Deuxième partie
Mariage. - vie privée de Luther
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Luther devait à ses opinions une démarche qui en était la conséquence et la suite. Il avait ouvert la porte des cloîtres ; il en sortait une foule d'hommes et de femmes dont il ne savait que faire : il se maria donc, tant pour leur donner un bon exemple, que pour se débarrasser de ses tentations. Quiconque a enfreint les règles, cherche à entraîner les faibles avec soi, et à se couvrir de la multitude : par ce consentement d'un grand nombre, on se flatte de faire croire à la justice et au droit d'une action qui souvent ne fut que le résultat d'un accident ou d'une passion irréfléchie. Des vœux saints furent doublement violés : Luther épousa une Religieuse. Tout cela est peut-être bien selon la nature ; mais il y a une nature plus élevée : il est difficile, quelles que soient d'ailleurs les vertus de deux époux, qu'ils inspirent la confiance et le respect, en faisant le serment de l'union conjugale au même autel où ils prononcèrent les vœux de chasteté et de solitude. Jamais le chrétien ne déposera dans le cœur d'un prêtre le fardeau caché de sa vie, si ce prêtre a une autre épouse que cette Église mystérieuse qui garde le secret des fautes et console les douleurs. Le Christ, Pontife et Victime, vécut dans le célibat, et il quitta la terre à la fin de la jeunesse.
La Religieuse que Luther épousa se nommait Catherine de Bora : il l'aima, vécut bien avec elle, et travailla de ses propres mains pour la nourrir : celui qui fit des Princes et dépouilla le Clergé de ses richesses, resta pauvre ; il s'honora par son indigence, comme nos premiers révolutionnaires. On lit ces paroles touchantes dans son testament :
« Je certifie que nous n'avons ni argent comptant, ni trésor d'aucune espèce. En cela rien d'étonnant, si l'on veut considérer que nous n'avons eu d'autre revenu que mon salaire et quelques présents.»
On suit avec intérêt Luther dans sa vie privée et dans ses opinions particulières. Il a plusieurs belles pensées sur la nature, sur la Bible, sur les écoles, sur l'éducation, sur la foi, sur la loi. Ce qu'il dit de l'imprimerie est curieux. Une idée individuelle le conduit à une vé rité générale et à une vue de l'avenir :
« L'imprimerie est le dernier et le suprême don, le summum et postremum donum, par lequel Dieu avance les ‚choses de l'Évangile. C'est la dernière flamme qui luit avant l'extinction du monde. Grâce à Dieu, elle est venue à la fin. »
Il faut entendre Luther dans l'intimité des sentiments domestiques :
« Cet enfant (son fils) et tout ce qui m'appartient, est haï de leurs partisans, haï des diables. Cependant tous ces ennemis n'inquiètent guère le cher enfant ; il ne s'inquiète pas de ce que tant et de si puissants seigneurs lui en veulent, il suce gaiement la mamelle, regarde autour de lui en riant tout haut, et les laisse gronder tant qu'ils veulent. »
Ailleurs, parlant encore de ses enfants, il dit :
« Telles étaient nos pensées dans le paradis, simples et naïves ; innocentes, sans méchanceté ni hypocrisie ; nous eussions été véritablement comme cet enfant quand il parle de Dieu et qu'il en est si sûr. »
« Quels ont dû être les sentiments d'Abraham, lorsqu'il a consenti à sacrifier et égorger son fils unique? Il n'en aura rien dit à Sara. »
Le dernier trait est d'une familiarité et d'une tendresse presque sublimes.
Il déplore la mort de sa petite fille Élisabeth :
« Ma petite fille Elisabeth est morte ; je m'étonne comme elle m'a laissé le cœur malade, un cœur de femme, tant je suis ému. Je n'aurais jamais cru que l'âme d'un père fût si tendre pour son enfant.
« Dans le plus profond de mon cœur sont encore gravés ses traits, ses paroles, ses gestes, pendant sa vie et sur son lit de mort; mon obéissante et respectueuse fille ! La mort même du Christ (et que sont toutes les morts en comparaison ?) ne peut me l'arracher de la pensée, comme elle le devrait...
« Chère Catherine, songe pourtant où elle est allée. Elle a certes fait un heureux voyage. La chair saigne, sans doute, c'est sa nature ; mais l'esprit vit et se trouve selon ses souhaits. Les enfants ne disputent point ; comme on leur dit, ils croient ; chez les enfants tout est simple. Ils meurent sans chagrin ni angoisses, sans disputes, sans tentations de la mort, sans douleur corporelle, tout comme s'ils s'endormaient. »
En lisant des choses si douces, si religieuses, si pénétrantes, on se sent désarmé ; on oublie la fougue du Sectaire.
On trouve, sur la mort de son père, ces paroles d'une profondeur et d'une simplicité bibliques :
« Je succède à son nom; voici maintenant que je suis pour ma famille le vieux Luther : c'est mon tour, c'est mon droit de le suivre par la mort. »
Luther, devenu malade et triste, disait :
« L'empire tombe ; les rois tombent, les prêtres tombent, et le monde entier chancelle, comme une grande maison qui va crouler annonce sa ruine par de petites lézardes. »
La mort de Luther fut paisible ; il désirait mourir et disait :
« Que Notre-Seigneur vienne donc vite et m'emmène. Qu'il vienne surtout avec son jugement dernier, je tendrai le cou ; qu'il lance le tonnerre et que je repose. . . .
• • Fi de nous ! sur notre vie, nous ne donnons pas
« même la dîme à Dieu; et nous croirions avec nos bonnes œuvres « mériter le ciel ! Qu'ai-je fait, moi ?
