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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Poètes et écrivains contemporains de Shakespeare

Deuxième partie

Poètes et écrivains contemporains de Shakespeare

Essai sur la littérature anglaise · 5 min de lecture · p. 130–132 · chapitre 44 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Jacques Ier gouverna entre l'épée qui l'avait effrayé dans le ventre de sa mère et l'épée qui fit mourir mais ne fit pas trembler son fils. Son règne sépara l'échafaud de Fotheringay de celui de White-Hall; espace obscur où s'éteignirent Bacon et Shakespeare.

Ces deux illustres contemporains se rencontrèrent sur le même sol; je vous ai nommé plus haut les étrangers leurs compagnons de gloire. La France, la moins bien partagée alors dans les lettres, ne nous offre qu'Amyot, de Thou, Ronsard et Montaigne ; esprits d'un moindre vol : Hardy et Garnier balbutiaient à peine les premiers accents de notre Melpomène. Toutefois la mort de Rabelais n'avait précédé que de quinze années la naissance de Shakespeare : le bouffon eût été de taille à se mesurer avec le tragique.

Celui-ci avait déjà passé trente-un ans sur la terre, quand l'infortuné Tasse et l'héroïque Ercilla la quittèrent, tous deux morts en 1595. Le poëte anglais fondait le théâtre de sa nation, lorsque Lope de Vega établissait la scène espagnole : mais Lope eut un rival dans Caldéron. L'auteur du Meilleur Alcade était embarqué en qualité de volontaire sur l'invincible Armada au moment où l'auteur de Falstaff calmait les inquiétudes de la belle Vestale assise sur le trône d'Occident.

Le dramatiste castillan rappelle cette fameuse flotte dans la Fuerza lastimoza : « Les vents, dit-il, détruisirent la plus belle armée navale qu'on ait jamais vue. » Lope venait l'épée au poing assaillir Shakespeare dans ses foyers, comme les ménestrels de Guillaume le Conquérant attaquèrent les Scaldes d'Harold. Lope a fait de la religion ce que Shakespeare a fait de l'histoire : les personnages du premier entonnent sur la scène le Gloria Patri entrecoupé de romances; ceux du second chantent des ballades égayées des lazzi du fossoyeur.

Blessé à Lépante en 1570, esclave à Alger en 1575, racheté en 1581, Cervantes, qui commença dans une prison son inimitable comédie, n'osa la continuer que longtemps après, tant le chef-d'œuvre avait été méconnu ! Cervantes mourut la même année et le même mois que Shakespeare : deux documents constatent la richesse des deux auteurs.

William Shakespeare, par son testament, lègue à sa femme le second de ses lits après le meilleur; il donne à deux de ses camarades de théâtre trente-deux schellings pour acheter une bague; il institue sa fille aînée, Suzanne, sa légataire universelle; il fait quelques petits cadeaux à sa seconde fille Judith, laquelle signait une croix au bas des actes, déclarant ne savoir écrire.

Michel Cervantes reconnaît, par un billet, qu'il a reçu en dot de sa femme, Catherine Salazor y Palacios, un dévidoir, un poêlon de fer, trois broches, une pelle, une râpe, une vergette, six boisseaux de farine, cinq livres de cire, deux petits escabeaux, une table à quatre pieds, un matelas garni de sa laine, un chandelier de cuivre, deux draps de lit, deux enfants Jésus avec leurs petites robes et leurs chemises, quarante-quatre poules et poulets avec un coq. Il n'y a pas aujourd'hui si mince écrivain qui ne crie à l'injustice des hommes, à leur mépris pour les talents, s'il n'est gorgé de pensions dont la centième partie aurait fait la fortune de Cervantes et de Shakespeare. Le peintre du Fou du roi Léar alla donc, en 1616, chercher un monde plus sage, avec le peintre de Don Quichotte ; dignes compagnons de voyage.

Corneille était venu pour les remplacer dans cette famille cosmopolite de grands hommes dont les fils naissent chez tous les peuples, comme à Rome les Brutus succédaient aux Brutus, les Scipion aux Scipion. Le chantre du Cid, enfant de six ans, vit les derniers jours du chantre d'Othello, comme Michel-Ange remit sa palette, son ciseau, son équerre et sa lyre à la mort, l'année même où Shakespeare, le cothurne au pied, le masque à la main, entra dans la vie, comme le poëte mourant de la Lusitanie salua les premiers soleils du poëte d'Albion. Lorsque le jeune boucher de Stratford, armé du couteau, adressait, avant de les égorger, une harangue à ses victimes, les brebis et les génisses, Camoëns faisait entendre au tombeau d'Inès, sur les bords du Tage, les accents du cygne :

« Depuis tant d'années que je vous vais chantant, ô nymphes du Tage, ô vous, Lusitaniens, la fortune me traîne errant à travers les malheurs et les périls, tantôt sur la mer, tantôt au milieu des combats. . • , tantôt dégradé par une honteuse indigence, sans autre asile qu'un hôpital. : . . . Il ne suffisait pas que je fusse voué à tant de misères, il fallait encore qu'elles me vinssent de ceux-là mêmes que j'ai chantés Poëtes ! vous donnez la gloire; en voilà le prix.

Va os annos descendu, e já do estio

lia pouco que passai até o outono, etc.

« Mes années vont déclinant; avant peu j'aurai passé de l'été à l'automne. Les chagrins m'entraînent au rivage du noir repos et de l'éternel sommeil. »

Faut-il donc que chez toutes les nations et dans tous les siècles, les plus grands génies arrivent à ces dernières paroles du Camoëns !

Milton, âgé de huit ans quand Shakespeare mourut,, s'éleva comme à l'ombre du tombeau de ce grand homme ; Milton se plaint aussi d'être venu dans de mauvais jours, un siècle trop tard. II craint que la froideur du climat ou des ans n'ait engourdi ses ailes humiliées.

cold climate or years damp my intended-wing de-

prest.

Il a cette frayeur au moment même où il écrit le neuvième livre du Paradis perdu, qui renferme la séduction d'Ève, et les scènes les plus pathétiques entre Ève et Adam !

Ces hommes divins, prédécesseurs ou contemporains de Shakespeare, ont quelque chose en eux qui participe de la beauté de leur patrie : Dante était un citoyen illustre et un guerrier vaillant : le Tasse eût été bien placé dans la troupe brillante qui suivait Renaud ; Lope et Caldéron portèrent les armes ; Ercilla est à la fois l'Homère et l'Achille de son épopée ; Cervantes et le Camoëns montraient les cicatrices glorieuses de leur courage et de leur infortune. Le style de ces poëtes soldats a souvent l'élévation de leur existence : il aurait fallu à Shakespeare une autre carrière; il est passionné dans ses compositions, rarement noble : la dignité manque quelquefois à son style, comme elle manque à sa vie.