Chapitre X. La Vallée aux Loups (suite 2)
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Chateaubriand heureux ! Est-ce croyable? On s'accordait à dire ce rapprochement impossible.
Prenons donc Chateaubriand sur le fait de ce bonheur. On sait qu'il ne posait pas pour l'homme heureux, et bien au contraire :
Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil, le père infortuné qui me donna un nom que j'ai toujours traîné dans le malheur... Heureux l'homme expiré en ouvrant les yeux! Il meurt aux bras de ces femmes du berceau, qui ne sont dans le monde qu'un sourire... J'ai erré de naufrage en naufrage. Je sens une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour cette cahute de roseaux... Tout me lasse : je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie... Heureux ceux sur qui l'âge fait l'effet du vin, et qui perdent la mémoire quand ils sont rassasiés de jours. Par le poids dont je me sens, je devine le fardeau que je dois être pour les autres...
Si donc lui-même, à une certaine époque, se dit heureux; s'il le dit en parlant, non d'une heure, ou d'un jour, ou d'un mois, ou d'un an, mais d'une période qui embrasse dix années de sa vie, et précisément les années de la maturité, nous pourrons l'en croire sur parole : nul témoignage ne vaudrait le sien, si ce n'est celui de Mme de Chateaubriand. Nous les recueillerons l'un et l'autre : ils sont parfaitement concordants.
D'abord, quelques détails sur l'état primitif de la Vallée, sur les conditions de l'achat et sur les premiers jours de l'installation :
C'était, quand nous en fîmes l'acquisition, une espèce de grange sans cour avec un verger planté de mauvais pommiers; mais ce verger, rempli de mouvements de terrain, et environné, ainsi que la maison, de coteaux plantés, était susceptible de devenir un fort joli jardin. Cette sauvage propriété, alors appelée Vallée aux Loups, et ensuite nommée par Fontanes Val de Loup, avait jadis appartenu à un fort brasseur, très riche, de la rue Saint-Antoine, lequel, au commencement de la Révolution, avait rendu un assez grand service à la famille royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme ne trouvant pas sa chaumière assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours le petit pavillon qui se trouve sur un des coteaux du jardin, et qui, à l'époque où nous achetâmes la Vallée, se trouvait être effectivement de trop magnifique fabrique. Comme, après la sentence d'exil prononcée, on n'en pressait pas l'exécution, cela nous donna le temps de faire faire les réparations les plus urgentes à la Vallée avant d'aller en prendre possession, et nous louâmes en attendant un appartement dans un hôtel garni, rue des Saints-Pères.
Cet hôtel, où, depuis longtemps, nous avions coutume de loger quand nous n'avions pas d'appartement, était tenu par un ancien officier du gobelet de Louis XVI, coiffé à l'oiseau royal, et royaliste enragé.
Sa « chère femme » était une demoiselle de très bonne maison, veuve d'un marquis de Béville pour lequel elle conservait un souvenir d'orgueil, qui ne nuisait en rien à la tendresse qu'elle portait à son nouvel époux. Elle était sourde au point de ne rien entendre avec un cornet d'une demi-aune, et qui ne quittait jamais son oreille. M. de Lavalette - c'est ainsi qu'il s'appelait - était le meilleur homme du monde; il se serait mis au feu pour nous, et même nous aurait donné sa bourse, si ce n'est qu'il prenait souvent la nôtre pour la sienne. Le pauvre homme, Dieu ait son âme ! ne pouvait aimer quelqu'un sans se mettre de suite en communauté de biens avec jlui. Il était d'une obligeance extrême; et, pour être plus tôt prêt à se mettre en course pour rendre un service, il ne quittait jamais sa canne à pomme d'or.
