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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Milton secrétaire latin du conseil d'état de la république. l'iconoclaste

Troisième partie

Milton secrétaire latin du conseil d'état de la république. l'iconoclaste

Essai sur la littérature anglaise · 6 min de lecture · p. 171–174 · chapitre 58 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les écrits politiques de Milton le recommandèrent enfin à l'attention du gouvernement; il fut appelé aux affaires et nommé secrétaire latin du Conseil d'État de la république : quand celle-ci se changea en Protectorat, Milton se trouva tout naturellement secrétaire du Protecteur pour la même langue latine. A peine entré dans ses nouvelles fonctions, il reçut l'ordre de répondre à l'Eikon Basilikê, publié à Londres après la mort de Charles, comme le testament de Louis XVI se répandit dans Paris après la mort du roi martyr. Une traduction française de l'Eikon parut sous ce titre : Pourtraict de sa sacrée majesté durant sa solitude et ses souffrances.

Milton intitula spirituellement sa réponse au Pourtraict : l'Iconoclaste. Tout en immolant de nouveau le monarque, il prétend n'avoir aucun dessein de souffleter une tête coupée ; mais enfin les circonstances l'obligent à parler, et il préfère au roi Charles la REINE Vérité : Reginam Veritatem Régi Carolo anteponendam arbitratus.

L'ouvrage est écrit avec méthode et clarté; l'auteur y semble moins dominé par son imagination que dans ses autres traités politiques. « Discourir sur les malheurs d'une personne tombée d'un rang si élevé, et qui a payé sa dette finale à ses fautes et à la nature, n'est pas une chose en elle-même recommandable ; ce n'est pas non plus mon intention. Je ne suis poussé ni par l'ambition, ni par la vanité de me faire un nom, en écrivant contre un roi : les rois sont forts en soldats et faibles en arguments, ainsi que tous ceux qui sont accoutumés dès le berceau à user de leur volonté comme de leur main droite, et de leur raison comme de leur main gauche. Cependant pour l'amour des personnes d'ha- « bitude et de simplicité, qui croient les monarques animés d'un souffle différent des autres mortels, je relèverai au nom de la liberté et de la république le gant qui a été jeté dans l'arène, quoiqu'il soit le gant d'un roi. i

Milton, d'autant plus cruel pour Charles Ier dans l'Iconoclaste qu'il est plus contenu, oppose à l'Eikon ce raisonnement au sujet de la mort de Strafford :

« Charles se repent, nous dit-il, d'avoir donné son consentement « à l'exécution de Strafford; il est vrai que Charles déclara aux « deux chambres qu'il ne pouvait condamner son favori pour haute trahison; que ni la crainte ni aucune considérationne lui feraient changer une résolution puisée dans sa conscience. Mais ou la résolution de Charles n'était pas puisée dans sa conscience, ou sa conscience reçut de meilleures informations, ou enfin sa conscience et sa ferme résolution plièrent les voiles devant quelque crainte plus forte, car peu de jours après ses fermes et glorieuses paroles à son parlement, il signa le bill pour l'exécution de Strafford. »

Milton appelle l'Eikon un livre de pénitence. « Charles était un diligent lecteur de poésie plus que de politique; peut-être l'Eikon n'est qu'une pièce de vers : les mots en sont bons, la fiction claire ; il n'y manque que la rime. Charles, donne la rudesse au Parlement anglais, la vertu à la Reine dans des paroles qui arrivent presque à la douce autorité du sonnet. »

Milton se joue des réflexions du roi à Holmby et de sa lettre testamentaire au prince de Galles; il rappelle encore à ce propos les condamnations de diverses têtes couronnées, et descend, impitoyable, jusqu'à l'exécution de Marie Stuart, aïeule de Charles ; souvenir sans courage, car Charles dormait à Windsor et n'entendait pas ce que son ennemi lui disait.

« Vous parlez, s'écrie le poëte, de la couronne d'épines de notre Sauveur! les rois peuvent sans doute trouver assez de couronnes d'épines cueillies et tressées par eux ; mais la porter comme Christ la porta, n'est pas donné à ceux qui ont souffert pour leurs propres démérites. »

Malgré son intrépidité républicaine, le publiciste paraît embarrassé quand il arrive au dernier chapitre de l'Eikon. Ce dernier chapitre a pour titre : Méditations sur la mort. Que fait Milton ? I! fuit devant ces méditations. « Toutes les choses humaines, dit-il, peuvent être controversées ; les jugements seront divers jusqu'à la fin du monde ; mais cette affaire de la mort est un cas simple, et n'admet pas de controverse ; dans ce centre commun toutes les opinions se rencontrent.

