Première partie
Anglo-saxons et Danois
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les Anglo-Saxons ayant succédé aux Romains, et les Danois étant venus à leur tour au partage de la Grande-Bretagne, il serait presque impossible de séparer littérairement l'époque des Anglo-Saxons de celle des Danois ; c'est pourquoi je les confonds ici.
Les Danois amenèrent avec eux leurs Scaldes : ceux-ci se mêlèrent aux Bardes galliques. Trois choses ne pouvaient être saisies pour dette, chez un homme libre du pays de Galles : son cheval, son épée et sa harpe. Les nations entières, dans leur âge héroïque, sont poëtes : on chantait à la guerre, on chantait aux festins, on chantait à la mort; on redoutait surtout de mourir dans son lit comme une femme. Starcather n'ayant pu trouver sa fin dans les combats, se mit une chaîne d'or au cou, et déclara la donner aux passants assez charitables pour le débarrasser de sa tête. Siward, comte danois du Northumberland, honteux de vieillir et craignant d'être emporté d'une maladie, dit à ses amis : « Revêtez-moi de ma cotte de mailles; ceignez-moi mon épée; placez mon casque sur ma tête, mon bouclier dans ma main gauche, ma hache dorée dans ma main droite; que je tombe dans la garbe d'un guerrier. »
Sur le champ de bataille les hymnes, accompagnés du choc des armes, éclataient d'une manière si terrible, que les Danois, pour empêcher leurs chevaux d'en être effrayés, les rendaient sourds.
Les croyances étaient à l'avenant de ces mœurs poétiques. Quinze jeunes femmes et dix-huit jeunes hommes ballaient un jour dans un cimetière ; le prêtre Robert qui disait la messe, les fit inviter à se retirer; ils se moquèrent du prêtre. L'officiant pria Dieu et saint Magnus de punir la troupe impie, en l'obligeant à chanter et à danser une année entière : sa prière fut exaucée; un des condamnés prit par la main sa sœur qui figurait avec lui; le bras se sépara du corps sans que l'invalide de Dieu perdit une goutte de sang, et elle continua de sauter. Toute l'année les quadrilles ne souffrirent ni du froid, ni du chaud, ni de la faim, ni de la soif, ni de la fatigue; leurs vêtements ne s'usèrent pas. Commençait-il à pleuvoir? Il s'élevait autour d'eux une maison magnifique. Leur danse incessante creusa la terre, et ils s'y enfoncèrent jusqu'à mi-corps. Au bout de l'an, l'évêque Hubert brisa les liens invisibles dont les mains des danseurs et des danseuses étaient enchaînées : la troupe tomba dans un sommeil qui dura trois jours et trois nuits.
Une vieille, nommée Thorbiorga, fameuse sorcière, fut invitée au château du comte Torchill, afin de dire quand se termineraient la peste et la famine du comté. Thorbiorga arriva sur le soir : robe de drap vert boutonnée du haut jusqu'en bas; collier de grains de verre ; peau d'agneau noir, doublée d'une peau de chat blanc, sur la tête ; souliers de peau de veau, le poil en dessus, liés avec des courroies ; gants de peau de chat blanc, la fourrure en dedans ; ceinture huntandique, au bout de laquelle pendait un sac rempli de grimoires. La sorcière soutenait son corps grêle sur un bâton à viroles de cuivre. Elle fut reçue avec beaucoup de respect: assise sur un siége élevé, elle mangea un potage de lait de chèvre, et un ragoût de cœurs de différents animaux. Le lendemain Thorbiorga, après avoir symétrisé ses instruments d'astrologie selon le thème céleste, ordonna à la jeune Godréda, sa compagne, d'entonner l'invocation magique vardlokur. Godréda chanta d'une voix si douce, que le manoir du laird Torchill en fut ravi. Il eût été bien malheureusement né celui qui ne fût pas né poëte en ce temps-là.
Les rois mêmes l'étaient : Alfred le Grand, Canut le Grand, furent l'honneur des Walkiries. Les Bardes et les Scaldes s'éjouissaient à la table des princes qui les comblaient de présents : « Si je demandais la lune à mon hôte, s'écrie un Barde, il me l'accorderait. » Les poëtes ont toujours été affriandés par la lune.
Cœdmon rêvait en vers et composait des poëmes en dormant : poésie est songe.
« Je sais, dit un autre Barde, un chant pour émousser le fer; « je sais un chant pour tuer la tempête. » On reconnaissait ces inspirés à leur air ; ils semblaient ivres ; leurs regards et leurs gestes étaient désignés par un mot consacré : Skallviengl, « folie poétique.»
La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée par les Anglo-Saxons sur les Danois, et l'histoire de Norvége conserve l'apothéose d'un pirate du Danemark, tué avec cinq autres chefs de corsaires sur les côtes d'Albion.
« Le roi Ethelstan, le chef des chefs, celui qui donne des colliers aux braves, et son frère, le noble. Edmond, ont combattu à Brunan-Burgh avec le tranchant de l'épée. Ils ont fendu le mur des boucliers, ils ont abattu les guerriers de renom, la race des Scots et les hommes des navires.
« Olaf s'est enfui avec peu de gens, et il a pleuré sur les flots. L'étranger ne racontera point cette bataille, assis à son foyer, entouré de sa famille; car ses parents y succombèrent, et ses amis n'en revinrent pas. Les rois du Nord, dans leurs conseils, se lamenteront de ce que leurs guerriers ont voulu jouer au jeu du carnage avec les enfants d'Edward.
« Le roi Ethelstan et son frère Edmond retournent sur les terres de Ouest-Sex. Ils laissent derrière eux le corbeau se repaissant de cadavres, le corbeau noir au bec pointu, et le crapaud à la voix rauque, et l'aigle affamé de chair, et le milan vorace, et le loup fauve des bois.
