Troisième partie
L'abbé de lamennais
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La révolution française a produit aussi des écrivains qui ont vu la liberté dans la religion; mais ici notre supériorité est manifeste. C'est dans les champs de la Croix que l'abbé de Lamennais a recueilli cet intérêt si tendre pour la nature humaine, pour les classes laborieuses, pauvres et souffrantes de la société ; c'est en errant avec le Christ sur les chemins, en voyant les petits rassemblés aux pieds du Sauveur du monde, qu'il a retrouvé la poésie de l'Évangile. Ne dirait-on pas que ce tableau est une parabole détachée du sermon de la Montagne?
« C'était une nuit d'hiver. Le vent soufflait au dehors, et la neige « blanchissait les toits.
« Sous un de ces toits, dans une chambre étroite, étaient assises, « travaillant de leurs mains, une femme à cheveux blancs et une « jeune fille.
« Et de temps en temps la vieille femme réchauffait à un petit brasier ses mains pâles. Une lampe d'argile éclairait cette pauvre demeure, et un rayon de la lampe venait expirer sur une image de la Vierge, suspendue au mur.
« Et la jeune fille levant les yeux regarda en silence, pendant quelques moments, la femme à cheveux blancs ; puis elle lui dit: Ma mère, vous n'avez pas été toujours dans ce dénûment.
« Et il y avait dans sa voix une douceur el une tendresse inexprimables.
« Et la femme à cheveux blancs répondit : Ma fille, Dieu est le « maître : ce qu'il fait est bien fait.
« Ayant dit ces mots, elle se tut un peu de temps; ensuite elle « reprit :
« Quand je perdis votre père, ce fut une douleur que je crus sans consolations : cependant vous me restiez; mais je ne sentais qu'une chose alors.
« Depuis, j'ai pensé que s'il vivait et qu'il nous vit en cette détresse, son âme se briserait; et j'ai reconnu que Dieu avait été bon envers lui.
« La jeune fille ne répondit rien, mais elle baissa la tête, et quelques larmes, qu'elle s'efforçait de cacher, tombèrent sur la toile qu'elle tenait entre ses mains.
« La mère ajouta : Dieu qui a été bon envers lui a été bon aussi envers nous. De quoi avons-nous manqué, tandis que tant d'autres manquent de tout?
« Il est vrai qu'il a fallu nous habituer à peu, et ce peu, le gagner par notre travail; mais ce peu ne suffit-il pas? et tous n'ont-ils pas été dès le commencement condamnés à vivre de leur travail?
« Dieu, dans sa bonté, nous a donné le pain de chaque jour; et combien ne l'ont pas ! un abri; et combien ne savent où se retirer !
« Il vous a, ma fille, donnée à moi : de quoi me plaindrais-je? A ces dernières paroles, la jeune fille tout émue tomba aux genoux de sa mère, prit ses mains, les baisa, et se pencha sur son sein en pleurant.
« Et la mère, faisant un effort pour élever la voix : Ma fille, dil-elle, le bonheur n'est pas de posséder beaucoup, maïs d'espérer « et d'aimer beaucoup.
« Notre espérance n'est pas ici-bas ni notre amour non plus, ou « s'il y est, ce n'est qu'en passant.
« Après Dieu, vous m'êtes tout en ce monde ; mais ce monde s'évanouit comme un songe, et c'est pourquoi mon amour s'élève avec vous vers un autre monde.
« Lorsque je vous portais dans mon sein, un jour j'ai prié avec plus d'ardeur la Vierge Marie, et elle m'apparut pendant mon sommeil, et il me semblait qu'avec un sourire céleste elle me présentait un petit enfant.
« Et je pris l'enfant qu'elle me présentait, et lorsque je le tins dans mes bras, la Vierge-Mère posa sur sa tête une couronne de roses blanches.
« Peu de mois après vous naquîtes, et la douce vision était toujours devant mes yeux.
« Ce disant, la femme aux cheveux blancs tressaillit, et serra sur « son cœur la jeune fille.
« A quelque temps de là, une âme sainte vit deux formes lumineuses monter vers le ciel, et une troupe d'anges les accompagnait, et l'air retentissait de leurs chants d'allégresse. ›
Nous vivons, comme au siècle de Cromwell, dans un siècle de réforme : si l'on remarque au temps de Cromwell plus de morale et plus de conviction dans les âmes, on remarque en notre temps plus de mansuétude et de douceur dans les esprits. Le sentiment du puritain est loin de cette harmonie et de cette paix que la philosophie religieuse de M. Ballanche introduit dans le christianisme.
KILLING NO MURDER. - LOCKE. - HOEBES. - DENHAM. - HARRINGTON. - HARVEY. — SIEYES. — MIRABEAU. — BENJAMIN CONSTANT. - CARREL.