Vers la fin de novembre, voyant que les réparations de notre chaumière n'avançaient pas, nous prîmes le parti de les aller surveiller nous-mêmes. Nous arrivâmes le soir à la Vallée par un temps épouvantable : les chemins du côté d'Aulnay, très difficiles en tout temps, sont impraticables dans la mauvaise saison. Nous entrâmes par une grille qui se trouve en bas du jardin et qui n'est pas l'arrivée ordinaire. La terre des allées, fraîchement remuée et démêlée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer, et, par un effort qu'ils firent pour dégager les roues des ornières, la voiture versa. Nous ne nous fîmes aucun mal. Mais Homère, que je tenais dans mes bras, passa par la portière et se cassa le cou.
La maison était pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient et nous souhaitaient la bienvenue. A leur tête, était notre vieux cuisinier, que nous avions envoyé mettre le pot-au-feu. Il n'était pas plus ivre que de coutume, mais assez pour chanceler et ne pouvoir dire deux mots de suite. Cet état d'ivresse où il se tenait habituellement ne l'empêchait pas de faire merveilleusement la cuisine; et, au contraire, si, à force de réprimandes et de menaces, on parvenait à l'empêcher de boire un jour, il ne savait plus ce qu'il faisait : un de ces jours néfastes, par exemple, il nous mit, au lieu de bœuf, un pain de sucre dans la soupe. Les chambres, sans fenêtres, étaient chauffées avec force copeaux et éclairées avec un grand luxe de bouts de chandelle. L'odeur des côtelettes qui rôtissaient se mêlait à l'odeur de la fumée du tabac. Tout le monde était gai. Nous le fûmes aussi; et, charmés de trouver deux chambres qu'on nous avait assez bien arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table et mangeâmes de très bon appétit. Nous dormîmes bien. Le matin, réveillés au bruit des marteaux et des chants joyeux de notre petite colonie, les pauvres exilés virent le soleil se lever avec moins de soucis que le maître des Tuileries.
Le jour même nous nous mîmes à l'ouvrage; en peu de temps nous transformâmes notre verger en un jardin fort agréable et que des flatteurs appelaient un parc. Il est vrai qu'à cause des mouvements de terrain, et par la manière dont il était planté, il paraissait très considérable quoiqu'il n'eût que quinze ou seize arpents. Chacun de nous deux avait la prétention d'être le [Le Nôtre] par excellence. Les allées surtout étaient un sujet de querelles perpétuelles, mais je suis restée convaincue que j'étais beaucoup plus habile dans cette partie que M. de Chateaubriand; pour les arbres, il les plantait à merveille. Cependant il y avait encore discussion au sujet des groupes. Je voulais qu'on mît un ou deux arbres en avant pour former un enfoncement, ce qui eût donné de la grandeur au jardin; mais lui, et maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers, ne voulaient rien céder sur cet article. - En outre de la collection presque entière de tous les arbres d'agrément, nous plantâmes des milliers d'arbres verts, à peine hauts d'un pied; ces pins, tirés de Méréville et que nous devions à M. de Laborde, sont actuellement (1830) des arbres que les Alpes ne renieraient pas. Les cèdres surtout sont d'une beauté remarquable. Plusieurs personnes eurent encore la bonté de nous donner des arbres rares. L'impératrice Joséphine, entre autres, nous fit présent de plusieurs arbustes, et surtout d'un magnolia à fleurs pourpres, le seul qu'il y eût alors en France, après celui qui lui restait à la Malmaison.
Quand nous quittions le jardin, M. de Chateaubriand se mettait à travailler à ses Martyrs et à son Itinéraire, et nous passions ainsi très heureusement notre vie.
Chateaubriand écrit de son côté :
« Je travaillais avec délices. »
J'étais dans des enchantements sans fin.
Qu'il s'agisse de jardinage ou de productions littéraires, ce sont les termes dont se sert le plus ennuyé des hommes. Ainsi résume-t-il ses souvenirs de la Vallée aux Loups.
Décembre : « Il entre avec ravissement dans le mois des tempêtes. »
Le jour, après le travail de la plume ou de la pelle, il s'oubliait à rêver. Et qu'il fallait peu de chose à sa rêverie : une feuille séchée que le vent chassait devant lui, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs :
« Chaque frémissement de l'airain portait à mon âme l'innocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance.
