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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre VII. Premiers temps de la vie conjugale. (Février 1804 - juillet 1806) (suite)

Chapitre VII. Premiers temps de la vie conjugale. (Février 1804 - juillet 1806) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 17 min de lecture · p. 313–323 · chapitre 107 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Pas si triste qu'elle en aurait l'air, cette finale de misanthrope.

A la fin de l'été de 1805, M. et Mme de Chateaubriand « partirent pour la Suisse ».

Recueillons les notes de Mme de Chateaubriand. Elles sont, comme tout ce qu'écrivit cette « fine plume », semées de traits d'esprit; nous y verrons à quel degré d'intimité Ballanche, le libraire de Lyon, était admis par M. et Mme de Chateaubriand.

Avant d'arriver à Thiers nous traversâmes la petite rivière de la Dore; son nom donna à M. de Chateaubriand une rime qu'il n'avait jamais pu trouver pour un des couplets de sa romance des Petits Émigrés :

Combien j'ai douce souvenance...

Entre Thiers et Roanne, nous fûmes obligés de coucher dans une auberge isolée, en pleine montagne. Nous voulions continuer notre route; mais l'aubergiste, en même temps maître de poste, s'y opposa prétendant que les chemins étaient impraticables la nuit. Une âme charitable, qui nous rencontra nous promenant, en attendant le souper, nous avertit de nous tenir sur nos gardes, parce que l'auberge avait mauvaise réputation, et que plusieurs voyageurs y avaient disparu. M. de Chateaubriand ne fit que rire de l'avis; moi je passai une nuit horrible, croyant voir à chaque instant la fatale trappe s'ouvrir pour donner passage à une demi-douzaine d'assassins. Il ne nous arriva cependant pas d'autre malheur que de faire un très mauvais souper et de passer la nuit sans dormir. Nous partîmes sains et saufs; mais quelques mois plus tard, nous apprîmes que l'aubergiste et sa femme avaient été arrêtés et exécutés, après avoir été convaincus de plusieurs assassinats.

A Lyon, nous prîmes Ballanche et nous continuâmes notre route. Arrivés à Genève, nous reçûmes la visite de Mme de Staël, qui nous fit promettre d'aller, à notre retour de Chamounix, passer quelques jours à Coppet...

Je ne sais ce qui nous empêcha d'accomplir la promesse que nous avions faite à Mme de Staël. Elle, en fut très mécontente, et d'autant plus, qu'ayant compté sur notre visite, elle écrivit d'avance à Paris les conversations présumées qu'elle avait eues avec M. de Chateaubriand, et dans lesquelles elle l'avait, disait-elle, converti à ses opinions politiques. On sut que nous n'avions point été à Coppet, et que la noble châtelaine avait fait seulement un roman de plus.

Nous revînmes à Lyon avec notre fidèle Ballanche...

Il y avait à Lyon, dans ce temps-là, un certain M. Saget qui habitait, sur le coteau de Fourvière, la plus jolie maison du monde. Ce vieil original, riche comme un puits, dépensait la moitié de son argent en bonnes œuvres pour expier celles, assez mauvaises, auxquelles il consacrait, dit-on, l'autre partie de sa fortune. Il avait, pour faire les honneurs de sa maison, deux vieilles demoiselles qui avaient été fort belles, et, pour le servir, un essaim de jeunes paysannes jolies, belles et très richement vêtues. Du reste ses dîners étaient excellents, ses vins les meilleurs du monde, et les convives (pour la plupart), messieurs du chapitre de Saint-Jean de Lyon.

L'abbé de Bonnevie était chanoine de ce chapitre-là.

Nous ne restâmes que peu de jours à Lyon; ensuite, toujours avec notre fidèle Ballanche, nous nous remîmes en route pour la Grande Chartreuse. Nous couchâmes à Voreppe, et, le lendemain, nous arrivâmes, vers deux heures, au village de Saint-Laurent.

