Cinquième partie
Voyages. - le capitaine koss. — jacquemont. lamartine
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Voyage! grand mot ! il me rappelle ma vie entière. Les Américains veulent bien me regarder comme le chantre de leurs anciennes forêts, et l'Arabe Abou-Gosh se souvient encore de ma course dans les montagnes de la Judée. J'ai ouvert la porte de l'Orient à lord Byron et aux voyageurs qui depuis moi ont visité le Céphise, le Jourdain et le Nil ; postérité nombreuse que j'ai envoyée en Égypte, comme Jacob y envoya ses fils. Mes vieux et jeunes amis ont élargi le petit sentier qu'avait laissé mon passage : M. Michaud, dernier pèlerin de ses croisades, s'est présenté au saint-sépulcre; M. Lenormant a visité les tombeaux de Thèbes pour nous conserver la langue de Champollion, il a vu renaître parmi les ruines de la Grèce, la liberté que j'y avais vue expirer sous le turban ivre de fanatisme, d'opium et de femmes. Mes traces en tous pays ont été effacées par d'autres traces ; elles ne sont restées solitaires que dans la poussière de Carthage, comme les vestiges d'un hôte du désert sur les neiges canadiennes. Dans les savanes mêmes d'Atala, les herbes sont remplacées par des moissons; trois grands chemins mènent aux Natchez, et si Chactas vivait encore, il pourrait être député au congrès de Washington. Enfin j'ai reçu une brochure des Chéroquois : ces sauvages me complimentent en anglais, comme un « éminent écrivain et le conducteur de la presse publique. » Eminent writer and conductor of the « public press. »
Les voyages doivent être compris dans la littérature anglaise. Il s'est opéré bien des changements dans la manière de les écrire depuis Shaw, Chandeler, Raleigh, Hudson, Baffine, Anson, etc., jusqu'aux derniers explorateurs de terre et de mer. Il faudrait faire un volume sur les capitaines Cook et Van Couver, sur les mille et une courses à travers l'Inde, sur les découvertes de Clapperton et de Laing, de Mungo-Park et des frères Lander, sur celles des capitaines Franklin, Parry et Ross. Si je me laissais entraîner à mon goût pour les voyages, il me serait impossible de sortir de Tombouctou, des bords du Niger ou des vallées de l'Himalaya. Cependant, et afin de ne pas omettre cette grande branche de la littérature anglaise, je citerai quelques passages extraits du journal du capitaine Ross : je m'intéresse particulièrement à ce monde arctique dont je rêvai la découverte dans ma jeunesse.
Le capitaine Ross, parti d'Angleterre en 1829, à la recherche du passage du nord-ouest, pénétra dans le détroit de Lancaster et l'Inlet du Prince régent; arrêté par les glaces dans le golfe auquel il a donné le nom de Boothia, il demeura quatre ans enfermé sur la côte occidentale de ce golfe. Obligé d'abandonner son navire, la Victoire, il revint, sur la surface d'un océan gelé, chercher la baie de Baffin où il eut le bonheur de rencontrer le vaisseau baleinier l'Isabelle qui le reçut à son bord : par un concours de circonstances extraordinaires, l'Isabelle était le vaisseau même que montait le capitaine Ross, lors de son premier voyage en 1828.
Pendant les quatre années de sa détention dans les glaces, le capitaine découvrit le pôle magnétique de la mer polaire de l'ouest, séparée seulement de la mer de l'est par un isthme fort étroit. Voyons maintenant les souffrances des voyageurs, et l'espèce de poésie désolée de ces régions. Le capitaine peint de cette manière la nature hyperboréenne : je me sers de la traduction de M. Defauconpret.
« La neige détruit l'effet de tout le paysage et en fait disparaître l'ensemble en confondant les distances, les proportions, et surtout l'harmonie du coloris; en nous donnant une misérable mosaïque de noir et de blanc, au lieu de ces douces dégradations de teintes et de ces combinaisons de couleurs que produit la nature dans sa parure d'été, au milieu des paysages les moins attrayants et les plus agrestes.