« Ce petit oiseau a choisi son abri et va dormir bien paisiblement; il ne s'inquiète pas ; il ne songe point au gîte du lendemain ; il se tient bien tranquille sur sa petite branche, et laisse Dieu songer pour lui. »
« Je te recommande mon âme, ô mon Seigneur Jésus-Christ ! Je quitterai ce corps terrestre, je vais être enlevé de cette vie, mais je sais que je resterai éternellement auprès de toi. »
« Il répéta encore trois fois : In manus tuas commendo spiritum meum ; redemisti me, Domine, Deus veritatis. Soudain il ferma les yeux, et tomba évanoui. Le comte Albrecht et sa femme, ainsi que les médecins, lui prodiguèrent des secours pour le rendre à la vie ; ils n'y parvinrent qu'avec peine. Le docteur Jonas lui dit alors : Révérend père, mourez-vous avec constance dans la foi que vous avez enseignée? » Il répondit par un oui distinct et se rendormit. Bientôt il pâlit, devint froid, respira encore une fois profondément, et mourut1. »
1 Extrait de la Relation de Jonas et de Cœbius, dans M. Michelet. ↩
Portraits de Luther®
Voilà le oui final qui suivit le non prononcé à Worms. Oui, Luther persista, et avec lui les sectes dont il fut le père; mais la preuve qu'il ne sentait pas la portée du mouvement qu'il avait produit, c'est qu'il se refusa à tout accord avec ces sectes. Ainsi chez le landgrave de Hesse, il ne voulut rien céder à Zwingli, à Bucer et à Ocolampade qui le suppliaient de s'entendre avec eux ; ils lui auraient donné la Suisse et les bords du Rhin : ainsi il blâma Mélanchton qui essayait entre les catholiques et les protestants une conciliation à peu près pareille à celle dont s'occupa Bossuet avec Leibnitz : ainsi il condamna les paysans de la Souabe et les anabaptistes de Munster, beaucoup moins à cause des désordres dont ils s'étaient rendus coupables, que parce qu'ils ne voulaient pas se renfermer dans le cercle par lui tracé. Un homme à grandes conceptions, désirant changer la face du monde, se serait élevé au-dessus de ses propres opinions ; il n'aurait pas arrêté les esprits qui cherchaient la destruction de ce que lui-même prétendait détruire. Luther fut le premier obstacle à la réformation de Luther.
Quant au caractère, le réformateur n'en manqua pas, mais après tout il ne fit point éclater ce courage dominateur que montrèrent dans la religion catholique et dans l'hérésie tant de martyrs et d'enthousiastes; il ne fut ni l'invincible Arius, ni l'indomptable Jean Huss : il ne s'expose qu'une fois, après laquelle il se tient à l'écart, menace beaucoup de loin, s'écrie qu'il bravera tout et ne brave rien. Il refuse d'aller à la diète d'Augsbourg et demeure prudemment renfermé dans la forteresse de Cobourg. Il dit souvent qu'il est seul, qu'il va descendre de son Sinaï, de sa Sion, et il y reste. Quand il disait cela, loin d'être seul, il était derrière les ducs de Mecklembourg et de Brunswick, derrière le Grand-maître de l'Ordre Teutonique, derrière l'électeur de Saxe, le landgrave de Hesse; il avait devant lui l'incendie par lui-même allumé, et l'on ne pouvait plus l'atteindre à travers cette barricade de flammes.
Reconnaissons dans Luther un homme d'esprit et d'imagination, écrivain, poëte, musicien, et d'ailleurs très-bon homme. Il a fixé la prose allemande; sa traduction de la Bible, infidèle parce qu'il savait mal l'hébreu, est restée : on chante encore dans les églises luthériennes ses psaumes composés d'après les saintes Écritures. Il était désintéressé, doux mari, père tendre, abstraction faite du Moine et de la Nonne épousée. On sent en lui cette candide et simple nature allemande, pleine des meilleurs sentiments de l'humanité, et qui inspire la confiance au premier abord; mais aussi on retrouve en Luther la grossièreté germanique, ces vertus et ces talents, lesquels s'inspirent, encore même aujourd'hui, de ce faux Bacchus maudit par un autre réformateur, Julien l'Apostat.
Luther était de bonne foi ; il ne tomba dans le schisme qu'après de longs combats; il exprime souvent ses doutes, presque ses remords ; il conserve les tentations du cloître. Un homme léger qui se fait religieux pour avoir vu un de ses amis tué d'un coup de foudre, peut bien jeter le froc pour avoir assisté à la vente des Indulgences : il ne faut prêter à tout cela ni hautes idées, ni vues profondes. C'était très-sérieusement que Luther se croyait attaqué du diable; il le combattait la nuit à la sueur de son front : Multas noctes mihi satis amarulentas et acerbas reddere ille novit. Quand il était trop tourmenté du démon, il le mettait en fuite en lui disant trois mots que je n'oserais répéter et qu'on peut lire dans les curieux extraits de M. Michelet1. Le Christ avait parlé autrement à Satan ; il s'était contenté de lui dire : « Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. » Quelquefois Luther, dans son exaltation, se pensait envahi par la Divinité, se dépouillait de son moi et s'écriait : « Je ne connais pas Luther : que « le diable emporte Luther! »
1 Mémoires de Luther, t. III, p. 186, ligne 4. ↩
Luther ne composait pas son éloquence de termes choisis, et à propos du Pape il se souvient trop du Lama. Sa doctrine en faveur des grands est aussi relâchée que son éloquence est quelquefois souillée : il admit presque la polygamie, et permit deux femmes aa landgrave de Hesse. S'il n'eût renoncé à l'autorité papale, il aurait pu s'appuyer d'une décrétale de 762, du pape Grégoire II.