Troisième partie
Paradis perdu de quelques imperfections de ce poeme
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le comte de Dorset, cherchant des livres, entra chez le libraire de Milton et mit par hasard la main sur le Paradis perdu. Le libraire pria humblement Sa Seigneurie de le lire et de lui procurer des acheteurs. Le comte l'emporta, le lut, le fit passer à Dryden qui le lui renvoya avec ces mots : Cet homme nous efface, nous et les anciens.
Cependant la renommée du Paradis perdu ne marcha qu'avec lenteur; des mœurs frivoles et corrompues, l'aversion qu'on portait à des sectes religieuses dont les excès avaient fait naître l'esprit d'incrédulité, s'opposaient au succès d'un poëme aussi sévère par le sujet, le style et la pensée : ni le duc de Buckingham, ni le comte de Rochester, ni le chevalier Temple, ne s'occupent de Milton. Mais, en 1688, une édition in-folio du Paradis perdu, sous le patronage de lord Sommers, fit du bruit : on eût dit que la gloire de l'ennemi des Stuarts par eux opprimée, avait attendu l'année de leur chute pour éclater. Si Milton eût vécu, comme son frère, jusqu'à l'époque de la révolution de 1688, eût-il trouvé grâce devant le gouvernement nouveau? J'en doute ; on ne fit que changer de roi. Le vieux régicide Ludlow accouru de Lausanne, se trouva aussi étranger sous Guillanme III qu'il l'eût été sous Jacques II : homme d'un autre temps, il retourna mourir dans sa solitude.
Peu à peu les éditions du Paradis perdu se multiplièrent. Addison lui consacra dix-huit articles du Spectateur. Alors il n'y eut plus assez d'autels pour le dieu ; Milton prit, dans le culte public, sa place à côté de Shakespeare.
Quelques voix opposantes se firent entendre pourtant; aucune grande renommée ne s'élève sans contradicteurs. On prétendit que Milton avait imité Mosénius, Ramsay, Vida, Sannazar, Romœus, Fletcher, Staforst, Taubman, Andreini, Quintianus, Malapert, Fox : on aurait pu ajouter à cette liste saint Avit, du Bartas, et le Tasse ; saint Avit a de très-belles scènes dans Eden. Il est probable que Milton, à Naples, dans la compagnie de Manso, avait lu les Sette giornate del mondo creato du Tasse. Le chantre de la Jérusalem fait sortir Ève du sein d'Adam, tandis que Dieu arrosait d'un sommeil paisible les membres de notre premier père assoupi :
Ed irrigó di placida quiète
Tutte le membra al sonnacchioso...
Le Tasse amollit l'image biblique, et dans ses douces créations la femme n'est plus que le premier songe de l'homme.
Que fait tout cela à la gloire de Milton? Ces prétendus originaux ont-ils ouvert leurs ouvrages par le réveil de Satan dans l'Enfer? ont-ils traversé le chaos avec l'Ange rebelle, aperçu la création du seuil de l'Empyrée, apostrophé le soleil, contemplé le bonheur de l'homme dans sa primitive innocence, deviné les majestueuses amours d'Eve et d'Adam?
Soit qu'en traduisant Milton, l'habitude d'une société intime m'ait accoutumé à ses défauts; soit qu'élargissant la critique, je juge le poëte d'après les idées qu'il devait avoir, je ne suis plus blessé des choses qui me choquaient autrefois. La découverte de l'artillerie dans le ciel me semble aujourd'hui découler d'une idée fort naturelle : Milton fait inventer par Satan ce qu'il trouve de pis parmi les hommes. Il revient souvent sur cette invention à propos de la conspiration des poudres; il a cinq pièces latines, in Proditionem bombardicam, in inventorem bombarda.
Les railleries des démons sont une imitation des railleries des héros d'Homère. J'aime à voir l'Iliade apparaître au travers du Paradis perdu.
Les démons changés en serpents qui sifflent leur chef, lorsqu'il se vient vanter d'avoir (sous la figure d'un serpent) perdu la race humaine, sontles caprices, d'ailleurs étonnamment bien exprimés, d'une imagination surabondante. Dans les critiques que l'on a faites de ce passage, on n'a pas vu ou on n'a pas voulu voir l'explication que le poëte lui-même donne de la métamorphose : elle est conforme au sujet de l'ouvrage et aux traditions les plus populaires du christianisme. C'est pour la dernière fois que l'on aperçoit Satan : le Prince des ténèbres, superbe intelligence au commencement du poëme avant la séduction d'Adam, devient hideux reptile à la fin du poëme après la chute de l'homme : au lieu de l'Esprit qui brillait encore à l'égal du soleil éclipsé, il ne vous reste plus que l'ancien serpent, que le vieux dragon de l'abîme.
Il serait moins injuste de reprocher à Milton quelques traits de mauvais goût : « Ce dîner (de fruits) qui ne refroidit pas, » par exemple. J'aurais voulu pouvoir supprimer les vers où Adam dit à Ève qu'elle est une côte tortueuse que lui Adam avait de trop, et malheureusement cette injure se trouvait placée dans un morceau dramatique d'une beauté achevée.
Le poëte abuse un peu de son érudition, mais, après tout, mieux vaut être trop instruit que de ne l'être pas assez : Milton a tiré plus de beautés de son savoir que Shakespeare de son ignorance. N'est-il pas surprenant qu'au milieu de la mauvaise physique de son temps, il annonce l'attraction, démontrée depuis par Newton? Keppler, Boullian et Hook, il est vrai, avaient mis sur la voie de la découverte, et Milton aurait pu connaître ce qu'on appelait alors la force tractoire. Dans l'antiquité, Aristarque fait du soleil le centre unique de l'univers.
Des nuances et des lumières manquent, de fois à autre, dans les tableaux du poëte ; on devine que le peintre ne voit plus, comme en musique on reconnaît le jeu d'un aveugle à l'indéfini de certaines notes. Les descriptions du Paradis perdu ont quelque chose de doux, de velouté, de vaporeux, d'idéal, comme des souvenirs : les soleils couchants de Milton en rapport avec son âge, la nuit de ses paupières et la nuit approchante de sa tombe, ont un caractère de mélancolie qu'on ne retrouve nulle part. Lui demanderez-vous rien de plus, lorsqu'en peignant une nuit dans Éden, il vous dit : « Le rossignol répétait ses plaintes amoureuses, et le silence était ravi. » Cinq ou six vers, hors de tous les lieux communs, lui suffisent pour offrir le spectacle religieux du matin. « La lumière sacrée commença de poindre dans l'orient pami les fleurs humides; elles exhalaient leur encens matinal, alors que tout ce qui respire sur le grand autel de la terre, élève vers le Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable. » On croit lire un verset des psaumes : Jubilate Deo, omnis terra; Benedic, anima mea, Domino.
Enfin, si le poëte montre quelquefois de la fatigue; si la lyre échappe à sa main lassée, il repose et je me repose avec lui: je ne voudrais pas que les beaux endroits du Cid et des Horaces fussent joints ensemble par des harmonies élégantes et travaillées ; les simplicités de Corneille sont un passage à ses grandeurs qui me charme encore.