«Telles sont mes objections contre une vue de neige. L'expérience d'un jour suffit pour les suggérer. A plus forte raison devaient-elles se présenter à nous dans une misérable région où, pendant plus de la moitié de l'année, on n'a au-dessus de la tête que de la neige; où l'ouragan a des ailes de neige ; où le brouillard est de la neige; où le soleil ne se montre que pour briller sur la terre que couvre la neige, quoiqu'il n'en tombe pas; où l'haleine qui sort de la bouche se change en neige ; où la neige s'attache aux cheveux, aux cils et à tous les vêtements; où elle remplit nos chambres, nos plats et nos lits, si nous ouvrons une porte pour donner accès à l'air extérieur ; où le cristal liquide qui doit étancher notre soif sort d'une bouilloire remplie de neige et suspendue sur une lampe; où nous avons des sofas, des lits, des maisons de neige ; où la neige couvre le pont et le toit de notre navire, et forme nos observatoires et nos garde-manger; enfin où la neige, quand elle ne pourrait plus nous être d'aucun autre usage, servirait à former nos cercueils et nos tombes. »
Le commandant Ross, neveu du capitaine, était allé faire une course chez une horde d'Esquimaux :
« Nos guides étaient complétement en défaut, car la neige qui tombait était si épaisse, qu'ils ne pouvaient voir à dix toises devant eux. Nous fûmes donc forcés de renoncer à toute tentative ultérieure, et de consentir à ce qu'ils construisissent une hutte de neige.
« Elle fut terminée en une demi-heure, et jamais nous n'eûmes lieu d'être plus satisfaits de ce genre d'architecture, qui, en si peu de temps, nous procura un abri contre le vent et la neige aussi bien qu'auraient pu le faire la meilleure maison construite en pierre.
« Nos vêtements avaient été tellement pénétrés par la neige qui s'y était ensuite gelée, que nous ne pûmes les ôter que lorsque la chaleur de nos corps les eut rendus plus souples. Nous souffrions beaucoup de la soif, et tandis que les Esquimaux construisaient la hutte, nous fîmes fondre de la neige à l'aide d'une lampe à l'esprit de vin. Nous en eûmes bientôt une quantité suffisante pour nous quatre, et nos guides en furent aussi enchantés que surpris, car la même opération qu'ils font dans un vase de pierre suspendu sur leur lampe, est pour eux l'ouvrage de trois à quatre heures.
« Notre habitation n'était pourtant pas sans inconvénient. Son extrême petitesse en était déjà un ; mais le plus grand était que les murs se fondaient, et que l'eau, tombant sur nos habits, les mouillait à un tel point que nous fûmes obligés de les ôter, et de nous glisser dans les sacs de fourrure dont nous étions munis. Par ce moyen nous écartâmes l'ennemi et nous pûmes dormir. »
« Nous eûmes un ouragan venant du nord, et il dura toute la journée avec tant de force que nous ne pûmes sortir de la hutte.. Le vent hurlait autour de nos murs de neige, et celle qu'il chassait battait contre eux avec un sifflement que j'étais charmé de pouvoir oublier en me livrant à une conversation qui m'empêchait d'y faire attention. s
Le moment où le commandant Ross découvre l'Océan de l'ouest est remarquable :
« Mes compagnons que j'avais quittés un moment, avaient annoncé leur arrivée sur les bords de l'Océan occidental par trois acclamations. C'était en effet pour eux, et encore plus pour moi, leur chef, un spectacle palpitant d'intérêt, et qui méritait bien le salut ordinaire du marin. C'était cet Océan que nous avions cherché; l'objet de notre ambition et de nos efforts; l'espace d'eau libre qui, comme nous l'avions espéré, devait nous porter autour du continent de l'Amérique et nous procurer le triomphe si désiré par nos prédécesseurs, et que nous-mêmes nous avions si long-temps et si inutilement travaillé à obtenir. Notre but eût été atteint si la nature n'y eût mis obstacle; si notre chaîne de lacs eût été un bras de mer ; si cette vallée eût ouvert une communication libre entre les deux mers. Du moins, nous en avions reconnu l'impossibilité. Cet Océan tant désiré était à nos pieds; nous allions bientôt voyager sur sa surface, et au milieu de notre désappointement, nous avions du moins la consolation d'avoir écarté tous les doutes, banni toute incertitude, et de sentir que, lorsque Dieu a dit non, il ne reste à l'homme autre chose à faire qu'à se soumettre et à lui rendre grâces de ce qu'il a accordé. C'était un moment solennel, un moment à ne jamais oublier; les acclamations des marins ne produisirent jamais une impression plus profonde qu'en ce moment où elles interrompaient le silence de la nuit, au milieu d'un désert de glace et de neige, où il n'y avait pas un seul objet qui pût rappeler qu'il existait des êtres vivants, et où il semblait qu'aucun son n'eût jamais été entendu
« On peut s'imaginer combien il me répugnait de retourner au vaisseau, du point où nous étions parvenus, à l'instant où nous touchions presque à l'objet principal de notre expédition; mais il faudrait être dans la situation où nous nous trouvions pour concevoir toute l'étendue de nos regrets et de notre désappointement. Notre distance du camp Turnagain n'était pas alors plus grande que l'espace que nous avions déjà parcouru, et quelques jours de plus à notre disposition nous auraient permis d'achever tout ce qui restait à faire, de retourner triomphants à la Victoire, et de « reporter en Angleterre un fruit véritablement digne de nos longs et pénibles travaux. Mais ce peu de jours n'étaient pas en notre pouvoir.
