Quatrième partie
Clubs
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il y eut des factieux et des partis en Angleterre, mais qu'est-ce que les meetings des saints, des puritains, des niveleurs, des agitateurs, auprès des clubs de notre révolution? J'ai dit ailleurs (Génie du christianisme) que Milton avait placé dans son enfer une image des perversités dont il avait été le témoin : qu'eût-il peint s'il avait vu ce que je vis à Paris dans l'été de 1792, lorsque revenant d'Amérique, je traversais la France pour aller à mes destinées.
«La fuite du roi du 21 juin 1791½, fit faire à la révolution un pas immense. Ramené à Paris le 25 du même mois, il avait été détrôné une première fois, puisque l'Assemblée nationale déclara que les décrets auraient force de lois, sans qu'il fût besoin de la sanction ou de l'acceptation royale. Une haute cour de justice devançant le
• Mirabeau se vantait d'avoir la main très-belle : je ne m'y oppose pas ; mais j'étais fort maigre et il était fort gros, et sa main me couvrait toute l'épaule.
2 Mes Mémoires.
tribunal révolutionnaire, était établie à Orléans. Des cette époque, madame Roland demandait la tête de la reine, en attendant que la révolution lui demandât la sienne. L'attroupement du Champ de Mars avait eu lieu contre le décret qui suspendait le roi de ses fonctions, au lieu de le mettre en jugement. L'acceptation de la constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Le décret du 29 septembre pour le règlement des sociétés populaires, ne servit qu'à les rendre plus violentes : ce fut le dernier acte de l'assemblée constituante ; elle se sépara le lendemain, et laissa à la France une révolution éternelle.
« L'Assemblée législative installée le 1er octobre 1791, roula dans le tourbillon qui allait balayer les vivants et les morts. Des troubles ensanglantèrent les départements : à Caen on se rassasia de massacres et l'on mangea le cœur de M. de Belzunce. Le roi apposa son Veto au décret contre les émigrés, et cet acte légal augmenta l'agitation. Pétion était devenu maire de Paris. Les députés décrétèrent d'accusation, le 1er janvier 1792, les princes émigrés : le 2, ils fixèrent à ce 1er janvier le commencement de l'an IVe de la liberté. Vers le 13 de février, les bonnets rouges se montrèrent dans les rues de Paris, et la municipalité fit fabriquer des piques. Le manifeste des émigrés parut le 1° mars. L'Autriche armait. Le traité de Pilnitz et la convention entre l'empereur et le roi de Prusse étaient connus. Paris était divisé en sections plus ou moins hostiles les unes aux autres. Le 20 mars 1792, l'Assemblée législative adopta la mécanique sépulcrale sans laquelle les jugements de la Terreur n'auraient pu s'exécuter : on l'essaya d'abord sur des morts, afin qu'elle apprît d'eux son œuvre. On peut parler de cet instrument comme d'un bourreau, puisque des personnes touchées de ses bons services, lui faisaient présent de sommes d'argent pour son entretien1.
1 Moniteur, n° 198. ↩
« Le ministre Roland (ou plutôt son étonnante femme) avait été appelé au conseil du Roi. Le 20 avril, la guerre fut déclarée au roi de Hongrie et de Bohême. Marat publiait l'Ami du peuple malgré le décret dont lui Marat était frappé. Le régiment Royal-Allemand et le régiment de Berchini désertèrent. Isnard parlait de la perfidie de la cour. Gensonné et Brissot dénonçaient le comité autrichien. Unc insurrection éclata à propos de la garde du Roi, qui fut licenciée. Le 28 mai, l'assemblée se forma en séances permanentes. Le 20 juin, le château des Tuileries fut forcé par les masses des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau; le prétexte était le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription des prêtres : le Roi courut risque de la vie. La patrie était décrétée en danger. On brûlait en effigie M. de Lafayette. Les fédérés de la seconde fédération arrivaient ; les Marseillais, attirés par Danton, étaient en marche : ils entrèrent dans Paris, le 30 juillet, et furent logés par Pétion aux Cordeliers.
« Auprès de la tribune nationale s'étaient élevées deux tribunes concurrentes, celle des Jacobins et celle des Cordeliers la plus formidable alors, parce qu'elle donna des membres à la fameuse Commune de Paris, et qu'elle lui fournissait des moyens d'action.
«Le club des Cordeliers était établi dans ce monastère, dont une amende en réparation d'un meurtre, avait servi à bâtir l'église sous saint Louis, en 12591; elle devint en 1590 le repaire des plus fameux ligueurs. En 1792, les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles, les rideaux du couvent des Cordeliers avaient été arrachés : la basilique écorchée ne présentait aux yeux que ses ossements et ses arêtes. Au chevet de l'église, où le vent et la pluie entraient par les rosaces sans vitraux, des établis de menuisier servaient de bureau au président, quand la séance se tenait dans l'église. Sur ces établis étaient déposés des bonnets rouges dont chaque orateur se coiffait avant de monter à la tribune. La tribune consistait en quatre poutrelles arcboutées et traversées d'une planche, dans leur X, comme un échafaud. Derrière le président, avec une statue de la Liberté, on voyait de prétendus instruments de supplice de l'ancienne justice; instruments remplacés par un seul, la machine à sang, comme les mécaniques compliquées sont remplacées par le bélier hydraulique. Le club des Jacobins épurés, emprunta quelques-unes de ces dispositions des Cordeliers.
1 Elle fut brûlée en 1580. ↩
« Les orateurs, unis pour détruire, ne s'entendaient ni sur les chefs à choisir, ni sur les moyens à employer : ils se traitaient de gueux, de gîtons, de filous, de voleurs, de massacreurs, à la cacophonie des sifflets et des hurlements de leurs différents groupes de diables. Les métaphores étaient prises du matériel des meurtres, empruntées des objets les plus sales, de tous les genres de voirie et de fumier, ou tirées des lieux consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes. Les gestes rendaient les images sensibles; tout était appelé par son nom avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscène et impie de jurements et de blasphèmes : détruire et produire, mort et génération, on ne démêlait que cela à travers l'argot sauvage dont les oreilles étaient assourdies. Les harangueurs à la voix grêle ou tonnante, avaient d'autres interrupteurs que leurs opposants : les petites chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches, s'éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin ; elles interrompaient les discours. On les rappelait d'abord à l'ordre par le tintamarre de l'impuissante sonnette; mais ne cessant point leur criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire silence : elles tombaient palpitantes, blessées et fatidiques, au milieu du Pandæmonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des stalles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l'épaule, ou les bras nus croisés.