« Jamais plus grand carnage n'eut lieu dans cette île ; jamais plus d'hommes n'y périrent par le tranchant de l'épée, depuis le jour où les Saxons et les Angles vinrent de l'est à travers l'Océan, où ils entrèrent en Bretagne, ces nobles artisans de guerre, qui vainquirent les Welsches et prirent le pays. v
Maintenant la chanson en l'honneur du pirate :
« Il m'est venu un songe : je me suis vu, au point du jour, dans « la salle du Valhalla, préparant tout pour la réception des hommes « tués dans les batailles.
« J'ai réveillé les héros de leur sommeil; je les ai engagés à se lever, à ranger les bancs, à disposer les coupes à boire, comme pour l'arrivée d'un roi.
« D'où vient tout ce bruit? s'écrie Bragg ; d'où vient que tant d'hommes s'agitent et que l'on remue tous les bancs ? C'est qu'Erik doit venir, répond Oden ; je l'attends. Qu'on se lève, qu'on aille à sa rencontre.
« Pourquoi donc sa venue te plaît-elle davantage que celle d'un autre roi? C'est qu'en beaucoup de lieux il a rougi son épée de sang; c'est que son épée sanglante a traversé beaucoup de lieux.
« Je te salue, Erik, brave guerrier; entre : sois le bien venu dans cette demeure. Dis-nous quels rois t'accompagnent, combien viennent avec toi du combat?
« Cinq rois viennent, répond Erik, et moi je suis le sixième. v Je ne pouvais mieux faire que d'emprunter cette traduction à l'Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Jouissons des travaux de M. Aug. Thierry, mais apprenons de lui ce qu'ils lui ont coûté; notre admiration s'augmentera de notre reconnaissance.
« Je venais d'entrer avec ardeur dans une série de recherches toutes nouvelles pour moi. Quelque étendu que fût le cercle de ces travaux, ma cécité complète ne m'aurait pas empêché de le parcourir : j'étais résigné autant que doit l'être un homme de cœur; j'avais fait amitié avec les ténèbres. Mais d'autres épreuves survinrent. . .
• Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la science. »
Graves et touchantes paroles pour lesquelles je ne me reproche point de m'être écarté de mon sujet.
J'ai déjà dit quelque chose de ce sujet dans mes Études historiques. Les nautoniers normands célébraient eux-mêmes leurs courses :
« Je suis né dans le haut pays de Norvége, chez des peuples habiles à manier l'arc; mais j'ai préféré hisser ma voile, l'effroi des laboureurs du rivage. J'ai aussi lancé ma barque parmi les écueils, loin du séjour des hommes. »
Ce Scalde des mers avait raison, puisque les Danes ont découvert le Vineland ou l'Amérique loin du séjour des hommes.
Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay et sur la mort de Hugues, bâtard de Charlemagne. La fureur de la poésie était telle qu'on trouve des vers de toutes mesures jusque dans les diplômes du huitième, du neuvième et du dixième siècle. Un chant teutonique conserve le souvenir d'une victoire remportée sur les Normands, l'an 881, par Louis, fils de Louis le Bègue. « J'ai connu un roi appelé le seigneur Louis, qui servait Dieu de bon cœur, parce que Dieu le récompensait..... Il saisit la lance et le bouclier, monta promptement à cheval, et vola pour tirer vengeance de ses ennemis. » Personne n'ignore que Charlemagne avait fait recueillir les anciennes chansons des Germains.
La parole usitée dans les forêts est, dès sa naissance, une parole complète pour la poésie : sous le rapport des passions et des images, elle dégénère en se perfectionnant. Les chants nationaux des Barbares étaient accompagnés du son du fifre, du tambour et de la musette. Les Scythes, dans la joie des festins, faisaient résonner la corde de leur arc. La cithare ou la guitare était en usage dans les Gaules, et la harpe dans l'île des Bretons. L'oreille dédaigneuse des Grecs et des Romains n'entendait, dans les entretiens des Franks et des Bretons, que des croassements de corbeaux, ou des sons non articulés sans aucun rapport avec la voix humaine. Quand les nations du Nord eurent triomphé, force lui fut de trouver ce langage harmonieux, et de comprendre les ordres que le maître dictait à l'esclave.
Les rhythmes militaires se viennent terminer à la chanson de Roland, dernier chant de l'Europe barbare. « A la bataille d'Hastings, dit encore le grand peintre d'histoire que j'ai cité, un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille, et entonna le chant des exploits, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force et la recevait dans sa main droite. Les Normands répétaient ces refrains, ou criaient : Dieu aide ! Dieu aide !
« Taillefer qui mult bien chantout
« Sor un cheval qui tost alout,
« Devant le duc alout chantant
« De Karlemagne et de Rollant
« Et d'Olivier et des vassaux
« Qui moururent à Roncevaux. »
Ces rimes sont de Wace, mais Geoffroy Gaimar a de plus longs détails sur Taillefer. Il est curieux d'observer comment les usages se transforment et cependant se perpétuent : le tambour-maître, qui jette sa canne en l'air et qui la reçoit dans sa main à la tête d'un régiment. est la tradition du jongleur militaire.
Avant même la bataille d'Hastings, il existe un autre témoignage des provocations de la chanson du soldat : en 1054, Guillaume battit les Français à Mortemer en Normandie; un de ses serviteurs, monté dans un arbre, cria toute la nuit :
Franceis, Franceis, levez ! levez !
Tenez vos veies; trop dormez ;
Allez vos amis enterrer
Ki sont occis à Mortemer.
Ce singulier héraut d'armes, insultant du haut d'un chêne l'ennemi vaincu, offre un tableau naïf des mœurs de ce temps.