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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Quatrième partie

Quatrième partie

Quatrième partie

Essai sur la littérature anglaise · 4 min de lecture · p. 228–230 · chapitre 80 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

LITTÉRATURE SOUS LES DEUX DERNIERS STUARTS HOMMES ET CHOSES DE LA RÉVOLUTION ANGLAISE ET DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE COMPARÉS.

En quittant Milton, si nous passions sans transition aux écrivains sous les deux derniers Stuarts, nous trébucherions de plus haut que les anges du Paradis perdu qui tombèrent du ciel dans l'abîme. Mais il nous reste à jeter un regard sur la révolution d'où sortit le poëte, et à la comparer à notre révolution : en nous entretenant encore du siècle de Milton, nous parviendrons à descendre ainsi d'un mouvement insensible jusqu'au niveau des règnes de Charles et de Jacques. On a de la peine à se détacher de ces temps de 1649; ils eurent de curieuses affinités avec les nôtres : nous allons voir par le parallèle des choses et des hommes, que nos jours révolutionnaires conservent sur les jours révolutionnaires de la république et du protectorat anglais, une incontestable, mais souvent malheureuse supériorité. ,

La révolution française a été vaincue dans les lettres par la révolution anglaise ; la République, l'Empire, la Restauration, n'ont rien à opposer au chantre du Paradis perdu : sous les autres rapports, excepté sous le rapport moral et religieux, notre révolution a laissé loin derrière elle la révolution de nos voisins.

Quand la révolution de 1649 s'accomplit, les communications entre les peuples n'étaient point arrivées au point où elles le sont aujourd'hui ; les idées et les événements d'une nation n'étaient pas rendus communs à toute la terre par la multiplicité des chemins, la rapidité des courriers, l'extension du commerce et de l'industrie, les publications de la presse périodique. La révolution de la Grande-Bretagne ne mit point l'Europe en feu : renfermée dans une île, elle ne porta point ses armes et ses principes aux extrémités de l'Europe; elle ne prêcha point la Liberté et les Droits de l'homme, le cimeterre a la main, comme Mahomet prêcha le Goran et le despotisme; elle ne fut ni obligée de repousser au dehors une invasion, ni de se défendre au dedans contre un système de terreur : l'état religieux et social n'était pas tel qu'aujourd'hui.

Aussi les personnages de cette révolution n'atteignirent point la hauteur des personnages de la révolution française mesurée sur une bien plus grande échelle, et menée par une nation bien plus liée au destin général du monde. Est-ce Hampden ou Ludlow que l'on pourrait comparer à Mirabeau? Supérieurs en morale, ils lui étaient fort inférieurs en génie1.

1 Jusques et y compris le parallèle de Bonaparte et de Cromwell, tout ce qui suit est extrait, mais fort en abrégé, de mes Mémoires. Le commencement de chaque paragraphe est guillemetté. ↩

« Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué de la Régence et du sauvage de la Révolution : il avait de plus du Mirabeau, famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de ces palais armés et de ces grands factieux célébrés par Dante; famille naturalisée française, où l'esprit républicain du moyen âge de l'Italie et l'esprit féodal de notre moyen âge, se trouvaient réunis dans une succession d'hommes extraordinaires.

« La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel-Ange, compatriote des Arrighetti. Les sillons creusés par la petite vérole sur le visage de l'orateur, avaient plutôt l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre, laid et immobile : il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de sa confusion.

« Deux fois j'ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce de Voltaire, madame la marquise de Villette, une autre fois au Palais-Royal avec des députés de l'opposition que Chapelier m'avait fait connaître. Chapelier est allé à l'échafaud dans le même tombereau que mon frère et M. de Malesherbes.

« En sortant de notre dîner on discutait des ennemis de Mirabeau : jeune homme timide et inconnu, je me trouvais à côté de lui et n'avais pas prononcé un mot. Il me regarda en face avec ses yeux de vice et de génie, et m'appliquant sa main épatée sur l'épaule, il me dit : « Ils ne me pardonneront jamais ma supériorité ! » Je sens encore l'impression de cette main, comme si Satan m'eût touché de sa griffe de feu 1.

« Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour, et la cour l'acheta. Il risqua l'enjeu de sa renommée devant une pension et une ambassade : Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un titre et l'ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, il ne s'évaluait pas assez haut : depuis, l'abondance du numéraire et des places a élevé le prix des consciences.

« La tombe délia Mirabeau de ses promesses et le mit à l'abri des périls que vraisemblablement il n'aurait pu vaincre : sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien ; sa mort l'a laissé en puissance de sa force dans le mal »