votre distraction de penser à autre chose en la lisant. Souvenez-vous seulement toujours du tendre et sincère attachement que je vous ai voué.
J'ai le plus grand plaisir à recevoir de vos lettres. Je les lis très bien; ainsi ne m'imputez point votre silence.
On lit dans les Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse : « J'ai toujours été grand dormeur. » Ce trait ne se retrouve plus à la page correspondante des Mémoires d'Outre-Tombe.
Si grand dormeur qu'il fût, Chateaubriand interrompit volontiers son sommeil pendant les nuits de l'été 1811. On l'aurait vu traverser les jardins, remonter à « son coteau de pins » et, du haut de sa tour, attacher au ciel de longs et passionnés regards.
Une comète était apparue, l'une des plus belles dont les annales astronomiques aient gardé le souvenir : « sa queue mesurait mille lieues. »
Ebranlée par les secousses que Napoléon imprimait à l'Europe et au monde, l'imagination populaire s'obstinait à vouloir que cette comète, comme toutes ses devancières, fût une messagère de malheur.
Chateaubriand savait à quoi s'en tenir sur l'influence légendaire de l'astre chevelu. Avec Alexandre de Humboldt, il put approfondir les questions scientifiques concernant les comètes. Avec Fontanes et les autres amis, il dut se rappeler l'éloquent démenti de la Fontaine au préjugé populaire dans l'Horoscope.
Mais, par les nuits tièdes, en face des profondeurs étoilées, seul au balcon de sa tour, que lui importait le réel? Il admirait, il se souvenait, il rêvait.
Quels souvenirs? Quels rêves ?
Quand les constellations percent leur voûte bleue, je me souviens de ce firmament splendide que j'admirais du giron des forêts américaines, ou du sein de l'Océan. La nuit est plus favorable que le jour aux réminiscences ; ... elle lui cache les paysages qui lui rappelleraient les lieux qu'il habite; elle ne lui laisse voir que les astres, d'un aspect semblable sous les différentes latitudes du même hémisphère. Alors il reconnaît les étoiles qu'il regardait de tel pays, à telle époque; les pensées qu'il eut, les sentiments qu'il éprouva dans les diverses parties de la terre remontent et s'attachent au même point du ciel.
La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, Madame de Beaumont remarquait diverses constellations en me disant que je me rappellerais un jour qu'elle m'avait appris à les connaître ; depuis que je l'ai perdue..., j'ai, plusieurs fois, du milieu de la campagne, cherché au firmament les étoiles qu'elle m'avait nommées.
Le lieu où je les ai vues sur les bois de Savigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité de nos destinées, le signe qu'une femme m'avait laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout cela brisait mon cœur. Par quel miracle l'homme consent-il à faire ce qu'il fait sur la terre, lui qui doit mourir ?
Voilà bien quelques-unes des pensées et des imaginations où se complaisait Chateaubriand pendant ces nuits d'été.
De rêve en rêve, a l'homme de tous les songes s en venait à douer de vie et de sentiment l'éblouissante apparition dont l'éclat éteignait les astres voisins. Il l'interrogeait en poète et en opprimé :
« Qui cherches-tu ? Est-ce lui ? brillant météore comme toi, fait, comme toi, pour passer. Voilà des années qu'il s'attarde. Est-ce lui que tu viens avertir ? Es-tu l'étoile de sa destinée? On dirait qu'il commence à décliner et à pâlir1. Est-il entré dans l'orbite de la période traversière2? Oh! puisse-t-il te suivre bientôt et disparaître sans retour !i
(1) Bientôt Kutusoff s'écriera : « C'est dans les marais de la Bérésina que s'éteindra le météore, en présence de toutes les armées russes, i (Mém., t. III.) ↩
(2) « Bonaparte était entré dans l'orbite de ce que les astrologues appellent la période traversière. i (Mém., t. III, p. 159.) ↩
Je n'invente pas : quelque trace de ces imaginations ardentes, où la poésie, la colère et la vengeance avaient leur part, se retrouve dans les Mémoires d'Outre-Tombe. Non pas à la date où l'on pourrait les chercher ; mais précisément au milieu des chapitres consacrés à Napoléon. Cette place révèle le sens caché des questions, trahit les désirs secrets du rêveur :
Depuis trois ans, j'étais retiré à Aulnay : sur mon coteau de pins, en 1811, j'avais suivi des yeux la comète qui pendant la nuit courait à l'horizon des bois; elle était belle et triste, et, comme une reine, elle traînait sur ses pas son long voile. Qui l'étrangère égarée dans notre univers cherchait-elle ? à qui adressait-elle ses pas dans le désert du ciel?