L'enclos de la Chartreuse, de plusieurs lieues d'étendue, est entouré par les montagnes Alpes, ce qui lui donne la forme d'un cirque. Il n'a d'accès que par deux portes, l'une placée sur la hauteur du côté de Grenoble, l'autre, à l'entrée du village de Saint-Laurent. Cette dernière, par où nous entrâmes, est suspendue sur un abîme d'une manière effrayante. Au milieu de l'enclos, riche des plus beaux pâturages, on trouve les bâtiments du monastère, assez vastes, mais tout à fait irréguliers.

La Chartreuse renferme encore de beaux arbres; mais la plus grande partie a déjà été abattue; cependant, on a été obligé de respecter ces vieux pins que les pieux cénobites avaient été planter, au péril de leur vie, sur les cimes à pic des rochers qui surplombent en plusieurs endroits, et sur lesquels ils avaient été obligés de faire hisser de la terre dans des paniers.

Le petit chemin qui conduit de la porte d'enceinte à la première porte du couvent est fort étroit, et aujourd'hui assez dangereux, les garde-fous si bien entretenus par les anciens propriétaires étant maintenant tout à fait dégradés. En montant ce chemin, vous entendez le bruit d'un torrent qui, diminuant peu à peu, cesse au pied de la sainte demeure, image - souvent trompeuse - du passage d'une vie orageuse à la vie paisible que la piété, le malheur ou le remords allaient chercher dans cette pieuse solitude.

Nous étions, sans nous en douter, attendus à la Grande Chartreuse. Le préfet de Grenoble avait prévenu le régisseur actuel des domaines de Saint-Bruno de nous bien recevoir. Notre équipage, qui n'était pas brillant, ne permit pas au maître du lieu de nous prendre pour des voyageurs de distinction, de sorte que nous fûmes tout bonnement confiés à l'hospitalité de deux pauvres frères lais, laissés au couvent pour soigner un vieux chartreux fou à qui on avait permis de mourir dans sa cellule; il était mort en effet depuis peu de jours; nous vîmes encore la terre fraîchement remuée de sa tombe.

Les bons frères nous reçurent de leur mieux. Ils nous firent voir l'église, la salle où, à différentes époques, s'assemblaient les chapitres de l'Ordre pour la nomination des dignitaires,

On voyait encore, dans cette vaste pièce, les portraits de tous les généraux de l'Ordre des chartreux, depuis leur fondateur. Le portrait du dernier, à ce qu'on nous fit remarquer, s'était détaché et était tombé à terre. Nous vîmes ensuite le corps de logis destiné aux étrangers, la bibliothèque encore garnie de ses livres, enfin les cellules des moines, composées de deux chambres fort propres et donnant sur un petit jardin entouré d'un treillage où le propriétaire de la cellule pouvait cultiver des fleurs.

A un quart de lieue environ du principal bâtiment, on trouve la chapelle de saint Bruno, et la grotte où le saint allait souvent prier. De retour au monastère, les bons frères nous invitèrent à nous mettre à table. Ils nous servirent une bonne soupe aux choux, des œufs et des truites excellentes. Pendant le dîner, ils nous racontèrent plusieurs histoires des bons et mauvais jours de leur couvent. Ils finirent par nous avouer que ce qui avait empêché le régisseur de nous recevoir, c'est qu'il attendait pour dîner un grand personnage, M. de Chateaubriand. Nous ne dîmes rien; mais en partant nous priâmes nos charitables hôtes de le remercier du bon accueil qu'il nous avait procuré, et de lui conseiller de manger le dîner qu'il avait préparé pour M. de Chateaubriand, lequel avait trouvé excellent celui qui lui avait été donné dans la cuisine.

