Troisième partie
Milton dans le Paradis perdu
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le républicain se retrouve à chaque vers du Paradis perdu : les discours de Satan respirent la haine de la dépendance. Mais Milton qui, enthousiaste de la liberté, avait néanmoins servi Cromwell, fait connaître l'espèce de république qu'il comprenait : ce n'est pas une république d'égalité, une république plébéienne; il veut une république aristocratique et dans laquelle il admet des rangs. « Si nous ne sommes pas tous égaux, dit Satan, nous sommes tous également libres : rangs et degrés ne jurent pas avec la liberté, mais s'accordent avec elle. Qui donc, en droit ou en raison, peut prétendre au pouvoir sur ceux qui sont par droit ses égaux, sinon en pouvoir et en éclat, du moins en liberté? Qui peut promulguer des lois et des édits parmi nous, nous qui, même sans lois, n'errons jamais? Qui peut nous forcer à recevoir celui-ci pour maître, à l'adorer au détriment de ces titres impériaux qui prouvent que nous sommes faits pour gouverner, non pour obéir? » (Paradis perdu, livre V.)
S'il pouvait rester quelques doutes à cet égard, Milton, dans son Moyen facile d'établir une société libre, s'explique de manière à éclaircir ces doutes : il y déclare que la république doit être gouvernée par un grand conseil perpétuel ; il ne veut pas du remède populaire propre à combattre l'ambition de ce conseil permanent, car le peuple se précipiterait dans une démocratie licencieuse et sans frein, a licentious and unbridled democracy. Milton, ce fier républicain, était noble; il avait des armoiries : il portait un aigle d'argent éployé de sable à deux têtes de gueules, jambes et bec de sable : un aigle était, du moins pour le poëte, des armes parlantes. Les Américains ont des écussons plus féodaux que ceux des chevaliers du quatorzième siècle; fantaisies qui ne font de mal à personne.
Les discours, qui forment plus de la moitié du Paradis perdu, ont pris un nouvel intérêt depuis que nous avons des tribunes. Le poëte a transporté dans son ouvrage les formes politiques du gouvernement de sa patrie: Satan convoque un véritable parlement dans l'Enfer ; il le divise en deux chambres ; il y a une chambre des pairs au Tartare. L'éloquence forme une des qualités essentielles du talent de l'auteur : les discours prononcés par ses personnages, sont souvent des modèles d'adresse ou d'énergie. Abdiel, en se séparant des anges rebelles, adresse ces paroles à Satan.
« Abandonné de Dieu, esprit maudit, dépouillé de tout bien, je vois ta chute certaine ; ta bande malheureuse enveloppée dans cette perfidie, est atteinte de la contagion de ton crime et de ton châtiment. Ne t'agite plus pour savoir comment tu secoueras le joug du MESSIE DE DIEU ; ses indulgentes lois ne peuvent plus être invoquées ; d'autres décrets sont déjà lancés contre toi sans appel. Ce sceptre d'or que tu repousses, est maintenant changé en une verge de fer pour meurtrir et briser ta désobéissance. Tu in'as bien conseillé : je fuis, non toutefois par ton conseil et devant tes menaces ; je fuis ces tentes criminelles et réprouvées, dans la crainte que l'imminente colère, venant à éclater dans une flamme soudaine, ne fasse aucune distinction. Attends-toi à sentir bientôt sur ta tête la foudre, feu qui dévore ! Alors, gémissant, tu apprendras à connaître celui qui t'a créé, par celui qui peut t'anéantir. »
Il reste, dans le poëme, quelque chose d'inexplicable au premier aperçu : la république infernale veut détruire la monarchie céleste, et cependant Milton dont l'inclination est toute républicaine, donne toujours la raison et la victoire à l'Éternel? C'est qu'ici le poëte était dominé par ses idées religieuses ; il voulait, comme les indépendants, une république théocratique; la liberté hiérarchique sous l'unique puissance du ciel ; il avait admis Cromwell comme lieutenant général de Dieu, protecteur de la république.
Cromwell, our chief of men, Who through a cloud
Not of war only, but detractions rude,
Guided by faith and matchlefss fortitude,
To peace and truth thy glorious way hast plough'd,
And on the neck of crowned fortune proud
Hast rear'd God's trophies, and his work pursued,
While Darwen stream with blood of Scots imbrued,
And Dunbar field resounds thy praises loud,
And Worcester's laureate wreath. Yet much remains
To conquer still; peace hath her victories
No less renown'd than war : new foes arise
Threat'ning to bind our soûls with secular chains :
Help us to save free conscience from the paw
Of hireling wolves, whose gospel is their maw.