« Napoléon ne se figura-t-il pas qu'une comète était venue le chercher, comme jadis elle emporta César1 ? »
(1) T. IV, p. 88. ↩
Des réminiscences plus douces succédaient :
Appuyé sur le coude, je parcourais des yeux le ciel, la vallée... Je me laissai entraîner à ces réflexions que chacun peut faire, et moi plus qu'un autre, sur les vicissitudes des destinées humaines. Que de lieux avaient déjà vu mon sommeil paisible et troublé ! Que de fois, à la clarté des mêmes étoiles, dans les forêts de l'Amérique, sur les chemins de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre, dans les champs de l'Italie, au milieu de la mer, dans la patrie d'Hélène et de Ménélas, je m'étais livré à ces mêmes pensées, touchant les agitations de la vie !
Plusieurs années ont passé sur l'exaltation des premiers sentiments, et nulle lassitude n'a pénétré au cœur du propriétaire de la Vallée.
Pavillon de la Vallée aux Loups
« Ici, j'ai écrit les Martyrs, les Abencérages, l'Itinéraire et Moïse. » « .. Au pied de ces arbres, je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. »
Sous la date du 4 octobre 1811, il écrit le premier chapitre de ses Mémoires :
Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Chatenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n'était qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvaient une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances : spatio brevi spem longam reseces.
Les arbres que j'y ai plantés prospèrent; ils sont encore si petits que je leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis, autant que je l'ai pu, des divers climats où j'ai erré; ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d'autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent : l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents. Tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires d'un moine : depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos : mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres, tenant jamais ce qu'ils promettent, la Vallée aux Loups deviendra une véritable chartreuse.
Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay. Je suis attaché à mes arbres : je leur ai adressé des sonnets, des élégies, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c'est ma famille, je n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle.
Ici, j'ai écrit les Martyrs, les Abencérages, l'Itinéraire et Moïse : que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem, me tente à commencer l'histoire de ma vie.
Sous le même millésime, Mme de Chateaubriand note dans ses Souvenirs :
L'été de 1811 se passa comme les autres. Le matin, M. de Chateaubriand travaillait; moi, je recevais tous les amis de Paris qui venaient nous faire de fréquentes visites : il était rare que nous n'eussions personne à dîner, la distance étant trop petite pour qu'on ne vînt pas nous voir souvent, et trop grande pour qu'on ne passât pas au moins la journée. Il n'y a rien de plus agréable — mais en même temps de plus dispendieux - qu'une campagne à trois lieues de Paris.
« Tous les amis étaient là pour la Saint-François.
Voici le billet d'invitation tracé par Mme de Chateaubriand. Il est sans date. Mais M. de Bonald figure parmi les invités; ce nom me porte à croire qu'il s'agit bien du banquet de 1811. Après avoir résisté plusieurs années, le grand publiciste avait fini par céder aux sollicitations de Fontanes; il était conseiller titulaire de l'Université. Nous avons vu que sa présence à Paris était signalée en juillet dans la lettre de Mme de Chateaubriand à Clausel. C'est au même Clausel qu'est adressé ce billet :
N'allez pas oublier que c'est demain que nous dînons tous, ensemble, les Joubert, Bonald, vous, enfin tous les anciens amis.
« Un soir d'octobre 1811, raconte Mme Hamelin, M. de Mézi, aimable et bon homme, aimé de tous, vint me voir. C'était un parfait royaliste, ami intime de M. de Chateaubriand et de plusieurs jolies pèlerines qui s'étaient croisées avec lui.
Eh bien, que dit le faubourg rebelle?