Le pamphlet le plus célèbre de cette époque fut le Killing no murder, « tuer n'est pas assassiner. » L'auteur, le colonel républicain Titus, invite, dans une dédicace ironique, son Altesse Olivier Cromwell à mourir pour le bonheur et la délivrance des Anglais. Depuis la publication de cet écrit, on ne vit plus le Protecteur sourire ; il se sentait abandonné de l'esprit de la révolution d'où lui était venue sa grandeur. Cette révolution qui l'avait pris pour guide, ne le voulait pas pour maître. La mission de Cromwell était accomplie; sa nation et son siècle n'avaient plus besoin de lui : le temps ne s'arrête pas pour admirer la gloire; il s'en sert et passe outre.
J'ai lu (dans Gui Patin peut-être) un fait curieux ; il n'a jamais été remarqué, que je crois : le docteur affirme que Killing no murder fut d'abord écrit en français par un gentilhomme bourguignon.
Voici Locke comme poëte : il fit de très-mauvais vers en l'honneur de Cromwell; Waller en avait fait de très-beaux.
La bassesse de la flatterie, qui survit à l'objet de l'adulation, n'est que l'excuse d'une conscience infirme : on exalte un maître qui n'est plus, pour justifier par l'admiration la servilité passée. Cromwell trahit la liberté dont il était sorti : si le succès était réputé l'innocence; si, débauchant jusqu'à la postérité, le succès la chargeait de ses chaînes; si, esclave future, engendrée d'un passé esclave, cette postérité subornée devenait la complice de quiconque aurait triomphé, où serait le droit? où serait le prix des sacrifices? Le bien et le mal n'étant plus que relatifs, toute moralité s'effacerait des actions humaines.
D'un autre côté, qui voudrait défendre la sainte indépendance et la cause du faible contre le fort, le courage exposé à la vengeance des abjections du présent, devait encore subir le blâme des lâchetés de l'avenir? L'infortune sans voix perdrait jusqu'à l'organe de la plainte, et ces deux grands avocats de l'opprimé, la probité et le génie.
Hobbes, royaliste par haine des doctrines populaires, se jeta dans une extrémité opposée ; il dériva tout de la force et de la nécessité, réduisant la justice à une des fonctions de la puissance, et ne la faisant pas sortir du sens moral. Il ne s'aperçut pas que la démocratie avait autant de droit que l'unité à partir de ce même principe. La société qui allait selon sa pente naturelle vers l'établissement populaire, ne rétrograda point avec le système de Hobbes, malgré les excès de la révolution anglaise ; elle ne fut arrêtée dans sa marche que par Louis XIV qui lui barra le chemin avec sa gloire. Hobbes enseignait le scepticisme ainsi que nos philosophes du dix-huitième siècle, d'un ton impérieux et de toute la hauteur dogmatique. Il voulait qu'on crût ferme à ce qu'il ne croyait pas, et il prêchait le doute en inquisiteur. Son style a de l'énergie et son Thucydide est trop décrié. Cet esprit fort était le plus faible des hommes ; il tremblait à la pensée de la tombe : la nature le conduisit jusqu'à l'âge de quatre-vingt-douze ans, pour le livrer évanoui à la mort, comme un patient tombé en défaillance est porté sous le fer fatal.
Sir John Denham vit encore un peu dans son poëme descriptif de Cooper's Hill. Il était royaliste et agent à Londres de la correspondance de Charles Ier avec la reine ; Cowley l'était à Paris : les muses servaient la tendresse conjugale et le malheur.
L'Oceana d'Harrington, est une répétition de l'Utopie de Thomas More. Où un gouvernement parfait se trouve-t-il? En Utopie, nulle part, comme le nom le signifie.
Harvey écrivit sa découverte de la grande circulation du sang. Aucun médecin en Europe, ayant atteint l'âge de quarante ans, ne voulut adopter la doctrine d'Harvey, et lui-même perdit ses pratiques à Londres, parce qu'il avait trouvé une importante vérité. Harvey fut encouragé par Charles Ier et lui demeura fidèle. Servet brûlé en effigie par les catholiques et en personne par Calvin, avait indiqué la circulation du sang dans le poumon : le siècle ne fit d'un savant de génie qu'un hérétique vulgaire, lequel un autre hérétique conduisit au bûcher.
Au reste, quant aux pamphlets anglais de pure politique, lorsqu'ils ne sont point infectés du jargon théologique de l'époque, ce qui est rare, ils restent à une immense distance de nos investigations modernes. Si vous en exceptez Milton, aucun publiciste de la révolution de 1649 n'approche de Sieyes, de Mirabeau, de M. Benjamin Constant, encore moins de M. Carrel : ce dernier, serré, ferme, habile et logique écrivain, a dans sa manière quelque chose de l'éloquence positive des faits : son style creuse et grave ; c'est de l'his‹ toire par les monuments.