« Nous déployâmes donc notre drapeau pour accomplir le cérémonial d'usage, et nous prîmes possession de tout le pays que nous apercevions jusqu'à cette pointe éloignée. Nous donnâmes à celle sur laquelle nous étions, le nom de Pointe de la Victoire ; c'était le nec plus ultra de nos travaux. .
« Nous élevâmes sur la Pointe de la Victoire un monticule de pierres de six pieds de hauteur, et dans l'intérieur nous plaçâmes une caisse d'étain contenant une courte relation de ce que nous avions fait depuis notre départ d'Angleterre. Telle est la coutume, et nous devions nous y conformer, quoiqu'il n'y eût pas la moindre apparence que noire petite histoire tombât jamais sous les yeux d'un Européen. Nous aurions pourtant travaillé à cet ouvrage avec une sorte d'espoir, si nous avions su alors qu'on nous regardait déjà comme des hommes perdus, sinon morts ; et que notre ancien ami Back, notre ami éprouvé, était sur le point de partir pour nous chercher et nous rendre à la société et à notre patrie. S'il arrive que le cours des recherches qu'il continue en ce moment le conduise au cap Turnagain, en cet endroit, et qu'il y trouve la preuve de la visite que nous y avons faite, nous savons ce que c'est pour le voyageur errant dans ces solitudes, de trouver des traces qui lui rappellent sa patrie et ses amis, et nous pourrions presque lui envier ce bonheur imaginaire. »
Le sentiment de patrie exprimé au milieu de ces souffrances inouïes et de ces affreux climats ; ces noms confiés à un monument de neige et qui ne seront pas retrouvés ; cette gloire inconnue reposant sous quelques pierres, s'adressant du fond d'une solitude éternelle à une postérité qui n'existera jamais ; ces paroles écrites qui ne parleront point dans ces régions muettes, ou qui s'éteindront sous le bruit des glaces brisées par une tempête qu'aucune oreille n'entendra; tout cet ensemble de choses étonne. Mais, la première émotion passée, on trouve, en dernier résultat, que la mort est au bout de tout : la vie et la mémoire de l'homme se perdent, sur tous les rivages, dans le silence et les glaces de la tombe.
Voyez l'infortuné Jacquemont mourir loin de la France, environné de toutes les populations de l'Indostan : sa voix est-elle moins poignante que celle de ces marins se souvenant de leur pays, dans les solitudes hyperboréennes? Couché sur le dos, parce qu'il n'avait plus la force de se tenir assis, il traçait au crayon, le 1e décembre 1832, ce billet à son frère :
« Ma fin, si c'est elle qui s'approche, est douce et tranquille. Si tu étais la assis sur le bord de mon lit, avec notre père et Frédéric, j'aurais l'âme brisée et ne verrais pas venir la mort avec cette résignation et cette sérénité. Console-toi ; console notre père; consolez-vous mutuellement, mes amis.