Ne badinez plus, Madame; nous sommes très menacés par la police de votre Empereur qui parle tout hautement de faire arrêter « René » et de le traiter, ma foi, comme le duc d'Enghien.
Vraiment, et vous croyez cela?... Allons, Mézi, vous êtes en démence.
Eh bien ! acceptez de causer avec René.
J'en serais ravie.
Il vint, ce preux, ce croisé, ce troubadour, ce grand écrivain. D'abord il fut un peu gourmé, mais son beau et fier visage s'égayait vivement par des éclats de rire qui laissaient voir beaucoup les plus belles dents de l'Académie; et c'était l'achoppement1. i
(1) Lettre de Mme Hamelin, Constitutionnel du rer août 1849• ↩
Ces mois de gloire et de persécution, puis de solitude et de paix, ne lui avaient laissé que d'heureux souvenirs. On le devine à cette mention des Mémoires :
« L'année 1811 fut une des plus remarquables de ma carrière littéraire. Je publiai l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, je remplaçai M. de Chénier à l'Institut, et je commençai d'écrire les Mémoires. »
En effet, les premiers chapitres des Mémoires sont datés : « La Vallée aux Loups, près d'Aulnay, 4 octobre 1811. - La Vallée aux Loups, 31 décembre 1811. s
« Le matin », avons-nous lu, « M. de Chateaubriand travaillait. » A quel ouvrage? Aux seuls Mémoires ?
Le cycle des grands travaux littéraires n'est-il pas fermé? Relisons les dernières lignes de l'Itinéraire ; nous y trouverons plaisir et profit :
J'ai fait mes adieux aux muses dans les Martyrs, et je les renouvelle dans ces Mémoires, qui ne sont que la suite ou le commentaire de l'autre ouvrage. Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie. Si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu'à mettre mes derniers jours à l'abri des soucis qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeune ; je n'ai plus l'amour du bruit; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au dehors que des orages; dans tous les cas, j'ai assez écrit si mon nom doit vivre; beaucoup trop s'il doit mourir.
L'auteur des Martyrs avait déjà dit au XXIVe chant de son poème : & « Qu'elles viennent, ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie et m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la peinture du mensonge : j'emploierai l'âge des regrets au tableau de la vérité. »
« L'Histoire » tout court, dans les Martyrs, peut-être parce qu'il n'était encore occupé que de l'histoire du vieux monde. « Monument à ma patrie », dans l'Itinéraire, peut-être parce que les Études historiques, histoire du vieux monde, étant terminées, ou à peu près, il allait attaquer l'Histoire de France.
De cette dernière, il n'a tracé qu'une Analyse raisonnée. Certains « fragments » se présentent avec l'ampleur et le fini que le sujet comporte : ils sont d'un bel effet. Mais l'ensemble ne laisse qu'une impression de tristesse, celle des travaux inachevés : pendent opéra interrupta.
Quant aux Etudes historiques, j'ai l'espoir de rectifier, en un point capital, les appréciations des critiques devanciers.
Il ne me semble pas que les maîtres aient rendu justice à ce volume. Celui des critiques contemporains qui me paraît avoir le mieux jugé le génie et les œuvres de Chateaubriand, M. E. Faguet, ne nomme même pas les Études historiques. Chez les autres, les éloges n'arrivent pas à balancer les réserves. Or ces réserves tiennent à une erreur de date. On a confondu les dates de composition et de publication. Les termes eux-mêmes en font foi. Lisez Villemain :
1830... - M. de Chateaubriand voulait finir un ouvrage médité depuis longtemps, ses Études historiques. L'introduction d'un pareil livre n'était autre que l'histoire même de la révolution chrétienne, la naissance de la foi, ses combats contre la société grecque et romaine, sa victoire dans le monde transformé, puis le déluge de la barbarie couvrant l'Europe et ne laissant que la croix debout sur l'abîme, pour être le signe de ralliement des sociétés nouvelles.