« Cromwell, chef des hommes, qui, à travers le nuage non-seulement de la guerre, mais encore d'une destruction brutale, guidé par la foi et une grandeur d'âme incomparable, as labouré ton glorieux chemin vers la paix et la vérité ! Toi qui, sur le cou de l'orgueilleuse fortune couronnée, as planté les trophées de Dieu et continué son ouvrage, tandis que le cours du Darwen se teignait du sang des Écossais, que le champ de Dunbar retentissait de tes louanges, et des lauriers tressés à Worcester ! il te reste encore beaucoup à conquérir ; la paix a ses victoires non moins renommées que celles de la guerre. De nouveaux ennemis s'élèvent menaçant de lier nos âmes avec des chaînes séculaires ; aide-nous à sauver notre libre conscience des ongles des loups mercenaires, dont l'Évangile est leur ventre. »
Dans la pensée de Milton, Satan et ses anges pouvaient être les orgueilleux presbytériens qui refusaient de se soumettre aux Saints, à la faction desquels Milton appartenait et dont il reconnaissait l'inspiré Cromwell comme le chef en Dieu.
On sent dans Milton un homme tourmenté : encore ému des spectacles et des passions révolutionnaires, il est resté debout après la chute de la révolution réfugiée en lui, et palpitante dans son sein. Mais le sérieux de cette révolution le domine ; la gravité religieuse fait le contre-poids de ses agitations politiques. Et néanmoins dans l'étonnement de ses illusions détruites, de ses rêves de liberté évanouis, il ne sait plus où se prendre; il reste dans la confusion, même à l'égard de la vérité religieuse.
Il résulte d'une lecture attentive du Paradis perdu que Milton flottait entre mille systèmes. Dès le début de son poëme, il se déclare socinien par l'expression fameuse un plus grand homme. Il ne parle point du Saint-Esprit ; il ne parle jamais de la Trinité, il ne dit jamais que le Fils est égal au Père. Le Fils n'est point engendré de toute éternité; le poëte place même sa création après celle des anges. Milton est arien, s'il est quelque chose ; il n'admet point la création proprement dite ; il suppose une matière préexistante, coéternelle avec l'esprit. La création particulière de l'univers n'est à ses yeux qu'un petit coin du chaos arrangé, et toujours prêt a retomber dans le désordre. Toutes les théories philosophiques connues du poëte ont pris plus ou moins de place dans ses croyances : tantôt c'est Platon avec les exemplaires des idées, ou Pythagore avec l'harmonie des sphères ; tantôt c'est Épicure ou Lucrèce avec son matérialisme, comme quand il montre les animaux à moitié formés sortant de la terre. Il est fataliste lorsqu'il fait dire à l'ange rebelle que lui Satan naquit de lui-même dans le ciel, le cercle fatal amenant l'heure de sa création. Milton est encore panthéiste ou spinosiste, mais son panthéisme est d'une nature singulière.
Le poëte paraît d'abord supposer le panthéisme connu, mêlé de matière et d'esprit; mais si l'homme n'eût point péché, Adam se dégageant peu à peu de la matière, serait devenu de la nature des Anges. Adam pèche. Pour racheter la partie spirituelle de l'homme, le Fils de Dieu, tout esprit, se matérialise ; il descend sur la terre, meurt et remonte au ciel, après avoir passé à travers la matière. Le Christ devient ainsi le véhicule au moyen duquel la matière mise - en contact avec l'intelligence, se spiritualise. Enfin, les temps étant accomplis, la matière, ou le monde matériel, cesse et va se perdre dans l'autre principe. « Le Fils, dit Milton, s'absorbera dans le sein « du Père avec le reste des créatures : Dieu sera tout dans tout; » c'est le panthéisme spirituel succédant au panthéisme des deux principes.
Ainsi notre âme s'engloutira dans la source de la spiritualité. Qu'est-ce que cette mer de l'Intelligence, dont une faible goutte renfermée dans la matière, était assez puissante pour comprendre le mouvement des sphères et s'enquérir de la nature de Dieu? Qu'est-ce que l'Infini? Quoi ! toujours des mondes après des mondes ! L'imagination éprouve des vertiges en essayant de se plonger dans ces abîmes, et Milton y fait naufrage. Cependant, au milieu de cette confusion de principes, le poëte reste biblique et chrétien : il redit la Chute et la Rédemption. Puritain d'abord, ensuite indépendant, anabaptiste, il devient saint, quiétiste et enthousiaste : ce n'est qu'une voix qui chante l'Éternel. Milton n'allait plus au temple, ne donnait plus aucun signe extérieur de religion : dans le Paradis perdu, il déclare que la prière est le seul culte agréable à Dieu.
