Troisième partie
Défense du peuple anglais contre Saumaise
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Bientôt parut celui des ouvrages de Milton, qui, de son vivant, lui donna le plus de renommée : c'est sa Défense du peuple anglais contre l'écrit de Saumaise en faveur de la mémoire de Charles Ier. Les attaques contre un roi qui n'est plus, dit avec raison et éloquence M. Villemain, ces insultes au delà de l'échafaud avaient quelque chose d'abject et de féroce, que l'éblouissement du faux zèle cachait à l'âme enthousiaste de Milton. »
Defensio pro populo Anglicano est écrit en prose latine, élégante et classique; mais Milton ne s'y montre que le traducteur de ses propres sentiments pensés en anglais, et il perd ainsi son originalité nationale. Tous ces chefs - d'œuvre de latinité moderne feraient bien rire les écoliers de Rome s'ils venaient à ressusciter.
Milton dit d'abord à Saumaise que lui Saumaise ne sait pas le latin ; il lui demande comment il a écrit persona regia. Milton affectait de faire remonter en bonne latinité, persona à la signification classique, un masque, bien que Saumaise eût pour lui l'autorité de Varron et de Juvénal ; mais se relevant tout à coup, il ajoute : « Ton expression, Saumaise, est plus juste que tu ne l'imagines ; un tyran est en effet le masque d'un roi. »
Cette querelle sur le latin est une querelle commune entre les érudits ; tout homme habile en grec et en latin, prétend que son voisin n'en sait pas un mot.
«Tu commences, Saumaise, ton écrit par ces mots : Une horrible nouvelle a dernièrement frappé nos oreilles ! un parricide a été commis en Angleterre ! Mais cette horrible nouvelle doit avoir eu une épée beaucoup plus longue que celle de saint Pierre, et tes oreilles doivent être d'une étonnante longueur, car cette nouvelle ne peut frapper que celles d'un âne... O avocat mercenaire ! ne pouvais-tu écrire la défense de Charles le père, selon toi le meilleur des rois défunts, à Charles le fils, le plus indigent de tous les rois vivants, sans mettre ton écrit à la charge de ce roi piteux ! Quoique tu sois un coquin, tu n'as pas voulu te rendre ridicule et appeler ton écrit : Défense du roi, car ayant vendu ton écrit, il n'est pas à toi ; il appartient à ton roi, lequel l'a trop payé au prix de cent jacobusses, grande somme pour ce pauvre hère de monarque!»
Milton ne reçut-il pas de ses maîtres, mille livres sterling pour sa réponse à Saumaise? c'était plus de cent jacobusses. Heureusement tout n'est pas de ce ton dans la défense.
« Je vais discourir sur des choses considérables et non communes : je dirai comment un roi très-puissant, après avoir foulé aux pieds les lois de la nation et ébranlé le culte, gouverna selon sa volonté et son bon plaisir, et fut enfin vaincu sur le champ de bataille par ses sujets : ils avaient souffert sous ce roi une longue servitude. Je dirai comment il fut jeté en prison ; comment, n'ayant pu donner dans ses paroles ou ses actions l'espoir d'obtenir de lui une meilleure règle, il fut finalement condamné à mort par le suprême conseil du royaume, et décapité devant la porte même de son palais. Je dirai en vertu de quel droit et de quelles lois particulières à ce pays ce jugement fut prononcé, et je défendrai facilement mes dignes et vaillants compatriotes contre les calomnies domestiques et étrangères...
« La nature et les lois seraient en danger, si l'esclavage parlait et que la liberté fût muette, si les tyrans rencontraient des hommes prêts à plaider leur cause, tandis que ceux qui ont vaincu ces tyrans, ne pourraient trouver un avocat. Chose déplorable en vérité si la raison, présent de Dieu dont l'homme est doué, ne fournissait pas plus d'arguments pour la conservation et la délivrance des hommes, que pour leur oppression et leur ruine ! »
De là, l'auteur passe aux réponses directes. Saumaise avance qu'on a vu des rois, des tyrans assassinés dans leur palais ou tués dans des émeutes populaires, mais qu'on n'en a point vu conduits à l'échafaud. Milton lui demande s'il est meilleur de tuer un prince par violence et sans jugement, que de le mener à un tribunal où il n'est condamné, comme tout autre citoyen, qu'après avoir été entendu dans sa défense?
Saumaise soutient que la loi de nature est imprimée dans le cœur des hommes : Milton répond que le droit de succession n'est point un droit de nature, qu'aucun homme n'est roi par la loi de nature. Il cite cette occasion tous les rois jugés et surtout en Angleterre. Dans un ancien manuscrit, dit-il, appelé Modus tenendi parlamenta, on lit : « Si le roi dissout le parlement avant que les affaires pour lesquelles le conseil a été convoqué ne soient dépêchées, il se rend coupable de parjure et sera réputé avoir violé le serment de son couronnement. » « A qui la faute si Charles a été condamné? N'a-t-il pas pris les armes contre ses peuples ? N'a-t-il pas fait massacrer cent cinquante-quatre mille protestants dans la seule province d'Ulster en Irlande ? »
Hobbes prétend que, dans la Défense du peuple anglais, le style est aussi bon que les arguments sont mauvais. Voltaire dit que Saumaise attaque en pédant, et que Milton répond comme une bête féroce. «Aucun homme, selon Johnson, n'oublie son premier métier : les droits des nations et des rois deviennent des questions de grammaire, si des grammairiens les discutent. »
La Défense fut traduite du latin dans toutes les langues de l'Europe : le traducteur anglais s'appelle Washington.
Les ambassadeurs des puissances étrangères à Londres, s'empressèrent d'aller faire leurs compliments à Milton sur son admirable ouvrage : c'est une chose si heureuse pour les rois que de tuer les rois ! Philaras, Athénien de naissance, et ambassadeur du duc de Parme auprès du roi de France, écrivit des éloges sans fin à l'apologiste du jugement de Charles 1er. Nous avons vu les ambassadeurs ramper à Paris aux pieds des secrétaires de Bonaparte. Abstraction faite des hommes, les corps diplomatiques, qui ne sont plus en rapport avec le système de la nouvelle société, ne servent souvent qu'à troubler les cabinets auprès desquels ils sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d'illusions.
Milton a remué d'une main puissante toutes les idées agitées dans notre siècle. Ces idées ont dormi pendant cent cinquante années, et se sont réveillées en 1789. Ne croirait-on pas que les ouvrages politiques du poëte, ont été écrits de nos jours, sur des sujets que nous voyons traiter chaque matin dans les feuilles publiques?
Saumaise se vantait d'avoir fait perdre la vue à Milton, et Milton d'avoir fait mourir Saumaise. Une réplique de celui-ci ne parut qu'après sa mort; il y traite Milton de prostitué, de larron fanatique, d'avorton, de chassieux, de myope, d'homme perdu, de fourbe, d'impur, de scélérat audacieux, de génie infernal, d'imposteur infâme; il déclare qu'il voudrait le voir torturer et expirer dans de la poix fondue ou dans de l'huile bouillante. Saumaise n'oublie pas quelques vers latins où Milton a manqué à la quantité. Vraisemblablement la colère du savant venait moins de son horreur du Régicide que des mauvaises plaisanteries de Milton contre le latin de la Defensio regia.