A vrai dire, ce sujet-là même était celui qu'avait entrevu, rêvé; saisi par les bords l'éloquent écrivain, dès le premier pas et dans toute la durée de sa course. On peut regretter même qu'il ne s'y soit pas renfermé, à l'âge de sa plus grande force et de sa plus vive ardeur. S'inspirant alors de l'érudition, au lieu de s'en charger comme d'une corvée tardive, consacrant à l'apostolat de la vérité ce qui est le plus digne d'elle, lo jeunesse de l'imagination et du cœur, il eût élevé, sur la solide base de l'histoire, un monument immortel... Pourquoi cette œuvre, si digne de couronner une glorieuse vie d'étude, n'a-t-elle été pour l'historien lui-même que l'exécution hâtive d'un engagement forcé ? Cela sans doute explique, sur quelques points, ce qui peut manquer de liaison dans les parties, d'exactitude approfondie dans les détails, à travers les splendides ébauches d'une inspiration qui renaît par moments.
Corvée tardive, splendides ébauches, exécution hâtive d'un engagement forcé, ces expressions, et telles autres, ne sont exactes qu'appliquées à l'Analyse raisonnée de l'Histoire de France. Elles sont radicalement fausses, appliquées aux Études historiques. Villemain n'avait pas sujet de regretter. L'illustre auteur des Martyrs et de l'Itinéraire avait consacré aux Etudes historiques, aussi bien qu'à ces deux ouvrages, la jeunesse de l'imagination et du cœur ; il les avait produites à l'âge de sa plus grande force et de sa plus vive ardeur.
Elles ne furent publiées qu'en mars 18311. De là l'erreur qui les fait attribuer à la troisième manière de Chateaubriand. A priori, et en raison de la date, on les juge moins parfaites.
(1) Nous savons par Chateaubriand lui-même que les épreuves des Etudes historiques étaient tirées avant le 27 juillet 1830. ↩
Or, les Études historiques furent composées en même temps que les Martyrs et l'Itinéraire, - à la même « époque de perfection ». - Ce sont les mêmes qualités, les mêmes dons, la même allure.
Trompé, comme Villemain, par la date de publication, Sainte-Beuve ne mentionne qu'en passant les Études historiques, lui qui s'arrêtait à célébrer jusqu'aux « bagatelles » de l'âge fécond, de l'âge heureux :
A cette époque de perfection où il était parvenu (1811-1813), il excellait même dans des bagatelles; il portait de sa grandeur jusque dans les moindres élégances; et j'ai trouvé dans un album du temps (celui de Mme de Rémusat), cette admirable épigramme écrite de sa main; elle serait célèbre si elle était traduite de l'Anthologie et ferait chef-d'œuvre entre les plus belles de l'antique recueil, entre celles d'un Antipater de Sidon et d'un Léonidas de Tarente :
« La Gloire, l'Amour et l'Amitié descendirent de l'Olympe pour visiter les peuples de la terre. Ces divinités résolurent d écrire l'histoire de leur voyage et le nom des hommes qui leur donneraient l'hospitalité. La Gloire prit dans ce dessein un morceau de marbre, l'Amour des tablettes de cire et l'Amitié un livre blanc. Les trois voyageurs parcoururent le monde, et se présentèrent un soir à ma porte : je m'empressai de les recevoir avec le respect que l'on doit aux dieux.
» Le lendemain matin, à leur départ, la Gloire ne put parvenir à graver mon nom sur son marbre; l'Amour, après l'avoir tracé sur ses tablettes, l'effaça bientôt en riant; l'Amitié seule me promit de le conserver dans son livre. I DE CHATEAUBRIAND. - 1813. ›
Tel était, en tout genre, Chateaubriand peintre et poète de l'art, - le Chateaubriand selon Joubert, le Chateaubriand d'avant la Charte.
Tel aussi le Chateaubriand des Études historiques. De même que l'auteur des Martyrs avait désiré voir les lieux où se dérouleraient les péripéties de son poème, de même aussi s'était-il astreint à étudier l'histoire des temps évoqués.
Les Martyrs illustrés de « tableaux éclatants », il restait de telles esquisses, de telles richesses, que le peintre voyageur en composa l'Itinéraire.