« Mais je suis épuisé par cet effort d'écrire. Il faut vous dire adieu ! adieu! Oh ! que vous êtes aimés de votre pauvre Victor ! - Adieu pour la dernière fois. »
Les voyageurs modernes de la France peuvent lutter dans leurs descriptions avec les tableaux présentés par les voyageurs anglais : vous ne trouveriez dans les peintures de l'Inde, rien d'aussi brillant que cette description de M. de Lamartine. Sous les pins, dans le sable foulé des chameaux, au milieu des caravanes, aux rayons du soleil de la Syrie, le lecteur aimera à se réchauffer en sortant de cette terre sans arbres, de ce sable de neige, marqué par les pas des renards et des ours, de ces huttes de frimas éclairées par ce que le capitaine Ross appelle le crépuscule du midi.
« A une demi-lieue environ de la ville, du côté du levant, l'émir Fakardin a planté une forêt de pins parasols sur un plateau sablonneux, qui s'étend entre la mer et la plaine de Bagdhad, beau village arabe au pied du Liban : l'émir planta, dit-on, cette magnifique forêt pour opposer un rempart à l'invasion des immenses collines de sable rouge qui s'élèvent un peu plus loin et qui menaçaient d'engloutir Bayruth et ses riches plantations. La forêt est devenue superbe; les troncs des arbres ont soixante et quatre-vingts pieds de haut d'un seul jet, et ils étendent de l'un é l'autre leurs larges têtes immobiles qui couvrent d'ombres un espace immense ; des sentiers de sable glissent sous les troncs des pins et présentent le sol le plus doux aux pieds des chevaux. Le reste du terrain est couvert d'un léger duvet de gazon semé de fleurs du rouge le plus éclatant ; les oignons de jacinthes sauvages sont si gros, qu'ils ne s'écrasent pas sous le fer des chevaux. A travers les colonnades de ces troncs de sapin, on voit d'un côté les dunes blanches et rougeâtres de sable, qui cachent la mer, de l'autre la plaine de Bagdhad et le cours du fleuve dans cette plaine, et un coin du golfe, semblable à un petit lac, tant il est encadré par l'horizon des terres, et les douze ou quinze villages arabes jetés sur les dernières pentes du Liban, et enfin les croupes du Liban même, qui font le rideau de cette scène. La lumière est si nette et l'air si pur, qu'on distingue à plusieurs lieues d'élévation les formes des cèdres ou des caroubiers sur les montagnes, ou les grands aigles qui nagent sans remuer leurs ailes dans l'océan de l'éther. Ce bois de pins est certainement le plus magnifique de tous les sites que j'ai vus dans ma vie. Le ciel, les montagnes, les neiges, l'horizon bleu de la mer, l'horizon rouge et funèbre du désert de sable; les lignes serpentantes du fleuve ; les têtes isolées des cyprès ; les grappes des palmiers épars dans la campagne; l'aspect gracieux des chaumières couvertes d'orangers et de vignes retombant sur les toits ; l'aspect sévère des hauts monastères maronites faisant de larges taches d'ombre ou de larges jets de lumière sur les flancs ciselés du Liban; les caravanes de chameaux chargés des marchandises de Damas, qui passent silencieusement entre les troncs d'arbres ; des bandes de pauvres Juifs montés sur des ânes, tenant deux enfants sur chaque bras ; des femmes enveloppées de voiles blancs, à cheval, marchant au son du fifre et du tambourin, environnées d'une foule d'enfants vêtus d'étoffes rouges bordées d'or, et qui dansent devant leurs chevaux ; quelques cavaliers arabes courant le dgérid autour de nous sur des chevaux dont la crinière balaie littéralement le sable; quelques groupes de Turcs assis devant un café bâti en feuillage, et fumant la pipe ou faisant la prière; un peu plus loin les collines désertes de sable sans fin, qui se teignent d'or aux rayons du soleil du soir, et où le vent soulève des nuages de poussière enflammée; enfin, le sourd mugissement de la mer qui se mêle au bruit musical du vent dans les têtes de sapins, et au chant de milliers d'oiseaux inconnus; tout cela offre à l'œil et à la pensée du promeneur le mélange le plus sublime, le plus doux, et à la fois le plus mélancolique qui ait jamais enivré mon âme ; c'est le site de mes rêves, j'y reviendrais tous les jours. »
Le lecteur sera sur ce site de l'avis du poëte : il y reviendra.