» La nuit, lorsque l'aquilon ébranlait ma chaumière, que les pluies tombaient en torrent sur mon toit1, qu'à travers ma fenêtre je voyais la lune sillonner les nuages amoncelés comme un pâle vaisseau qui laboure les vagues, il me semblait que la vie redoublait au fond de mon cœur, que j'aurais la puissance de créer des mondes »
(1) « Nulle part les rêves et la mélancolie ne pouvaient trouver de plus mystérieux asiles que sous les grands chênes de ce bois d'Écoute-la-Pluie, dont on lit sur les vieilles cartes le nom pittoresque. » (Chateaubriand et Madame de Custine, par Chédieu de Robethon.) ↩
Créateur, il l'était. Par la puissance de son génie, il tirait du néant, ou plutôt de son cœur, un monde d'idéal. Bien avant la tardive lumière, il se levait et communiquait aux divers personnages de son poème quelques étincelles du feu qui brûlait son âme.
Les Martyrs furent terminés l'été suivant. Rappelons-nous l'immensité des recherches auxquelles se livra l'auteur pour « renfermer dans un même cadre le tableau des deux religions avec l'antiquité profane et sacrée, et les mœurs, soit des barbares, soit des premiers chrétiens, et nous concevrons facilement l'ardeur enthousiaste qu'il dut apporter au travail pendant la première saison d'hiver passée à la Vallée.
Ses doigts se fatiguaient-ils d'écrire, ou sa tête se lassait-elle de produire ? Il sortait de son pavillon solitaire et reprenait avec délices » les instruments de jardinage. Armé de la pelle et de la pioche, il se souvenait d'avoir fouillé le sol devant Thionville : « Les terrasses allaient lentement, car nous étions tous, officiers jeunes et vieux, peu accoutumés à remuer la pelle et la pioche. »
Laissons-le raconter lui-même son bonheur : « Sans être Mme de Sévigné, j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue1, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir. J'étais dans des enchantements sans fin. »
(1) « Quelquefois, bravant la colère de décembre, l'opération se faisait sous un parapluie. Ses arbres, dans une sollicitude presque maternelle, il les faisait attacher à de hauts tuteurs, par des cordages de joncs, tant il craignait pour eux l'effort des vents, tant les racines étrangères hésitent à reprendre la vie dans nos terrains glacés. » (Vallée aux Loups, souvenirs et fantaisies, par H. de Latouche.) ↩
Son bonheur redoublait, de retour au logis, s'il y trouvait, prêts à se mettre à table, - à sa table, - les amis en train de jouer aux gais propos avec Mme de Chateaubriand. Car l'amitié venait ajouter ses joies stimulantes aux joies fécondes du travail et de la solitude. Nous avons vu Joubert inviter et s'inviter. Frisell agissait de même. Il écrivait le 19 octobre 1807 : « S'ils [M. et Mme de Chateaubriand] ne veulent pas venir dans ce pays, je ne passerai pas l'hiver sans les voir à Paris ou à leur campagne. » Ainsi faisaient Fontanes, Clausel, Julien, Lamoignon, Laborde, Guéneau, les Tocqueville, Molé, Bertin, La Tresne, Boissonade, Malte-Brun, Talaru, etc. Ainsi les nobles visiteuses, Mmes de Vintimille, de Pastoret, de Las Cases, de Roquefeuille, de Rohan, de Duras, de Châtillon, de Fezensac, de Talaru, de Grollier, de Coislin, d'Aguesseau, de Lévis.
Les premiers mois d'hiver, ils arrivaient isolément, un jour l'un, un jour l'autre.
Au printemps (1808), les dimanches, ils se réunissaient, appelés simultanément par un billet de M. ou de Mme de Chateaubriand.