Pareille fortune échut à ses notes sur les mœurs des chrétiens, des païens et des barbares : « Les dépouillements que j'ai faits des divers auteurs sont si considérables que pour les seuls livres des Francs et des Gaulois, j'ai rassemblé les matériaux de deux gros volumes1. »
(1) Préface de la première et de la seconde édition des Martyrs. ↩
Durant cette période de fécondité et de bonheur, les notes de lecture, comme les notes de voyages, se transformèrent sans efforts en tableaux. Les Martyrs, l'Itinéraire et les Études historiques sont de la même volée.
Triologie de chefs-d'œuvre, inspirés par le Génie du Christianisme : « Sous le rapport sérieux, j'ai complété le Génie du Christianisme dans mes Etudes historiques, un de mes écrits dont on a le moins parlé et qu'on a le plus volé. »
Si le volume des Études ne fut publié que bien longtemps après l'Itinéraire, la raison du retard est fort simple.
Est-ce que, sous l'Empire, Chateaubriand eût obtenu l'autorisation de représenter au naturel tant de despotes à la fois, empereurs tout puissants, renversés d'un souffle, et gisant, poussières mêlées ?
Est-ce qu'il n'était pas arrivé malheur au Mercure, pour avoir osé rapprocher les noms de Néron et de Tacite?
Et, deux ans après, est-ce que les Martyrs n'avaient pas appris au poète qu'on ne signalait pas impunément Dioclétien comme persécuteur de l'Église ?
Pourquoi les Abencérages ne furent-ils publiés que sous la Restauration? « Le portrait que j'ai tracé des Espagnols explique assez pourquoi cette nouvelle n'a pu être imprimée sous le gouvernement impérial1. » A propos de cette Nouvelle, Sainte-Beuve dit qu'elle n'eut point tout le succès auquel elle avait droit. « Le Dernier des Abencérages, retenu en portefeuille, manqua son à-propos, son heure de soleil, ce qui est rare pour les écrits de M. de Chateaubriand. »
(1) Avertissement. ↩
Le critique tient beaucoup à la dernière remarque : il y revient à propos de Chênedollé : « Entre tous ses génies familiers, Chateaubriand eut toujours celui de l'à-propos. »
On devine le motif d'une telle insistance.
S'il y eut à-propos, en faveur du Génie du Christianisme, et merveilleux à-propos, certes, on le chercherait en vain à l'apparition des Martyrs, de l'Itinéraire, des Natchez, des Abencérages, des Etudes historiques, des Mémoires d'Outre-Tombe.
Mais la preuve que les Études historiques étaient terminées « avant la Charte ?
Il y aurait d'abord le style, qui relève manifestement de la seconde manière. Puisqu'on s'y est mépris (et j'ai dit pourquoi), passons à des preuves moins contestables.
Pendant la première Restauration, la politique prit Chateaubriand tout entier. Ce n'est pas en ces jours de crise suraiguë qu'il lui eût été loisible de se cantonner dans l'étude de l'antiquité. Après le voyage de Gand, ministre d'État et pair de France, il retrouvera quelque loisir. L'Histoire le rappelle et, un moment, le retient. J'en découvre. la preuve dans l'Analyse raisonnée de l'Histoire de France, suite des Études historiques.
A la fin de l'analyse consacrée à la k deuxième race , vous lirez ce passage : « Le Louvre du grand Roi est encore debout comme le Vatican, mais par quels soldats a-t-il été pris et est-il gardé? » Ces mots portent avec eux leur date.
Admettons qu'il ait eu le temps, après avoir tracé ces lignes, et au milieu des fureurs politiques, le temps et le goût de poursuivre des travaux d'histoire.
Détourné à chaque instant, il ne dut pas avancer beaucoup. Et, en effet, nous pouvons mesurer exactement la lenteur du progrès, constater la rareté des heures sacrifiées au temps jadis.