Ce poëme, qui s'ouvre aux enfers et finit au ciel en passant sur la terre, n'a dans le vaste désert de la création nouvelle, que deux personnages humains : les autres sont les habitants surnaturels de l'abîme des félicités sans fin, ou du gouffre des misères éternelles. Eh bien, le poëte a osé entrer dans cette solitude; il s'y présente comme un fils d'Adam, député de la race humaine perdue par la désobéissance; il y paraît comme l'hiérophante, comme le prophète chargé d'apprendre l'histoire de la chute de l'homme et de la chanter sur la harpe consacrée aux pénitences de David. Il est si rempli de génie, de sainteté et de grandeur, que sa noble tête n'est point déplacée auprès de celles de notre premier père, en présence de Dieu et des anges. En sortant de l'abîme des ténèbres, il salue cette lumière sacrée interdite à ses yeux.
« Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première, ou de l'Eternel coéternel rayon! Puis-je te nommer ainsi sans blâme! puisque DIEU est lumière, et que de toute éternité il n'habite jamais que dans une lumière impénétrable, il habite donc en toi, brillante effusion d'une brillante essence incréée! Ou si tu préfères t'entendre appeler ruisseau de pur éther, qui dira ta source? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais : à la voix de DIEU tu couvris, comme d'un manteau, le monde qui naissait des eaux noires et profondes; conquête faite sur le vide infini et sans forme.
« Maintenant je te visite de nouveau sur une aile plus hardie : échappé du lac Stygien... je sens l'influence de ton vivifiant et souverain flambeau. Mais toi, tu ne visites point ces yeux qui roulent en vain pour trouver ton rayon perçant et ne rencontrent aucune aurore; tant ils sont profondément éteints dans leur orbite, ou voilés d'un sombre tissu !
« Cependant je ne cesse d'errer aux lieux fréquentés des Muses... « Je n'oublie pas non plus ces deux mortels semblables à moi en malheur (puissé-je les égaler en gloire !). L'aveugle THAMYRYS et l'aveugle MÉONIDES, et TIRÉSIAS et PHRYNÉE, devins antiques. Nourri des pensées qui mettent en mouvement les nombres harmonieux, je suis semblable à l'oiseau qui veille et chante dans l'obscurité : caché sous le plus épais couvert, il soupire ses nocturnes complaintes.
« Ainsi, avec l'année reviennent les saisons; mais le jour ne revient pas pour moi, ni ne reviennent la douce approche du matin ou du soir, la vue de la fleur du printemps, de la rose de l'été, des troupeaux et de la face divine de l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent toujours m'environnent. Les chemins agréables des hommes me sont coupés ; le livre du beau savoir ne me présente qu'un blanc universel où les ouvrages de la nature sont pour moi effacés et rayés. La sagesse à son entrée m'est entièrement fermée !
« Brille donc davantage intérieurement, ô céleste lumière ! que toutes les facultés de mon esprit soient pénétrées de tes rayons; mets des yeux à mon âme, écarte et disperse tous les brouillards, afin que je puisse voir et dire les choses invisibles à l'œil i des mortels. »
Ailleurs, non moins pathétique, il s'écrie :
« Ah ! si j'obtenais de ma céleste patronne un style qui répondit à ma pensée ! Elle daigne me visiter la nuit sans que je l'implore... Il me reste à chanter un sujet plus élevé ; il suffira pour immortaliser mon nom, si je ne suis venu un siècle trop tard, si la froideur du climat ou des ans n'engourdit mes ailes humiliées. »
Quelle hauteur d'intelligence ne faut-il pas à Milton pour soutenir ce tête-à-tête avec Dieu et les prodigieux personnages qu'il a créés ! Il n'a jamais existé un génie plus sérieux et en même temps plus tendre que celui de cet homme. « Milton, dit Hume, pauvre, vieux, aveugle, dans la disgrâce, environné de périls, écrivit le poëme merveilleux qui non-seulement surpasse tous les ouvrages de ses contemporains, mais encore tous ceux qu'il écrivit lui-même dans sa jeunesse et au temps de sa plus haute prospérité. » On sent en effet dans ce poëme à travers la passion des légères années, la maturité de l'âge et la gravité du malheur; ce qui donne au Paradis perdu un charme extraordinaire de vieillesse et de jeunesse, d'inquiétude et de paix, de tristesse et de joie, de raison et d'amour.