La joie de ces rendez-vous hebdomadaires était grande, et les cœurs s'épanchaient. Alternant avec les paroles aimables et les compliments mutuels, tantôt c'était quelque discussion littéraire, tantôt quelque nouvelle de la cour ou de la ville, qui prenaient le temps du repas.
Puis on allait s'ébattre dans le jardin. Le soleil répandait sur la verdure fraîchement éclose la gaieté des rayons printaniers, et Chateaubriand aussi jetait sur les causeries le charme de son sourire. « M. Molé disait qu'il n'avait jamais vu de sourire plus aimable, ou du moins plus distingué, plus fin, que celui de Napoléon et de Chateaubriand. Mais ni l'un ni l'autre ne souriaient tous les jours. » Au moins, à la Vallée, Chateaubriand était-il coutumier de ce sourire.
Il faisait les honneurs de son enclos avec une bonhomie simple, une belle humeur caressante, qui justifiaient le mot de Joubert : C'est le plus aimable garçon du monde. »
En ce temps-là, c'était le petit propriétaire, arrêté à tout détail de plante ou d'arbuste, montrant les moindres pousses avec complaisance, escomptant l'avenir.
Comment trouvez-vous ces allées ? Par des inflexions et des circuits bien ménagés, n'est-ce pas qu'elles prolongent la promenade et flattent la vue? Et ce groupe, ne fera-t-il pas très bien, quand les arbustes seront devenus des arbres ?
Et cet épais fouillis d'arbres verts ? Une vraie forêt dans vingt ans. Et cette double rangée? Les rameaux entrelacés verseront, à nos vieux ans, une ombre hospitalière.
- « Écoutez », dit une voix amie, « le loriot siffle, l'hirondelle gazouille, le ramier gémit; le premier, perché sur la plus haute branche d'un ormeau, défie notre merle, qui ne le cède en rien à cet étranger ; la seconde, sous un toit hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps d'Évandre ; le troisième, caché sous le feuillage d'un chêne, prolonge ses roucoulements, semblables aux sons onduleux d'un cor dans les bois. Enfin, le rouge-gorge répète sa petite chanson sur la porte de la grange, où il a placé son gros nid de mousse. »
Dès les premiers mots, Chateaubriand a reconnu la citation, et, charmé de l'à-propos, il remercie d'un sourire.
A cette époque, dans la haute société, on savait par cœur de longs passages du Génie du Christianisme, les dames surtout1. Mer Frayssinous, futur grand-maître de l'Université, pouvait le réciter tout entier, assure M. de Pontmartin. Et nous savons qu'il en était ainsi de ses autres écrits. Guizot citait de mémoire à Mme de Staël le fameux article : « Lorsque, dans le silence de l'abjection... »
(1) « La mère de M. de Chateaubriand, fille d'une ancienne élève de Saint-Cyr, savait elle-même par cœur tout Cyrus. i (Article de Sainte-Beuve sur les Mémoires.) « Le dernier grand succès littéraire du xvie siècle avait été le Voyage d'Anacharsis. Les gens du monde, l'élite et le peuple des lettrés, les femmes, se prirent d'enthousiasme à l'instant. Mme de Krüdener, qui n'était encore à cette date qu'une ambassadrice et une jolie femme, se mit à copier et à apprendre par cœur de longs passages d'Anacharsis. » (Causeries du Lundi, t. VII.) ↩
Vous vous arrêtez au plus bel endroit! reprenait une douce voix de femme... Permettez que je continue :
« Mais le rossignel dédaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie : il attend l'heure du recueillement et du repos, et se charge de cette partie de la fête qui se doit célébrer dans les ombres.
» Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées; lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une feuille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de l'homme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l'Éternel. D'abord il frappe l'écho des brillants éclats du plaisir : le désordre est dans ses chants ; il saute du grave à l'aigu, du doux au fort; il fait des pauses; il est lent, il est vif : c'est un cœur que la joie enivre, un cœur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais tout à coup la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence ! Que ses accents sont changés ! quelle tendre mélodie ! Tantôt ce sont des modulations languissantes, quoique variés; tantôt c'est un air un peu monotone, comme celui de ces vieilles chansons françaises, chefs-d'œuvre de simplicité et de mélancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tristesse que de la joie : l'oiseau qui a perdu ses petits chante encore; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un; mais par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef, et la cantate du plaisir est devenue la complainte de la douleur. »
Tous applaudissaient à la divine mélodie de ces paroles ailées. Et Chateaubriand : Qui de vous me fera l'amitié de & passer la nuit , ne fût-ce que pour entendre, aux heures du grand silence, le premier chantre de la création, pour savourer la cantate du plaisir et la complainte de la douleur?
L'hirondelle nous réveillera : « Je ne l'ai jamais appelée la babillarde, comme Anacréon. J'ai toujours salué son retour de la chanson des enfants de l'île de Rhodes : « Elle vient, elle vient, l'hirondelle, ramenant le beau temps et les belles années ! Ouvrez, ne dédaignez pas l'hirondelle. »
Pendant mon voyage d'Orient, je me promenais à Jaffa dans des vergers de grenadiers, chargés de pommes vermeilles; tandis qu'autour de moi, la première hirondelle, arrivée d'Europe, rasait la terre funèbre1.
(1) «... Je préférais l'hirondelle qui me réveillait dans ma jeunesse. » - «Les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d'avril, une belle nuit commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle...i (Mémoires d'Outre-Tombe.) ↩
Le printemps éclate dans la verdure, les rayons et les chants d'oiseaux.
Qu'il est ravissant dans cette solitude.
Et cependant, le croiriez-vous?
En Bretagne, il est plus doux qu'aux environs de Paris, et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol, arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones, comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean de Latran et Sainte-Croix de Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent d'élégantes et hautes fougères ; des champs de genêts et d'ajoncs resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise, la violette, sont décorées d'aubépine, de chèvrefeuille, de ronces dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre; la figue mûrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village.
Ainsi se souvenait du pays natal, aussi bien que des contrées lointaines, le fidèle Breton, au milieu de ses amis.
Autres pouvaient être les mots. Quant aux idées et aux images, elles étaient dans ses habitudes d'esprit, et comme dans la nécessité de son être. - Le texte que je mets sur ses lèvres lui est emprunté mot à mot : il fut rédigé à une date toute voisine, 1812.
« Les brises printanières qui haleinaient les fleurs des prés voisins en gardaient le souffle, qu'elles reversaient sur la Vallée. »
On le louait de ses massifs, de ses allées, de ses arbres, de ses fleurs, de son gazon, de ses futurs ombrages; on s'extasiait sur le parti merveilleux qu'il avair tiré de la sauvage Vallée et des « difformités du lieu ». Lui, « bon enfant », acceptait ces félicitations. Et vraiment, il n'y était pas moins sensible qu'aux applaudissements donnés à ses œuvres.
Précisément, c'était pour entendre lire quelque nouveau chant des Martyrs qu'on était réuni. Tous avaient hâte, au premier mot, de se renfermer dans le petit pavillon.
Chateaubriand prenait le manuscrit et lisait. Je ne puis omettre ici le charmant récit de Sainte-Beuve sur la plus intéressante de ces lectures :
On raconte sur cet épisode de Velléda une anecdote dont le critique doit naturellement s'emparer pour en faire une leçon. Cette anecdote, je l'ai fait maintes fois redire à d'anciens amis de M. de Chateaubriand, à des amis de son bon temps et de sa jeunesse, avant ce je ne sais quoi de poli et de glacé qu'ajoute la gloire. M. de Chateaubriand était revenu à Paris de son pèlerinage à Jérusalem; il avait acheté (automne 1807) dans la vallée d'Aulnay, dans ce qu'on appelait la Vallée aux Loups, un petit enclos qu'il travaillait à embellir et à planter, tout en mettant la dernière main aux Martyrs.