Les Remarques sur les affaires du moment sont du 31 juillet 1818. Elles débutent ainsi :
J'avais renoncé à la politique ; des travaux historiques, depuis longtemps entrepris, sollicitaient mon retour à l'étude... C'est au milieu de ces occupations, lorsque je fouillais dans les tombeaux de nos ancêtres, que, déroulant les vieux titres de notre gloire, je cherchais à élever un monument à la France; c'est dans ce moment même que l'on me peint comme un indigne enfant de la France. La plus lâche et la plus noire calomnie arrête ma plume sur la ligne où je venais d'exprimer mon amour et mon admiration pour ma patrie. Je recherchais l'origine de la noble race de saint Louis, et voilà que je suis dénoncé comme un ennemi de cette race, dont j'ai cependant défendu les droits et partagé l'exil. On m'arrache à mes paisibles recherches : on vient me provoquer au milieu de la poussière des livres. J'étais déterminé au silence, à la paix, à l'oubli, et l'on ne veut ni de ce silence, ni de cette paix, ni de cet oubli : on me jette le gant, je le relève.
S'il faut prendre au pied de la lettre le mot& « e recherchais l'origine de la noble race de saint Louis » il n'aurait rien écrit sur l'histoire de France, depuis le jour où il avait tracé la phrase relative au Louvre.
Si nous l'entendons avec plus de largeur, il est permis de trouver, dans le passage suivant, la ligne › sur laquelle s'arrêta sa plume à la fin de juillet 1818 :
Deux femmes donnaient quittance de cette mâle patrie, qui, portant sa gloire en tous lieux, donnait souvent elle-même, en se retirant, quittance de ses conquêtes.
De là vint le nom de Bourbon, auquel il n'a manqué, pendant tant de siècles, que cette gloire de l'adversité, qu'il a enfin magnifiquement obtenue. Ainsi se montrent, à peu près à la même époque, dans notre histoire, ces Bourbons et ces Navarrois, lesquels, accablés sous la même couronne, devaient voir leur premier roi tomber sous le poignard du fanatique et le dernier sous la hache de l'athée1.
(1) Analyse raisonnée, troisième race, Philippe V. ↩
Les reprises, on le voit, portent sur l'histoire de France. Nul retour à l'histoire de l'Empire romain; nulle allusion aux Barbares des premiers siècles.
C'est que les Études historiques, introduction à l'histoire de France, étaient terminées avant 1814. Chênedollé avait dû lui parler de l'histoire de France, annoncée et attendue, depuis l'Itinéraire. Chateaubriand lui répondit le 26 juillet 1820 : «... Dix ans, à mon âge, c'est trop pour l'histoire. Il faut que je la commence promptement. ou que j'y renonce. J'ai déjà deux volumes à peu près achevés; j'espérais rester en France. Diis aliter visum. »
La démonstration serait suffisante. Je vais la fortifier d'une preuve plus absolue.
Sollicité de prendre la parole dans la séance de l'Académie française où fut reçu M. le duc Mathieu de Montmorency, il pensa ne pouvoir mieux faire que de lire un extrait des Études historiques.
Et déjà le choix nous dit l'estime que l'auteur en faisait. J'ai sous les yeux l'édition originale du discours lu dans cette mémorable séance, le 9 février 1826, édition imprimée cette même année chez Firmin Didot, « imprimeur du Roi et de l'Institut ».
Le discours est précédé d'un « Avis › qui va nous fournir la preuve :
Notre intention avait été de composer quatre discours, divisés en plusieurs parties, pour servir d'introduction à l'histoire de France dont nous nous occupons depuis un grand nombre d'années. Le premier discours devait traiter de l'établissement de la religion chrétienne, des mœurs des Romains, de l'invasion des Barbares et de la chute de l'Empire d'Occident. L'histoire des Gaulois et des Francs était destinée à remplir le second discours. Le troisième aurait fait connaître les deux premières races de nos rois. Le quatrième, embrassant la période historique depuis Hugues Capet jusqu'à Philippe de Valois, eût peint rapidement les croisades et déroulé le tableau des coutumes et des lois féodales. L'histoire de France, proprement dite, n'aurait commencé qu'au règne de Philippe de Valois pour finir à la mort de Louis XVI.
D'autres soins ont interrompu des recherches déjà considérables, et des travaux fort avancés...