En descendant de la Grande Chartreuse, la chaleur était insupportable. Arrivés au village, le ciel paraissait en feu et le tonnerre grondait déjà assez fort; mais à une demi-lieue environ, l'orage éclata d'une manière effrayante. Les éclairs sillonnaient la nue sans aucun intervalle, et la foudre, qui tombait à chaque instant, traçait dans les ténèbres de longues perpendiculaires de feu. La pluie tombait par torrents. Nos chevaux effrayés restaient immobiles et refusaient d'avancer. Pour moi, je me croyais à mon dernier moment, et notre guide, qui n'était pas plus rassuré, me criait : « Madame, n'ayez pas peur ! Recommandez votre âme à Dieu ! Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » M. de Chateaubriand, qui ne comprend pas qu'il y ait un danger au monde, se tuait à nous dire que ce n'était rien; 'que c'était fini ; et il en appelait à témoin le pauvre Ballanche qui répondait qu'il ne savait trop qu'en dire, et que le mieux serait de nous mettre à l'abri. Mais où en trouver ? Nous n'apercevions pas une maison et nos chevaux ne se disposaient point à marcher. A force de coups cependant, les pauvres bêtes firent quelques pas, et au bout d'un quart d'heure, nous aperçûmes - comme dans les contes de fées - une lumière ; elle sortait d'une chaumière où nous reçûmes l'hospitalité. Les pauvres gens qui l'occupaient se hâtèrent de nous faire du feu pour sécher nos vêtements trempés. Nos toilettes étaient dans un tel état que les enfants de la maison, à notre vue, se sauvèrent en jetant des cris de terreur. Lorsque nous fûmes réchauffés et que l'orage fut un peu apaisé, nous nous remîmes en route; mais la pluie avait grossi les torrents au point qu'en les traversant nos chevaux avaient de l'eau jusqu'au poitrail. Comme je ne craignais que le retour de l'orage, je devins vaillante contre les autres dangers; je mis donc ma vieille rosse au galop. Le guide, qui savait que ce n'était pas son allure, me criait d'arrêter, que j'allais tuer son cheval : « Monsieur, disait-il à mon mari, votre dame a fait la guerre ! »

Nous arrivâmes à Voreppe, mouillés et excédés de fatigue. Nouvel accident ! Le tonnerre était tombé en plusieurs endroits et notre auberge, entre autres, était à moitié brûlée. Ne sachant où coucher - il était minuit - nous prîmes le parti de demander des chevaux et de repartir de suite pour Lyon.

La lettre de Chateaubriand à G. de Mussy fait suite au récit de sa femme.

Villeneuve-sur-Yonne, 16 octobre 1805. Votre lettre, mon cher et indulgent ami, m'a fait un grand plaisir. Je demandais de vos nouvelles à tout le monde; je ne savais ce que vous étiez devenu. Dieu soit loué ! vous voilà retrouvé, et, je le vois avec plaisir, plein d'une imagination rajeunie par la campagne et la solitude. Votre château me plaît fort, plaît fort à Joubert, à Madame de Chateaubriand. Allons, du courage ! vous êtes dans le bon chemin; creusez votre Apocalypse1; la longue vie et le grand talent ne vous manqueront pas.

(1) Allusion à l'ouvrage projeté par M. de Mussy. (Note de Sainte-Beuve.) ↩

J'ai été à Lyon, à Genève, au mont Blanc, dans le pays de Vaud. Je suis revenu peu content des montagnes. J'habite Villeneuve depuis mon retour, et je ne serai à Paris que dans la première quinzaine de novembre. Je travaille peu ou point, et les dégoûts qué je vous ai vus quelquefois pour le travail, je les éprouve à mon tour. Je fais des réflexions noires sur la vie qui m'ennuie : tœdet animam meam vite meœ; enfin je suis digne d'habiter les tourelles du château que vous m'avez si bien décrit. N'allez pas vous aviser de rester cet hiver en province; nous avons besoin de vous à Paris. Comment voulez-vous passer les longues soirées de l'hiver à Semur, et comment ferons-nous sans vous, dans cette grande solitude de nos colonnes2 ?