Quand l'ouvrage fut terminé, vers le printemps de 1808, il convoquait chaque dimanche ses amis de Paris pour leur lire quelque livre du nouveau poème : c'étaient Mme de Vintimille, MM. de Fontanes, Joubert, Molé, Pasquier, peut-être encore M. Guéneau de Mussy. Voilà, je crois, tout le petit cercle au complet. Ce dimanche-là, c'était l'épisode de Velléda qu'il avait à lire. Il commence : au bout de quelque temps, l'auteur s'aperçoit, au silence des auditeurs, que la lecture ne prend pas. Sa voix s'altère; il continue pourtant, il achève. Suit un grand silence. Fontanes, à la fin, prend la parole : c'était à lui, en effet, qu'il appartenait de parler pour briser la glace et pour proférer, au nom de tous, l'oracle du goût : « Eh bien ! ce n'est pas cela, vous vous êtes trompé.. » Et il entra dans quelques détails; probablement l'auteur n'avait pas su concilier d'abord ce qui convenait à la situation délicate d'Eudore qui se confesse, et à l'intérêt si vif du souvenir qu'il doit retracer; il penchait trop d'un côté ou d'un autre. Quoi qu'il en soit, à la suite de Fontanes, tous parlèrent. Mme de Vintimille (c'est le rôle des femmes) essaya de relever les beaux passages, de montrer qu'il y aurait peu à faire pour réparer, pour perfectionner. Chacun fit de même. M. de Chateaubriand écoutait en silence, puis il répondit; il essaya longtemps de résister et d'opposer ses raisons. Cependant une larme roulait dans ses yeux : il dit qu'il essaierait de remanier, de refaire, de faire mieux, mais qu'il ne l'espérait pas. Huit jours après, jour pour jour, c'est-à-dire le dimanche suivant, les mêmes amis étaient convoqués pour entendre cette même Velléda, et l'épisode, tel que nous l'avons, était accueilli d'eux avec ravissement, avec un applaudissement sans mélange.
Parmi les lettres de Mme de Chateaubriand à M. de Clausel, j'ai regardé comme une rare fortune de mettre la main sur le billet d'invitation à une lecture de Velléda, à la seconde vraisemblablement :
Soyez assez aimable pour venir dîner aujourd'hui avec nous en petit comité. Nous lirons la Druidesse.
Ce n'était pas pour la forme qu'il sollicitait les conseils de ses amis. Il avait la sincère volonté de les suivre, parce qu'il avait confiance en leur jugement plus qu'en ses propres lumières. Une telle docilité constitue un des traits les plus distinctifs de cette altière et forte nature. Chez un si brillant génie, il est encore plus caractéristique; et, certes, il ne dut pas contribuer médiocrement à le faire chérir des hommes éminents qu'il appelait à critiquer ses ouvrages.
« Doué d'une extrême facilité de travail, il acceptait aisément les conseils et les suppressions de ses amis, comme quelqu'un qui se sent toujours en mesure de recommencer1. »
(1) Sainte-Beuve. ↩
Bien mieux : il ne rougissait pas de confesser, dans ses préfaces, les obligations qu'il leur avait : « J'ai consulté des amis de goûts différents et de différents principes littéraires. »
Ces réunions empruntaient à la Vallée un charme tout particulier de solitude et de poésie.
Et, en retour, elles embaumaient la Vallée, la pénétraient d'un charme d'amitié, la peuplaient de souvenirs. Chateaubriand se prenait à l'aimer chaque jour davantage.
A propos de ces lectures, et à cette date, notons l'enthousiasme d'un adolescent (quinze ans et cinq mois) pour les premiers écrits du grand initiateur. Lamartine s'exprime ainsi dans une lettre à son ami d'enfance, Guischard de Biennassis : « 8 mars 1808. Me voilà décidément livré aux arts libéraux, aux sciences abstraites, mais il m'arrive ENCORE souvent de prendre Chateaubriand au lieu de Rollin et de La Caille. » Au mois de mai, il annonce au même qu'il laisse là tous ses maîtres et part pour la campagne où il compte passer six semaines. « C'est, dit-il, un pays extrêmement sauvage que celui où je suis; il est tout en prés et en bois; il n'en sera que plus délicieux au printemps. J'y porterai tous mes livres, surtout ceux qui font compagnie dans la solitude et ceux qui en parlent si bien1. »
(1) Catalogues Charavay. ↩
Évidemment, Atala, René, le Génie du Christianisme.
