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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième partie

Shakespeare

Essai sur la littérature anglaise · 4 min de lecture · p. 98–100 · chapitre 30 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous arrivons à Shakespeare ! parlons-en tout à notre aise, comme dit Montesquieu d'Alexandre.

Je cite seulement ici pour mémoire Everyman, joué sous Henri VIII, l'Aiguille de la mère Gurton, par Stell, en 1551. Les auteurs dramatiques contemporains de Shakespeare étaient Robert Green, Heywood, Decker, Rowley, Peal, Chapman, Ben-Johnson, Beaumont, Fletcher : jacet oratio ! Pourtant la comédie du Fox et celle de l'Alchimiste, de Ben-Johnson, sont encore estimées.

Spenser fut le poëte célèbre sous Elisabeth. L'auteur éclipsé de Macbeth et de Richard III se montrait à peine dans les rayons du Calendrier du Berger et de la Reine des fées. Montmorency, Biron, Sully, tour à tour ambassadeurs de France auprès d'Elisabeth et de Jacques Ier, entendirent-ils jamais parler d'un baladin, acteur dans ses propres farces et dans celles des autres ? prononcèrent-ils jamais le nom, si barbare en français, de Shakespeare? soupçonnèrent-ils qu'il y avait là une gloire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes, leurs rangs, viendraient s'abîmer? Hé bien ! le comédien de tréteaux, chargé du rôle du spectre dans Hamlet, était le grand fantôme, l'ombre du moyen âge qui se levait sur le monde, comme l'astre de la nuit, au moment où le moyen âge achevait de descendre parmi les morts : siècles énormes que Dante ouvrit, que ferma Shakespeare1.

1 Shakespeare écrit lui-même son nom Shakspeare : l'autre orthographe a prévalu. On trouve aussi souvent Shukespear. ↩

• Dans le précis historique de Whitelocke, contemporain du chantre du Paradis perdu, on lit : « Un certain aveugle, nommé Milton, secrétaire du parlement pour les dépêches latines. » Molière, l'histrion, jouait son Pourceaugnac, de même que Shakespeare, le bateleur, grimaçait son Falstaff. Camarade du pauvre Mondorge, l'auteur du Tartufe avait changé son illustre nom de Poquelin pour le nom obscur de Molière, afin de ne pas déshonorer son père le tapissier.

Avant qu'un peu de terre obtenu par prière

Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière,

Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés,

Furent des sots esprits à nos yeux rebutes.

Ainsi ces voyageurs voilés qui viennent de fois à autre s'asseoir à notre table, sont traités par nous en hôtes vulgaires ; nous ignorons leur nature immortelle jusqu'au jour de leur disparition. En quittant la terre ils se transfigurent et nous disent, comme l'envoyé du ciel à Tobie : « Je suis l'un des Sept qui sommes présents devant i le Seigneur. »

Ces divinités méconnues des hommes à leur passage, ne se méconnaissent point entre elles. « Qu'a besoin mon Shakespeare, dit Milton, pour ses os vénérés, de pierres entassées par le travail d'un siècle; ou faut-il que ses saintes reliques soient cachées sous une pyramide à pointe étoilée 1? Fils chéri de la mémoire, grand héritier de la gloire, que t'importe un si faible témoignage de ton nom, toi qui t'es bâti, à notre merveilleux étonnement, un monument de longue vie.....; tu demeures enseveli dans une telle pompe, que les rois, pour avoir un pareil tombeau, souhaiteraient mourir. »

What needs Shakspear, for his honor'd bones,

The labour of an age in piled stones?

Or that his hallow'd reliques should be hid

Under a starry-pointing pyramid?

Dear son of memory, great heir of fame,

What need'st thou such weak witness of thy name?

Thou in our wonder and astonishment Hast built thyself a live-long monument.

And so sepulchr'd in such pomp dost lie,

That kings, for such a tomb, would wish to die.

Michel-Ange, enviant le sort et le génie de Dante, s'écrie :

Pur foss' io tal :

Per l'aspro esilio suo con sua virtute, Darei del mondo il più felice stato.

« Que n'ai-je été tel que lui !... Pour son dur exil avec sa vertu, je « donnerais toutes les félicités de la terre. »

Le Tasse célèbre Camoëns encore presque ignoré, et lui sert de Renommée en attendant la Messagère aux cent bouches.

Vasco

buon Luigi

Tant' oltre stende il glorioso volo, Che i tuoi spalmati legni andar men lunge.

(Camoëns.)

« Vasco. Camoëns a tant déployé son vol glorieux, que tes vaisseaux espalmés ont été moins loin. »

C'est la traduction mot pour mot : on peut aussi traduire (par un de ces souvenirs classiques si familiers au génie de Milton) une pyramide dont le sommet frappe les astres, porte les astres, perce les astres.

Est-il rien de plus admirable que cette société d'illustres égaux se révélant les uns aux autres par des signes, se saluant, et s'entretenant ensemble dans une langue d'eux seuls connue?

Mais que pensait Milton des prédictions heureuses faites aux Stuarts à travers le terrible drame du Prince de Danemark? L'apologiste du jugement de Charles Ier était à même de prouver à son Shakespeare qu'il s'était trompé ; il pouvait lui dire, en se servant de ces paroles d'Hamlet : L'Angleterre n'a pas encore usé les souliers avec lesquels elle a suivi le corps! La prophétie a été retranchée : les Stuarts ont disparu d'Hamlet comme du monde.