(2) Sainte-Beuve, en publiant cette lettre, notait qu'il s'agit « de la place Louis XV, où demeurait Mme de Vintimille. Chateaubriand y devait demeurer bientôt ». Chateaubriand parle de la grande solitude, comme y ayant déjà son logis. Au surplus, Mme de Chateaubriand le déclare dans ses Souvenirs : « Au printemps de l'année 1805, nous prîmes un appartement sur la place Louis XV. Cette maison appartenait à la marquise de Coislin. » ↩

M. de Bonald m'a écrit : il me paraît fort triste. Je ne sais quels sont ses projets, ce qu'il veut faire et ce qu'il devient. Je ne sais pas non plus ce que je dois lui souhaiter. Dans ce temps-ci, la conscience doit être la règle : il faut l'écouter; on peut s'en reposer sur celle de M. de Bonald.

Dites mille choses à M. Frisell, à sa carriole, à son fusil, à son grec, à tout ce qui fait le bonheur de sa vie... Écrivez-moi à Villeneuve.

Mme de Chateaubriand aimait son mari, elle se montrait fière de porter son nom; elle lui faisait honneur, à tous égards, et grand honneur, au milieu du groupe littéraire. Fontanes, Joubert et Clausel avaient sujet de s'applaudir. Leurs conseils portaient d'heureux fruits. Ils admiraient en elle une instruction solide et variée, un goût très délicat, un esprit très alerte. Et pas la moindre prétention au bel esprit. Rien de la femme savante, ni de la femme philosophe que détestait Fontanes. Ils souriaient à ses saillies toutes bretonnes; ils souriaient encore quand ils étaient atteints.

Un soir, que la conversation avait été confisquée au profit de je ne sais quelles théories ou combinaisons universitaires, elle décocha au grand-maître et à l'inspecteur général ce vers plaisamment aiguisé en épigramme :

L'ennui naquit un jour de l'Université.

La boutade leur sembla jolie : ils la racontèrent en famille, et c'est par eux que le souvenir s'en est conservé. Avec cette brillante et fine partenaire, ils se piquaient au jeu de la causerie écrite et parlée. Joubert surtout, le bon Joubert, goûtait ses lettres non moins que sa société.

Homme d'intérieur et d'intimité, plusieurs mois après la mort de Mme de Beaumont, Joubert se plaignait d'avoir perdu la plus nécessaire de ses correspondances; il se déclarait trop avancé dans la vie et trop mûri par la maladie pour espérer ni prétendre aucun dédommagement; il ne voyait plus à qui et avec qui causer dans le monde.

O philosophe ! Est-ce vous qui désespérez du lendemain ? Voici venir, pleine et entière, la consolation, non l'oubli. Votre consolation, ce sera d'être vous-même un consolateur. Le bien que vous avez déjà fait à Mme de Chateaubriand et que vous lui ferez encore longtemps, va vous attacher à elle. A ce premier lien en formation s'ajoutera celui de la reconnaissance : car le secours reçu, c'est au centuple qu'elle vous le rendra sous les formes, ingénieusement variées, du cœur et de l'intelligence.

O philosophe ! vous ne voyez plus à qui et avec qui parler dans le monde ?

Entre vous, Mme Joubert et celle qui vient s'installer dans votre maison de Villeneuve, pour de longs mois, dès cette année 1804, ce sera, sans interruption, vingt années durant, le « vrai commerce » que vous aimez. Quelle vie dans sa parole ! quelle pénétration de jugement! quelle simplicité de manières ! quelle droiture d'âme ! Quelles délicatesse et générosité de sentiments ! Et quelle « plume vive et leste » ! Elle a tout ce que vous chérissiez en Mme de Beaumont. Elle a plus et mieux. Elle occupera dans votre existence une bien autre place.

J'ai dit que Mme de Chateaubriand passa de longs mois chez Joubert, - et à maintes reprises.

L'originalité de sa verve, où le sentiment n'excluait pas la critique, où la fantaisie s'unissait à la raison, où il y avait a abandon et gaieté, épanchement et jeu , le tirait de sa philosophie, le secouait dans ses langueurs, le provoquait à la riposte et au redressement, le récréait à table, en promenade, au coin du feu. Tant de bonne grâce, assaisonnée de si piquantes malices, relevée de si hautes vertus, tenait en éveil et sous le charme aussi bien le moraliste et l'écrivain que l'indulgent ami.