Souveraine est l'influence des lectures premières, - lectures de choix personnel, adoption spontanée d'un génie préféré, - quand l'âme qui s'ouvre ainsi, et se pénètre, est l'âme toute neuve et toute vibrante d'un poète en formation, d'un poète de génie. Les fragments que je viens de citer établissent une fois de plus la paternité de Chateaubriand par rapport aux maîtres du xixe siècle.
Lamartine n'a point renié ce & père , il l'a proclamé ici et la, et notamment dans la préface de Jocelyn : j'aurais préféré qu'il y parlât moins des gravures, et un peu plus du texte : la préface se serait mieux accordée avec les impressions et les lettres de l'adolescent2.
(2) « J'ai pour ces deux grands génies de la poésie moderne, M. de Saint-Pierre et M. de Chateaubriand, qui furent nos pères et non nos émules, le respect et le culte filial qui se glorifient même d'une plus humble infériorité. Etre de leur famille, cela suffit à mon orgueil, comme cela suffisait autrefois à mon bonheur. » ↩
Nous retrouverons Lamartine foulant aux pieds les gazons de la Vallée aux Loups.
Fontanes aussi avait sa maison de campagne. Le « domaine de Courbevoie » comparé à la pauvre Vallée, serait une demeure princière. Il y possédait ce dont Chateaubriand ne jouirait qu'aux tardives années : des arbres tout venus, des « routes confuses » où, sous les ramures d'un « bois charmant » s'égarent les pas du promeneur. A part les ombrages de ses platanes et de ses ormeaux, il a cet agrément que la « Vallée › ne connaît pas : des eaux courantes, avec une terrasse au bord de la Seine; à droite et à gauche, des prés toujours verts; et, sur cette terrasse, six tilleuls qui le cachent aux feux du midi. De là, tout le jour, « désoccupé comme un sauvage », il peut, en rêvant, contempler « le flot que suit toujours le flot » voir les barques qui se succèdent, causer avec le pêcheur qui passe en ramant et lui suggère l'idée de l'un de ses chefs-d'œuvre.
Souvent, sans doute, mais certainement en 1808, il eut le bonheur de recevoir, à Courbevoie, les longues visites de Joubert et de Chateaubriand.
Un jour de cette année, peut-être le 6 mars, anniversaire de sa naissance, ou le 25 août, anniversaire de sa fête (saint Louis), il leur lut ces beaux vers :
Je revole au manoir champêtre1,
(1) Voir, dans les Portraits littéraires, ce que Sainte-Beuve a écrit, touchant le manoir de Courbevoie : « Ces petites pièces délicieuses, à la façon d'Horace, nous semblent le plus précieux, le plus sûr de l'héritage poétique de Fontanes. Elles sont, pour la plupart, datées de Courbevoie, son Tibur, etc. » Dans l'Institut l'eût adopté ! ↩
A mes tilleuls, à mes ormeaux, Et je me sens déjà renaître
Sous la fraîcheur de leurs rameaux.
Qu'à Saint-Cloud, devançant l'aurore, Un autre se consume encore En vains désirs, en longs regrets ; Moi, je reste à la cour de Flore Et de Pomone et de Cérès.
Ici mes heures fugitives Entre l'un et l'autre soleil Couleront doucement oisives Au sein des arts et du sommeil.
Je vous reprends avec ivresse, Vieux auteurs, qui, de ma jeunesse Avez eu les premiers amours !
Grands hommes, qu'on relit sans cesse, Charmez encor mes derniers jours!