Des quatre discours préliminaires, deux sont achevés... Appelé aux emplois publics par la volonté bienveillante du feu roi, si, d'un côté, l'expérience que nous avons acquise des affaires était un avantage pour écrire l'histoire, d'un autre côté, le temps nous a manqué. Nous n'avons pu nous occuper que de l'histoire vivante, et c'est particulièrement aux dix années de la Restauration que nous avons consacré le peu de loisir qui nous est resté...
* Dix années. Donc, depuis 1816, l'histoire morte avait été délaissée, ou à peu près, pour l'histoire vivante. A cette date, les deux premiers discours étaient achevés. Or, ces deux discours remplissent, à eux seuls, le volume intitulé : Études historiques1.
(1) Préface à part, et aussi quelques alinéas, ajoutés après 1830. ↩
D'autre part, nous l'avons vu, lorsque le Louvre était gardé par des soldats étrangers, il terminait l'analyse relative à la deuxième race de nos rois, matière du troisième discours. De plus, si peu que l'on soit initié à la vie de Chateaubriand, on conviendra que, de 1814 à 1816, il fut tout à fait absorbé par la politique.
Les Études historiques furent donc composées au cours des années qui précédèrent la Charte.
« Mœurs des chrétiens; - suite des mœurs des chrétiens; - mœurs des païens; - mœurs des barbares; - suite des mœurs des barbares » : tels sont les titres des derniers discours contenus dans les Études. Rappelez-vous les Martyrs : c'est le conflit de ces mœurs qui forme la trame même du poème. Aussi, dans la préface, comme plus tard dans la défense et dans les notes des Martyrs, l'auteur n'allègue-t-il pas moins ses études que ses voyages: «Je n'ai point parlé de mes études et de mes voyages par une vaine ostentation, mais pour montrer la juste défiance que j'ai de mes talents, et les soins que je prends d'y suppléer par tous les moyens qui sont en ma disposition. »
Les Études historiques remontent donc à « l'époque » dite de perfection.
Tenter d'assigner la date précise, l'année, serait un peu risqué. Et toutefois, si l'on voulait avoir égard aux vraisemblances, se contenter des probabilités, on pourrait dire que les dernières lignes des Études ont tout l'air d'être contemporaines des dernières lignes des Martyrs : les unes et les autres s'arrêtent au triomphe du christianisme. Bien mieux : abstraction faite de la différence des genres, histoire et poésie, les premières sembleraient n'être qu'une variante, un admirable développement des secondes.
Nous lisons, en effet, à la fin des Martyrs :
Les légions des Gaules, jadis conduites à la victoire par Eudore, entourent le monument funèbre de leur ancien général. L'aigle guerrière de Romulus est décorée de la croix pacifique. Sur la tombe des jeunes martyrs, Constantin reçoit la couronne d'Auguste, et sur cette même tombe, il proclame la religion chrétienne religion de l'Empire.
Voici la fin des Études historiques :
Quand la poussière qui s'élevait sous les pieds de tant d'armées, qui sortait de l'écroulement de tant de monuments, fut tombée; quand les tourbillons de fumée qui s'échappaient de tant de villes en flammes furent dissipés; quand la mort eut fait taire les gémissements de tant de victimes; quand le bruit de la chute du colosse romain eut cessé, alors on aperçut une croix, et, au pied de cette croix, un monde nouveau...1.
(1) A l'appui de ces remarques, je citerai un fragment, publié en 1810, d'une épître à Chateaubriand. M. de la Tresne lui écrivait, au sujet de son Histoire de France : Je bénirai l'époque où je suis né Si je te vois, à cette noble tâche, Chateaubriand, te livrer sans relâche, Dans l'ermitage où tu fais ton séjour, Et si je puis, avant mon dernier jour, Heureux témoin de ta nouvelle gloire, Plus d'une fois lire ta belle histoire. M. de la Tresne était cet ami de la première heure que Chateaubriand désirait voir en passant à Bordeaux. (Voir lettre du 19 octobre 1802.) ↩
La date extrême que l'on pourrait assigner à l'achèvement des Études historiques serait l'année 1811. Car nous lisons dans les Mémoires d'Outre-Tombe : « De 1812 à 1814, il n'y a plus que deux années pour finir l'Empire, et ces deux années, je les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de quelques livres de ces Mémoires. »