Je m'imagine que Mme de Chateaubriand, riche nature, toute franche et spontanée, n'aura pas vécu sans profit réciproque sous le toit du philosophe, n'aura pas révélé impunément le fond de son âme à l'observateur, échappé tout à fait au crayon du maximiste. - Le peintre des dehors n'est pas seul à réclamer des types et des modèles.

Il est très à présumer que, dans les Pensées sur le devoir, sur l'esprit, la conversation, la piété, un lecteur doué de flair et curieux arriverait à discerner nombre de traits fournis à son insu par Mme de Chateaubriand.

Il y aurait aussi à rechercher quelles sont les Pensées dont Mme de Chateaubriand aurait été non seulement l'original, mais l'occasion, non seulement le sujet, mais l'objet : conseils, réprimandes même, généralisés après coup, et consignés dans les petits cahiers. Car il me paraît hors de doute que Joubert a dû parler ses Pensées avant de les écrire. Il a dû les soumettre au jugement de ses amis, les rouler, pour ainsi dire, et dépouiller au flot du discours, les passer au crible ou au tri de la conversation, avant de les tailler, polir et enchâsser. Or, l'âge venu, « cet âge dont il avait besoin pour apprendre », avec quelle personne du dehors, autant qu'avec Mme de Chateaubriand, a-t-il vécu et causé? Et lui qui disait des maximes, en général : & Elles guident, dirigent et sauvent ›, supposera-t-on que, semblable à l'avare jaloux de son trésor, il a réservé le bienfait des siennes aux lecteurs d'un problématique avenir? Non, évidemment. C'est à son commerce d'amitié qu'il faut appliquer le mot initial des Pensées : & « J'ai donné mes fleurs et mon fruit. Je ne suis plus qu'un tronc retentissant... » Les fleurs de son aimable sagesse, il les tint comme inclinées à la portée de ses amis. Mme de Chateaubriand les choisit au jour le jour. Elle détacha le fruit de l'arbre et le goûta dans sa fraîche saveur. Elle en eut besoin plus qu'une autre. Mariée avec un homme qui se définissait trop justement : songe sans fin, éternel orage, sa position était infiniment délicate. A part quelques vivacités de tête, de langue et d'humeur, on peut dire qu'elle fit preuve d'un grand sens général et d'une force d'âme peu commune. Les conseils de Joubert y furent pour beaucoup. Humainement parlant, il

Portrait de Mme de Chateaubriand

Le modèle d'après lequel ce portrait a été gravé se voit au parloir de l'Infirmerie de Marie-Thérèse. Mme de Chateaubriand avait soixante-cinq ans lorsqu'elle le fit dessiner à l'intention de la supérieure, et en retour d'un reliquaire contenant une parcelle de la vraie Croix. Danielo affirme que ce portrait est très ressemblant. Outre la fidélité, il y a, dans le costume qui rappelle celui des Filles de saint Vincent de Paul, un symbole de cette âme charitable, - un trait de charmante originalité, - un hommage très délicat au dévouement des Sœurs attachées à l'Infirmerie. Ne pouvant se donner leur coiffure et voulant imiter leur collet, elle trouva tout simple de tirer de son sein la guimpe de sa collerette et de l'étaler sur sa robe.

Fath. del

Imp. Gravillon Waltner sc

Madame de Chateaubriand

Garnier frères Editeurs

convient de voir en lui le mentor qui dirige et sauve, la minerve protectrice et cachée.

Ce charme, qui fut réveil et joie au cœur de Joubert, aura-t-il été de nulle action sur son âme et son intelligence?

Le maximiste étant par excellence peintre et critique de mœurs, Joubert n'aura-t-il rien tiré des réflexions critiques de sa très pénétrante amie?

