Première partie
Retour par la loi a la langue nationale
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Edouard III, au moment où le français prenait le dessus par les victoires mêmes de ce monarque, par la permanence des armées anglaises sur le sol français, par l'occupation des villes enlevées à notre patrie, Edouard, ayant besoin de la pédaille et de la ribaudaille anglaises, accorda l'usage de l'idiome insulaire dans les plaidoiries civiles ; toutefois les arrêts, résultant de ces plaidoiries, se rendaient toujours en français. L'acte même du parlement de 1362, qui ordonne de se servir à l'avenir de l'idiome anglais, est rédigé en français. Les fléaux du ciel furent obligés de se mêler à la puissance des lois pour tuer la langue des vainqueurs : on remarque que le français commença à décliner dans la grande peste de 1349.
Tandis qu'Édouard tolérait, dans son intérêt, un usage fort borné de l'anglo-saxon, lui et sa cour continuaient à parler français. Il était fils d'une princesse de France, au nom de laquelle il réclamait la couronne de saint Louis : sur les champs de bataille on n'aperçoit aucune différence entre les combattants; dans les deux armées, les frères sont opposés aux frères, les pères aux enfants; Créci, Poitiers, Azincourt, ne présentent que les désastres d'une vaste guerre civile. Philippine de Hainaut, femme d'Edouard III, parlait français; elle avait Froissart pour secrétaire, et le curé de Lestines écrivait dans un français charmant, les amours d'Edouard et d'Alix de Salisbury.
Les convives du Vœu du héron parlent français : le trop fameux Robert d'Artois est le héros de la fête.
Edouard, entre les mains de Philippe de Valois, avait accepté par le mot voire (oui) ce serment français qu'il viola : «Sire, vous devenez homme du roi de France, mon seigneur, de la Guienne et de ses appartenances, que vous reconnaissez tenir de lui, comme pair de France, selon la forme des paix faites entre ses prédécesseurs et les vôtres, selon ce que vous et vos ancêtres avez fait pour le même duché à ses devanciers rois de France. »
Après la bataille de Créci, on fit le recensement des morts ; c'est un Anglais, Michel de Northburgh, qui parle de la sorte (Avesburg. hist.) : « Fusrent mortz le roi de Beaume (de Bohême), le ducz de Loreigne, le counte d'Alescun (d'Alençon), le courte de Flandres, le counte de Bloys, le counte de Harcourt et ses II filtz ; et Phelippe de Valois et le markis qu'est appelé le Élitz (Élu) du Romayns ; eschappèrent navfrés, à ceo ge homme (on) dist. La summe des bones gentz d'armes qui fusrent mort en le chaumpe à ceste jour, sans comunes et pédailles (gens de pied), amonte à mille DXLII acomptes. v
Les Anglais, en faisant en français le dénombrement des morts de l'armée française, purent se souvenir qu'ils n'avaient pas toujours été vainqueurs, et qu'ils conservaient dans leur langue la preuve même de leur asservissement et de l'inconstance de la fortune.
Dans les actes de Rymer, les originaux, depuis l'an 1101 jusque vers l'an 1460, sont presque exclusivement latins et français. Les nombreux statuts des règnes de Henri IV, Henri V, Henri VI et Edouard IV, furent composés, transcrits sur les rôles, et promulgués en français. Il faut descendre aussi bas que l'an 1425 pour trouver le premier acte anglais de la chambre des communes. Cependant, lorsque Henri V assiégeait Rouen en 1418, les ambassadeurs qu'il semblait vouloir envoyer aux conférences du Pont-de-l'Arche, déclinèrent la mission sous prétexte qu'ils ignoraient la langue du pays ; mais ce fait n'a aucune valeur : Henri ne voulait pas lu paix. Après sa mort, on voit les soldats de son armée s'exprimer dans la même langue que la Pucelle, et déposer comme témoins à charge dans le procès de cette femme héroïque.
Enfin, le parlement, convoqué le 20 janvier 1483 à Westminster, sous Richard III, rédigea les bills en anglais, et son exemple fut suivi par les parlements qui lui succédèrent. Il n'a tenu à rien que les trois royaumes de la Grande-Bretagne ne parlassent français : Shakespeare aurait écrit dans la langue de Rabelais.
Chaucer. - Bower. - Barbour
En même temps que les tribunaux retournèrent par ordonnance au dialecte du sol, Chaucer fut appelé à réhabiliter la harpe des bardes ; mais Bower, son devancier de quelques années, et son rival, composait encore dans les deux langues : il réussissait beaucoup mieux en français qu'en anglais. Froissart, contemporain de Bower, n'a rien qui puisse se comparer pour l'élégance et la grâce, à cette ballade du poëte d'outre-mer :
Amour est chose merveilleuse Dont nul porra avoir le droit certain :
Amour de soi est la foi trichereuse
Qui plus promet, et moins aporte en main ;
Le riche est povre, et le courtois vilain, - L'épine est molle et la rose est ortie, En toutz errours l'amour se justifie.