C'est ainsi que Milton prit part à la gloire du régicide : le bourreau fait jaillir jusqu'à lui le sang de Charles I, comme l'immolateur, dans les sacrifices antiques, arrosait les spectateurs du sang de la victime.

Milton soupçonnait l'Eikon de n'être pas du roi : ce qu'il avait pressenti s'est trouvé vrai ; l'ouvrage est du docteur Gauden. L'Eikon renferme une prière empruntée, mot pour mot, de celle de Pamela, dans l'Arcadie de Philippe Sidney. Ce fut un grand sujet de moquerie pour les républicains et de confusion pour les royalistes qui avaient cru à l'authenticité du Pourtraict de leur maître. Dans la suite, un nommé Henri Hills, imprimeur de Cromwell, prétendit que Milton et Bradshaw avaient obtenu de Dugar, éditeur de l'Eikon, l'insertion de la prière de Pamela, afin de détruire l'effet de l'Eikon. Rien dans le caractère de Milton n'autorise à croire qu'il eût pu se rendre coupable d'une pareille lâcheté. Comment aurait-il su qu'on imprimait le Portrait royal? Comment les parlementaires, qui auraient connu l'existence du manuscrit, ne l'auraient-ils pas arrêté? Les violences arbitraires étaient fort en usage parmi ces gens libres, non les fourberies : dans la correspondance secrète du Roi avec la Reine, qu'ils surprirent et imprimèrent, ils ne changèrent rien. Les interpolations, les falsifications, les suppressions, sont des moyens bas que la révolution anglaise a laissés à notre révolution.

Toutefois Johnson a cru qu'on avait dépravé le texte de l'Eikon Basiliké : « Les factions, dit-il, laissent rarement un homme honnête, quoiqu'il puisse y être entré tel... .. Les régicides s'emparèrent des papiers que le roi donna à Juxon sur l'échafaud, de sorte qu'ils furent au moins les éditeurs de cette prière (la prière prise de l'Arcadie de Sidney), et le docteur Biche, qui a examiné ce sujet avec beaucoup de soin, croit qu'ils en furent les fabricateurs. »

Pour moi, en examinant de près l'Eikon Basiliké, il m'est venu une autre espèce de doute sur cet ouvrage : je ne puis me persuader que l'Eikon soit sorti tout entier de la plume du docteur Gauden. Le Ministre aura vraisemblablement travaillé sur des notes laissées par Charles Ier. Des sentiments intimes ne trompent pas ; on ne peut se mettre si bien à la place d'un homme, que l'on reproduise les mouvements d'esprit de cet homme dans telle ou telle circonstance de sa vie. Il me semble, par exemple, que Charles Ier a pu seul écrire cette suite de pensées :

« Sous prétexte d'arrêter une bourrasque populaire, j'ai excité « une tempête dans mon sein. » (Charles se reproche ici la mort de Strafford.)

« O Dieu, que ta bénédiction m'octroye d'être toujours raisonnable comme homme, religieux comme chrétien, constant et juste « comme roi !

« Les événements de toutes les guerres sont incertains, ceux de la guerre civile inconsolables : puis donc que, vainqueur ou vaincu, il me faut toujours souffrir, donne-moi de ton esprit au double.

« J'ai besoin d'un cœur propre à beaucoup souffrir !

« Ils m'ont bien peu laissé de cette vie, et seulement l'écorce.

« Mon fils, s'il faut que vous ne voyiez plus ma face, et que ce soit l'ordre de Dieu que je sois enterré pour jamais dans cette obscure et si barbare prison, adieu.

« Je laisse à vos soins votre mère : souvenez-vous qu'elle a été contente de souffrir pour moi, avec moi et avec vous aussi, par une magnanimité incomparable.

« Quand ils m'auront fait mourir, je prie Dieu qu'il ne verse point « les fioles de son indignation sur la généralité du peuple.

« J'aimerais mieux que vous fussiez Charles le Bon que Charles le Grand. J'espère que Dieu vous aura destiné à pouvoir être l'un et l'autre.

« Vous ferez plus paraître et exercerez plus légitimement votre autorité en relâchant un peu de la sévérité des lois, qu'en vous y attachant si fort; car il n'y a rien de pis qu'un pouvoir tyrannique exercé sous les formes de la loi.

« Que ma mémoire et mon nom vivent en votre souvenir.

« Adieu, jusqu'à ce que nous puissions nous rencontrer au ciel, « si nous ne le pouvons pas en la terre.

« J'espère qu'un siècle plus heureux vous attend. »