Mêmes sentiments chez Mme Joubert. Un peu sauvage vis-à-vis du monde, et c'est là ce qui lui fit donner et accepter le surnom de Loup, elle se prit d'amitié pour cette jeune femme que la souffrance avait visitée, et dont le caractère répondait au sien par l'éloignement du monde, la simplicité, le naturel, la franchise, le généreux dévouement, la brusquerie. Rien n'empêche d'ajouter qu'elles se ressemblaient en outre par un coin de malice native; car enfin, n'est-ce pas précisément à son amie que Mme de Chateaubriand écrivait : « Je viens d'effacer deux lignes qui étaient méchantes et même un peu diaboliques; vous vous en fussiez réjouie, vous, mais M. Joubert s'en serait fort scandalisé. » Les voilà bien, tous les trois ! Aux rieurs et malins propos de l'une comme de l'autre, que de fois le bon Joubert se sera récrié, - pour n'obtenir que de changer en diableries, fort innocentes d'ailleurs, les malices qui l'avaient gendarmé!

Elles en vinrent à s'aimer comme deux sœurs. Quand le même toit ne les rassemblait plus, elles ne cessaient de s'écrire.

L'incidence qui précède n'est pas le moins du monde étrangère au sujet. En me laissant gagner à la séduction de ce frais petit détour, je n'ai pas cessé une minute, non plus que vous, lecteur, d'avoir en perspective Chateaubriand. Quels sentiments développaient en lui les sincères félicitations de Fontanes, de Joubert, de Clausel? Son amour-propre ne devait-il pas être singulièrement flatté de l'affection que Mme de Chateaubriand savait si bien se concilier, de l'entrain que sa présence communiquait au groupe, de la verve étincelante qu'elle y déployait?

Son cœur aussi devait être touché de l'affection passionnée qu'elle lui portait.

Non qu'elle eût la perfection en partage. La tête, avons-nous dit, était un peu vive et l'humeur inégale. Pas de mère auprès de son enfance. Personne ayant autorité spéciale et compétente pour la ramener dans ses jeunes écarts de volonté, pour assouplir le caractère et brider l'humeur. Nul autre que le vieux grand-père, « brave comme un marin, original comme un Breton1! » Semblable aux hommes de sa trempe et de son métier, l'ancien gouverneur ne détestait pas, sans doute, de plier sa rude énergie aux frêles et mutins caprices de l'enfant. « Bon papa », ce doux mot, plus touchant sur les lèvres de l'orpheline, avait raison de sa raison et de son autorité : un baiser le récompensait de ses faiblesses.

(1) Expression des Mémoires d'Outre-Tombe. ↩

Du malheur qui la fit orpheline vint donc le défaut de son humeur.

« D'un esprit original et inflexible », a dit quelqu'un. Autant dire qu'elle était Bretonne.

« En politique, si Mme de Chateaubriand m'a contrarié, elle ne m'a jamais arrêté. » Que signifie cette déclaration? Mme de Chateaubriand était républicaine, par manie d'opposition; elle était surtout bonapartiste, par éblouissement de gloire : « Le sang des ancêtres la rendait frondeuse en politique et violente ennemie de la cour » bourbonienne.

Chateaubriand lui ressemblait trop sous le rapport de l'humeur; il en a touché un mot dans une de ses lettres à Joubert : « Votre départ de Paris est trop éloigné et me gêne. Vous sentez que ma femme ne voudra jamais arriver avant vous à Villeneuve : c'est aussi une tête que celle-là ; et depuis qu'elle est avec moi, je me trouve à la tête de deux têtes très difficiles à gouverner.... L'abbé de Bonnevie est ici, de retour de Rome; il se porte à merveille; il est gai ; il prêchaille et ne pense pas à ses malheurs; il vous embrasse et va vous écrire... Dites à Fontanes que j'ai dîné chez M. Saget1. » - On n'a pas oublié quel plaisant récit firent de ce dîner M. et Mme de Chateaubriand. La lettre se ferme donc sur une impression de gaîté.

(1) Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 401. ↩