L'amer est doulz, la doulceur furieuse, Labour est aise, et le repos grevein, Le doel plesant, la seurté périleuse, Le halt est bas; si est le bas haltein,
Quant l'en mieulx quide avoir, tout est en vein;
Le ris en plour, le sens torne en folie, En toutz errours l'amour se justifie.
Ore est amour salvage, ore est soulein, N'est qui d'amour poet dire la sotie, Amour est serf, amour est souverein, En toutz errours amour se justifie.
La langue anglaise de Chaucer est loin d'avoir ce poli du vieux français, lequel a déjà quelque chose d'achevé dans ce petit genre de littérature. Cependant l'idiome du poëte anglo-saxon, amas hétérogène de patois divers, est devenu la souche de l'anglais moderne.
Courtisan, Lancastrien, Wiclefiste, infidèle à ses convictions, traître à son parti, tantôt banni, tantôt voyageur, tantôt en faveur, tantôt en disgrâce, Chaucer avait rencontré Pétrarque à Padoue: au lieu de remonter aux sources saxonnes, il emprunta le goût de ses chants aux troubadours provençaux et à l'amant de Laure, et le caractère de ses contes, à Bocace.
Dans la Cour d'amour, la dame de Chaucer lui promet le bonheur au mois de mai : tout vient à point à qui sait attendre. Le 1er mai arrive : les oiseaux célèbrent l'office en l'honneur de l'amour du poëte menacé d'être heureux ; l'aigle entonne le Veni Creator, et le rossignol soupire le Domine, labia mea aperies.
Le Plough-man (toujours le canevas du vieux Pierre Plowman) a de la verve : le clergé, les leadies et les lords sont l'objet de l'attaque du poëte :
Suche as can nat ysay ther crede,
With prayer shul be made prelates ;
Nother canne thei the grospell rede,
Suche shul now weld in hie estates.
There was more mercy in Maximine
And Nero that never was gode,
Than there is now in some of them,
Vhan he hath on his furred-hode.
« Tel qui ne sait pas son Credo est fait prélat par des sollicitations ; tel qui ne peut pas lirel'Evangile, est pourvu d'un riche état forestier.
« Il y avait plus d'humanité dans Maxime et dans Néron qui ne fut jamais bon, qu'on n'en trouve dans tel d'entre eux, aussitôt qu'il porte sa hotte fourrée. » (Chaperon.)
Le poëte écrivait à son château de Dunnington sous le chêne de Chaucer ses Contes de Cantorbéry, dans la forme du Décaméron. A son début la littérature anglaise du moyen âge fut défigurée par la littérature romane ; à sa naissance, la littérature anglaise moderne se masqua en littérature italienne.
En France, cette rage d'imitation enleva peut-être au siècle de Louis XIV une originalité regrettable : heureusement Racine, Boileau, Bossuet, Fénelon, n'ayant étudié que les Grecs et les Latins, le génie du grand roi et le génie de Rome et d'Athènes se marièrent; il résulta de cette haute alliance des ouvrages qui eurent des modèles et qui en serviront à jamais.
Vicklef doit être compté parmi les auteurs anglais de l'époque de Chaucer. Pour premier acte de sa réforme, il fit sur la Vulgate une traduction anglaise de la Bible que l'on consulte encore comme monument de la langue. Luther, marchant sur ses traces, traduisit en allemand la Bible, mais d'après l'hébreu.
Depuis Alfred le Grand,- fondateur des libertés britanniques, ,la nation ne fut jamais totalement exclue du pouvoir. Les poésies, les chroniques et les romans de l'Angleterre, ont un élément qui manquait anciennement aux nôtres, l'élément populaire : l'action dramatique des ouvrages de nos voisins en est vivifiée, et il en sort des beautés de contraste avec les mœurs religieuses, aristocratiques et chevaleresques. On est tout étonné de trouver dans l'Écossais Barbour, contemporain de Chaucer, ces vers sur la liberté ; un sentiment immortel semble avoir communiqué au langage une immortelle jeunesse ; le style et les mots n'ont presque point vieilli :
Ah freedom is a noble thing !
Freedom makes man to hâve a liking;
Freedom all solace to man gives.
He lives at ease that freely lives :
A noble heart may have none ease,
Nor nougt hee that may it please,
If freedom fail.
« Ah ! La liberté est une noble chose ! La liberté rend l'homme content de lui ; la liberté donne à l'homme toute consolation. Il vit satisfait celui qui vit libre. Un noble cœur ne peut avoir ni jouissance, ni rien qui puisse plaire, si la liberté manque. »
Nos poëtes, en France, étaient loin alors de la dignité de ce langage que Dante avait fait connaître à l'Italie.
SENTIMENT DE LA LIBERTÉ POLITIQUE POURQUOI DIFFÉRENT CHEZ LES ÉCRIVAINS ANGLAIS ET CHEZ LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS DES SEIZIÈME ET DIX-SEPTIÈME SIÈCLES. - PLACE OCCUPÉE PAR LE PEUPLE